Animations en bibliothèque : les speed-search dating

Quand on est employé de bibliothèque depuis un certain temps, un vague à l’âme vient parfois nous happer dans notre quotidien et nous emporter dans une vacillation des plus inconfortables. Ça donne des choses comme : "N’aurais-je pas complètement raté ma vie professionnelle ?" ou "N’ai-je pas d’autres talents moins débiles que ceux de ranger des DVD par ordre alphabétique de titre (sans les articles)?" , et encore "Sans rigoler, n’ai-je pas mieux à faire dans ma vie que monter des ateliers sur des crétineries informatiques qui seront obsolètes dans 6 mois ?". Ces moments de doute nous assaillent généralement :

- durant l’une de ces formidables réunions de direction, tu sais, celles où chaque responsable de secteur s’évertue à défendre son bifteck devant un directeur de bibliothèque qui, falot, peine depuis 10 ans à ménager la chèvre et le chou. Toi, de ce que tu en sais, la chèvre est un animal qui sent mauvais, le chou est un légume qui sent mauvais, et d’ailleurs tu n’as jamais vraiment voulu être cadre, ça s’est fait avec l’avancement et aussi parce que ton prédécesseur a abandonné le poste suite à un divorce qui a fini en dépression atypique. Alors, quand tu vois tes collègues responsables de pôles se crêper le chignon pour 100€ d’écart budgétaire ou parce qu’untel a répandu la rumeur que le prêt des romans adultes avait baissé, tu regardes juste au plafond du bureau de ton conservateur et tu te dis que finalement, un lustre c’est quand même plus classe qu’un tube néon.

- un jour, alors que tu rangeais tranquillement les bacs de bédé. C’est arrivé sans que tu l’aies vu venir, et ce matin-là tu te trouves bêtement scotché pendant 5 minutes sur le dilemme suivant : " Le Magasin général, en fait, on le range dans les bacs de scénaristes ou dans les bacs de série ?" Brusquement, tu te mets à réaliser que tu te crées vraiment des problèmes à la noix de muscade et tu penses à tous tes contemporains qui connaissent des soucis autrement plus graves dans leur vie, comme ces couples homos qui vont certes pouvoir adopter, mais dont la loi ne leur donnera malheureusement jamais la possibilité de choisir un enfant homo ou hétéro. Dur. Un sévère moment de solitude t’agriffe: "Et si j’avais loupé ma vocation ?"

- lors d’une session "fondamentaux du management" organisée par le CNFPT de ton canton. Pour la troisième fois depuis le début de la semaine, ton sémillant formateur te réquisitionne pour un stupide jeux de rôle sur le thème des relations hiérarchiques. Avant d’entrer en scène, tu as ton voisin de droite, un mec qui ressemble à un crapaud et qui travaille au service état-civil de la mairie de Chépaou, qui te glisse en chuchotant que lui, il a pris la résolution de ne plus communiquer que par mail avec son N+1 du bureau d’à côté. Comme ça, "ça laisse des traces". Ce maboul te regarde fixement en attendant que tu acquiesces. Subitement, tu ressens l’envie étrange d’être très-très loin de là et, au point où tu en es, dans ta quête d’un instant plus authentique, tu t’imaginerais volontiers sous un abribus, en train de partager une bouteille de vodka avec un clochard qui poserait sa joue burinée sur ton épaule et te susurrerait que tu as la peau plus douce qu’il aurait cru.

Gros effort en direction de la petite enfance dans cette bibliothèque : le hall propose un gigantesque tapis d’éveil en marbre pour initier les bébés aux joies du raisonnement logique, sans craindre les acariens.

Tous les professionnels vous le diront, ces moments de déréliction sont normaux. Quand on travaille en bibliothèque, voie de garage s’il en est, il faut se préparer un jour ou l’autre à ces violents coups de cafard. Ceci posé, pas de panique, votre vie n’est pas finie pour autant. D’abord, parce que tout le monde peut faire des erreurs, et ensuite, parce qu’on a plein d’exemples de gens qui s’en sont sortis et qui nous montrent que oui, mes frères, il peut y avoir une vie après le métier de bibliothécaire. Regardez par exemple John Edgar Hoover.

~~ J. Edgar (2011)

Grâce à Clint Eastwood et probablement aussi à des mécènes d’obédience républicaine très généreux, un film aux moyens importants nous révèle qu’avant d’être Hoover-le-big-boss-du-FBI, spadassin irréprochable de la lutte contre le bolchevisme et peut-être l’éminences grise la plus puissante du monde, l’homme était juste le petit Edgar, un employé de bibliothèque de rien du tout qui mettait les patins en rentrant le soir chez ses parents, portait des pulls en V comme vétuste et, par voie de subséquence, s’y prenait comme un manche de cric avec la jante féminine.

Edgar officia à la prestigieuse bibliothèque du Congrès (Washington) durant quatre ans. Bibliothécaire très propre sur lui et nonobstant passionné –pas tant par la lecture que par le catalogage et tous les aspects techniques de la gestion des documents, le petit Edgar connaît toutes les vedettes d’autorité par coeur et rêve d’un monde droit comme un thésaurus. En 1913, on appelait ça un homme estimable et soigneux. En 2013 –changement d’époque oblige, on appelle plutôt ça un looser monomaniaque et asocial.

Un soir, c’est la fête à la maison : Edgar a rencard ! Sa mère, folle de joie (la 4ème ride frontale en partant du bas se contracte) lui prodigue les derniers conseils avant qu’il aille rejoindre sa dulcinée. "Mets ta cravate bleue, tu es si séduisant avec ta cravate bleue" . Edgar s’exécute. Nous, on se dit que c’est bizarre un jeune homme qui demande à sa génitrice comment s’habiller pour aller fricoter. La suite nous rassure : Edgar a pleinement usé de son libre-arbitre pour le choix du lieu de rendez-vous. Ce paltoquet a choisi la bibliothèque, autrement dit… son lieu de travail. Léger manque d’imagination quand même. Sa mère l’apostrophe une dernière fois et lui demande si c’est sérieux avec cette fille. Edgar répond : "Je crois, oui, je vais lui montrer mon système de classement de fiches à la bibliothèque" . Sa mère ébaubie. Il justifie : "Oui, c’est une dactylo, une femme très organisée" . Comme si ça allait suffire pour kiffer son plan pourri.

Le rendez-vous débute assez tièdement, avec un Edgar qui ne trouve pas vraiment de sujet de conversation. Il essaye un truc bateau au moment de faire entrer la dactylo dans sa bibliothèque : "Vous avez vu le plafond ?" .  La secrétaire de répondre : "C’est incroyable" . Hum. Incroyable quoi ? Incroyable, une bibliothèque avec un plafond ? Il y a vraiment des gens, tu te demandes d’où ils sortent. Elle s’attendait à quoi la scribouillarde, à une bibliothèque-cabriolet, une bibliothèque en plein air ? Si on trouvera louable de la part d’Edgar de fréquenter des filles paumées et d’avoir souci de les élever, on restera estomaqué par le manque de culture générale des gens de la filière administrative. Oui, mesdames, les bibliothèques ont des toits.

"Tu vois comme c’est astucieux, pour éviter que les livres mouillent et qu’après on doive en racheter d’autres, on a mis un toit au-dessus de la bibliothèque"

Edgar décide de passer à la vitesse supérieure. Son atout charme ? Un grand investissement professionnel :

"J’ai activement participé à l’organisation de la bibliothèque. Savez-vous que chaque livre est associé à sa propre fiche, avec son propre code totalement unique qui indique le titre, l’auteur, l’emplacement et le sujet ? Je vais vous dire, ce qui prenait avant des jours à localiser ne prend maintenant que quelques minutes grâce à ce fichier (…)"

Il traîne ensuite la jeune femme dans la salle de référence et se plante devant les fichiers. Là, Edgar sort sa botte secrète en proposant à miss Moneypenny un jeu qui va lui permettre de révéler tout son potentiel de mâle moderne à travers une parade nuptiale des plus novatrices : la démonstration de recherche documentaire. Il détache sa montre et la donne à la jeune femme :

« –Allez-y, donnez-moi le nom d’un auteur, un sujet, n’importe quoi ! »

La fille choisit de coller Edgar sur le thème de : l’indiscrétion. En grand professionnel, notre bibliothécaire lui demande de préciser la requête : « L’indiscrétion, d’accord, mais à quelle époque ? ». Contemporaine. Ok, let’s go, la fille lance le chrono. Edgar ne perd pas une seconde, file comme une flèche navajo vers le fichier matière, opère une vérification éclair sur le fichier topographique puis sprinte comme un dératé vers les rayons. L’instant d’après, on le voit revenir vers la demoiselle avec un poumon de moins mais avec un livre dans la main. La fille prend l’ouvrage, le parcourt mais, fine bouche, le rend à Edgar. Elle se déclare déçue que le bouquin ne contienne même pas un chapitre sur le concept d’indiscrétion en politique. Quelle pimbêche ! Edgar est en train de cracher ses poumons devant elle et elle fait sa mijaurée pour une basse affaire de sous-vedettes ! Elle s’attendait à quoi en une minute dix, que le pauvre bibliothécaire ait pu lire l’intégralité de la table des matières et des différents indexes ? A cette étape du film, on souhaite juste que le plafond de la bibliothèque tombe sur le crâne de cette chipoteuse.

En tous cas, la prestation décevante d’Edgar rassurera le milieu des bibliothécaires sur une chose : la rapidité est tout sauf le gage d’un bon accueil en bibliothèque. Oui, mes frères, soyons rassérénés, on va pouvoir, sans stresser, continuer à décrocher le téléphone au bout de 6 sonneries et à mettre en rayon les nouveautés littéraires 8 mois après leur sortie en librairie. Pour durer en bibliothèque, il faut être lent ; ne nous attachons pas à ces collègues zélés qui ont la bougeotte et qui en seraient presqu’à vouloir établir des taux de rotation pour les bibliothécaires comme ils l’ont déjà fait pour les livres. Ces nerveux perturbent notre écosystème et ne comprennent rien à l’esprit de la bibliothèque. Souvent même, avez-vous remarqué, ils effraient le lecteur ! Et oui, avec leur manière de prendre à l’usager sa carte et de lui redonner dans la même seconde, le pauvre lecteur ne sait même plus s’il l’a rangée ou si elle est restée sur la banque d’accueil, que le bibliothécaire lui balance déjà la date de retour, l’adresse du site web pour les prolongations et, coup de grâce, les salutations d’usage en casant dans la même phrase un bon week-end, un à bientôt et un au plaisir. Pauvre lecteur. Lui qui venait juste pour tuer le temps dans un univers moins speed que la galerie marchande de Carrefour et moins agressif pour l’odorat que les 25m² de son studio qui sent la friture, il est sous pression, le lecteur, avec des collègues comme ça.

Une belle image du bibliothécaire à l’ancienne, installé au centre de la salle dans un agencement radial qui fait de lui un véritable astre rayonnant sur le petit peuple des usagés

Bon, revenons à Edgar. Au-delà de l’artifice de séduction, le petit jeu chronométré proposé par notre ami n’est pas inintéressant. A l’heure où on parle tant de jeu en bibliothèque (ludothèques, jeux vidéo, animations de type quizz…), ne pourrait-on pas, en s’inspirant de cette scène du film, ouvrir des sortes d’olympiades des bibliothécaires ? On en placerait 5 ou 6 sur la ligne de départ et des usagers leur lanceraient des défis-documentaires sur une thématique, le plus rapide à trouver un livre ad hoc aurait le droit de recommencer jusqu’à ce que mort s’ensuive, à la manière des marathons de danse d’On achève bien les chevaux. Outre que ça coûterait pas un kopeck à organiser, je suis sûr que si on montait des événements comme ça (se clôturant par le décès d’un ou deux fonctionnaires de la culture), le maire daignerait enfin venir à nos animations.

Retour au film. Edgar a compris que sa démonstration de bibliothécaire sprinteur n’avait pas convaincu. Il cherche une porte de sortie et propose à sa copine : "Si vous voulez, on n’est pas obligé de rester ici, on peut aller ailleurs…" . Sans blague, tu aurais pu y penser avant, l’ami. C’est d’ailleurs trop tard, car elle semble de moins en moins enthousiaste à l’idée de continuer la soirée avec Edgar. Ce dernier tente le tout pour le tout. Avec un sens de l’empressement aussi aigu que lorsqu’il cherche un document, il se met soudainement à genoux et demande à la jeune femme si elle accepte à l’épouser. La nana, bien entendu, l’éconduit. Bah oui, même avec l’amour du risque chevillé au corps, qui consentirait lors d’un premier rendez-vous à accéder à une demande de mariage, surtout quand votre soupirant vous a donné rencard à son boulot et qu’il a passé toute la soirée à vous mater comme un possédé en racontant que s’il avait un souhait à formuler dans sa vie ce serait de pouvoir ficher les individus comme on fiche les bouquins ?

Si la jeune femme l’a échappé belle, on aura toutefois l’occasion de maudire son refus d’épouser Edgar. Car indirectement, il se pourrait qu’elle soit responsable de l’assassinat de John F. Kennedy. Je m’explique : à la suite du râteau monumental qu’elle a infligé à Edgar, celui-ci, meurtri, prend deux décisions : d’abord, il va devenir homosexuel, ce qui est plutôt cool et courageux de sa part. Ensuite, il va abandonner sa carrière de bibliothécaire et entrer comme employé au ministère de la Justice américain, où il va faire son chemin jusqu’à devenir pendant près de 50 ans le célèbre et implacable patron du FBI, avec trempette dans de nombreuses et sordides affaires d’Etat, dont (c’est ma thèse favorite) l’assassinat de JFK. En gros, si cette secrétaire avait accepté la proposition de Hoover, celui-ci se serait marié, aurait eu 3 ou 4 gamins élevés dans l’amour de la rigueur et des fiches Bristol, puis aurait gentiment continué son train-train de bibliothécaire en peaufinant son indexation jusqu’à la retraite. Sur quoi repose le destin du monde, vraiment.

Maintenant, ma critique du film : certains ont aimé ce biopique. Moi pas trop.
A bientôt, chers internautes.

"Non, très chère, je suis d’accord avec vous, c’est vrai que les bibliothécaires suent beaucoup des pieds. Mais ce mobilier ne sert pas à ranger leurs soquettes…"

9 réflexions sur “Animations en bibliothèque : les speed-search dating

  1. Ping : Animations en bibliothèque : les speed-s...

  2. Ping : Animations en bibliothèque : les speed-s...

  3. Le speed-search dating… oh my god…Je ris toute seule rien qu’à y penser !
    Merci, cher collègue, pour ce moment de franche rigolade. Ben voui, on en a parfois besoin, surtout que moi aussi, j’ai des néons moches au plafond.

  4. Pour défendre Laura, j’avoue que, moi aussi, ça m’arrive de parler au cinéma en m’adressant aux personnages virtuels, bon en bonne bibliothécaire je parle aussi toute seule devant mon ordinateur… heu c’est grave docteur Pamp? Ceci dit bon travail que ce blog, son créateur me semble au moins autant déjanté que nous les bib aux amis imaginaires.

  5. Merci Laura pour votre anecdote, mais je vous rappelle qu’on parle ici d’un film, et ça me paraît relativement inquiétant que vous puissiez interpeller le personnage d’un film comme si c’était un ami de votre quartier. Quand bien même Edgar Hoover aurait été un mec de votre quartier d’ailleurs, il est mort depuis plus de 40 ans… et parler aux morts, c’est pas follement plus rassurant. Vous avez l’air d’avoir une jolie vie intérieure en tout les cas.

  6. Merci pour cet article ! J’ai vu le film au ciné donc cela fait déjà quelques temps mais je me rappelle toujours très bien de cette fameuse scène et de ma réaction à base de "non mais ça va, t’es pas le seul à savoir faire une recherche dans un fichier sujet !".
    Recalé, Edgar, pour la peine tu iras ranger les documentaires pour la jeunesse.

  7. Ping : Animations en bibliothèque : les speed-s...

  8. Ping : Animations en bibliothèque : les speed-s...

  9. Ping : Animations en bibliothèque : les speed-s...

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s