En bibliothèque, quand le masculin l’emportait

Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu plus de 10 hommes simultanément dans une bibliothèque ? Personnellement, moi, c’était en 2001, c’est-à-dire à la dernière commission d’hygiène et sécurité (t’avais la moitié du staff des pompiers locaux, ça puait la sueur mais qu’est-ce que c’était bon). Ah oui, il y a eu aussi cette fois où à la bibliothèque annexe, 15 garçons en capuche ont débarqué avec des barres de fer et, en 2 minutes top chrono, ont dépouillé l’espace multimédia de tous ses postes… Il n’y avait d’ailleurs que 8 ordinateurs et je me suis souvent demandé comment ces garçons s’étaient ensuite partagé le butin pour que ça reste équitable.

Bref, tout ça pour dire qu’excepté quelques enchantements sporadiques, il n’y a de manière générale pas beaucoup d’hommes dans les bibliothèques. Cela s’avère quelquefois gênant. Par exemple :

- Aujourd’hui, c’est le pot de départ de la collègue du secrétariat qui, après 20 ans de gestion d’ordres de mission et d’arrêts de travail remplis à la one-again par les agents, part enfin à la retraite pour goûter aux joies de la randonnée nordique et de la bouture au silicone. Pour mettre un peu d’ambiance, on passe un peu de musique et à la faveur d’un rhum ma foi fort bien arrangé, tout le monde se met petit à petit à danser, tant et si bien que la collègue qui gère le radiocassette sent l’assemblée suffisamment chaude pour insérer le Master Serie de Joe Dassin et jouer en boucle et à toute berzingue l’irréfragable Et si tu n’existais pas. On se met à s’enlacer confraternellement et à se trémousser avec force lascivité sur cet énorme standard de la chanson d’amour hétérosexuelle… mais vu qu’il n’y a qu’un seul collègue masculin (et que celui-ci est assis dans un coin à bouffarguer comme un crapaud toutes les chips à la crevette), tu assistes en gros au spectacle de 24 nanas de tous âges qui dansent collé-serré, ce qui vu de l’extérieur fait un peu bizarre. Du coup, après avoir scandé à tue-tête pour la vingtième fois « dis-moi pour qui j’existerais« , ta conservatrice est soudain frappé d’un éclair de clairvoyance et tu la trouves maintenant en train de prier pour que votre Directeur des affaires culturelles –qui donne plutôt dans le genre macho dilo, ne se pointe à l’improviste pour tomber sur ce ballet d’Amazones imbibées.

- En bon bibliothécaire du 21ème siècle, tu as pris l’habitude de te faire une petite veille sur Internet. Histoire d’avoir, à la pause déjeuner avec tes collègues, des sujets de conversation autres que la bouffe et les animaux de compagnie. Accessoirement, les infos que t’apporte cette veille te permettent de régulièrement moucher ta conservatrice à la réunion hebdo du mardi matin, où il ne se passe jamais grand-chose et où, il faut avouer, tu as toujours un petit frisson de satisfaction quand tu lui balances ces mots nouveaux que sont le crowdfunding, les install-parties, le v-jaying, les pearltrees et autres joyeusetés modernes qu’elle fait semblant de connaître alors qu’elle n’arrive même pas à les prononcer correctement. Or un jour, après avoir vu sur ton scoop it que plein de bibliothèques faisaient des calendriers avec leurs collègues masculins à oilpé –dont les parties sont subtilement cachées par des objets genre BD franco-belge (ou manga selon les attributs), tu proposes à ta conservatrice de faire la même chose. Elle trouve évidemment l’idée géniale, en faisant croire au passage qu’elle connaît (« ce n’est pas au Canada quils ont lancé ça il y a quelques années?« ). Un seul problème : vous n’avez que deux collègues hommes dans l’équipe, et pour arriver à remplir les 12 mois, il faudrait sans doute élargir la notion d’agent de bibliothèque à l’appariteur de 62 ans qui vient journellement vous apporter le courrier, au technicien de la société d’ascenseur qui pointe sa frimousse de taulard tous les quinze jours à la bibli’, voire à cette collègue pas très féminine qui ressemble à Dominique Pinon avec 10 ans de plus…

Halte-là, si l’on voulait humer l’authentique odeur du mâle dans une bibliothèque publique, c’est vers le passé qu’il faudrait se retourner. Et oui, il faut le savoir, les bibliothèques étaient jadis la chasse gardée des hommes. En atteste un film puissant…

~~ Le nom de la rose (1986)

Hum, l’honnêteté me pousse à une petite mise en garde. En effet, autant, avec Le nom de la rose, on se réjouira de la quantité impressionnante d’hommes qui peut se trouver réunie dans une même bibliothèque, autant du point de vue qualitatif, c’est un chouïa moins glorieux. Car lorsqu’on regarde les hommes qui fréquentent ou qui sont employés dans la bibliothèque représentée (l' »une des plus importantes de la chrétienté« ), on est vite déçu du fait que ce sont tous des mochetés de l’an II, à base de nez complètement tordus, de dents pétées et de pilosités cocasses. Avec une spécialité locale qui semble être : la moustache sur le front…

Même si en toute modestie, on n’est pas du genre à s’arrêter à l’apparence physique, on devra dans tous les cas se coltiner la mentalité pas très avenante de ces messieurs : le bibliothécaire est d’une acrimonie sans nom, son directeur balance des vannes à tour de bras et fait tout le temps la gueule, tandis que l’assistant-bibliothécaire n’arrête pas de te regarder de travers, si bien que tu ne sais jamais s’il nourrit le dessein d’attenter à ta pudeur à l’insu de ton plein gré ou s’il veut juste attendre que tu te retournes pour te planter un stylet empoisonné entre les omoplates. Bref, on a beau être un lecteur très motivé, cette joyeuse équipe t’incite plutôt à raser les murs. D’ailleurs, la plupart des lecteurs adoptent la stratégie du caméléon en venant à la bibliothèque avec des vêtements qui sont dans les mêmes tons que l’établissement. Ceci afin de maximiser leurs chances de passer inaperçus :

Si l’on parvient à percer la carapace hirsute de cette bibliothèque, on s’aperçoit qu’après une petite période d’acclimatation (qui peut aller jusqu’à 12 ans), il y règne presque une forme de convivialité : le dress-code est super sympa (tout nu sous une soutane en poil de yak), les lecteurs se font des bisous sur la bouche pour se saluer et, bien qu’il s’agisse d’une bibliothèque orientée vers l’étude, la déconnade a toute sa place :

Le baccalauréat est dans 15 jours : la salle d'étude est bondée.

Le baccalauréat est dans 15 jours : alors que la salle d’étude est bondée…

Réviser sa philo pendant 4 heures, ça peut être long, et des fois, tu as un étudiant qui fait le pitre pour décompresser

… un étudiant qui ressemble à un Garçon boucher (ou à Jean de la Lune après la crise de la quarantaine) se met à faire le pitre pour décompresser…

... ce qui fait marrer Tony...

… ce qui fait marrer Tony…

... et Joachim...

… et Joachim…

... mais pas le bibliothécaire, par contre.

… mais pas le bibliothécaire, qui reste professionnel jusqu’au bout des tempes.

A un moment donné, Jean-Jacques Anneau (le réalisateur) a dû sentir que s’il montrait uniquement des affreux, ça serait dommageable à son entrée en lice pour les César. Du coup, il essaye de relever le niveau et tu vois tout à coup surgir dans le film : Sean Connery, alias James Bond himself. Incognito, planqué derrière une barbe locale mais fidèle à sa réputation, James n’a pas pu s’empêcher de venir avec l’un ses improbables gadgets :

Des lunettes qui agrandissent. Bravo… Ne rions pas, c’est une idée qui peut se révéler intéressante même aujourd’hui, notamment pour toutes les bibliothèques publiques qui dépensent inconsidérément leurs crédits dans des fonds de livres en gros caractères. Et oui, jeune bibliothécaire, plutôt que claquer ta monnaie chez Feryane, Corps16 et autres éditeurs qui font leur beurre sur le dos du malvoyant, pourquoi n’investis-tu pas tout simplement dans des paires de binocles grossissantes que tu prêteras à tes lecteurs à la rétine fatiguée ? Comme ça, c’est l’ensemble de ta bibliothèque qui peut se transformer en gros caractères et tu vas enfin gagner de la place pour créer ce fonds de bédé érotique dont tu rêves tant depuis 1984. Merci James.

Le bibliothécaire de céans n’apprécie pas tellement les pitreries et le côté m’as-tu-vu de Sean Connery. Ainsi, lorsque ce dernier s’étonne avec sarcasme du manque de livres dans la bibliothèque (« où sont passés les livres?« ) puis ajoute « je serais curieux de voir la vraie bibliothèque, me permettriez-vous d’y entrer?« , le bibliothécaire le jugule immédiatement d’un éloquent… « non« . Bien joué.

Cependant, c’était sans compter la pugnacité de notre agent secret, qui va profiter de la nuit tombée pour entrer par effraction dans la bibliothèque et fouiller ses magasins à la recherche des bouquins les plus intéressants (=contenant des corps dénudés ou des calembours en dessous de la ceinture abdominale). La tâche n’est pas aisée car l’architecture de la bibliothèque est retorse et il est très facile de s’y perdre. On pense aux constructions impossibles d’Escher :

Jamais à court d’idées, James –qui est venu avec son jeune acolyte (une sorte de Mac Gyver à la coupe au bol Banania), sort un nouveau gadget : le fil de bure, qu’il effiloche de son froc de Franciscain pour le dérouler en fil d’Ariane, se donnant ainsi les moyens de retrouver son chemin dans le dédale d’escaliers et de pièces exiguës de la bibliothèque.

A force d’assiduité, James et son copain finissent par mettre la main sur de superbes opus, que les bibliothécaires avaient retiré de la salle de lecture afin de mieux en profiter dans le calme de leur back office :

« Punaise, il est quand même barré, Claude Ponti, pourquoi il dessine des ailes de chauve-souris aux éléphants? »

« Et là, regarde, c’est la version pour adultes du Petit Prince, il a le zizi tout rouge et ses bras sont des baisodromes à nudistes « 

Par la suite, James tombe carrément sur l’enfer de la bibliothèque. Une fois à l’intérieur, il trouve tout de même la température un peu élevée.

*

Près de trente ans après sa sortie, que dire du Nom de la rose ? Si l’on continuera à regretter que l’intrigue d’Umberto Ecco ait été par trop simplifiée, on savourera encore la qualité du suspense et de l’enquête, la manière dont l’ambiance médiévale de l’Inquisition a été ouvragée, ainsi que la thématique universelle du combat opposant les forces de la raison, de la vie et du doute, aux certitudes sécurisantes et à la tentation séculaire de l’obscurantisme. Il n’y a pas certes pas à remonter bien loin pour voir que l’idée de livres dangereux pour l’avenir de la civilisation (donc à proscrire des étagères des écoles et des bibliothèques par exemple) est toujours vivace. Si ce n’est qu’aujourd’hui, on n’enduit pas de poison les pages des livres incriminés pour en châtier les éventuels lecteurs, c’est sur RTL ou LCi qu’on distille le même poison.

Séance de désherbage dans les gras caractères

6 réflexions sur “En bibliothèque, quand le masculin l’emportait

  1. cela me rapelle la mediatheque d’une ville que je connais bien =)…. ou l’on deguster des pizzas dans un garage =) Mister Pamp =)

  2. Excellente remarque, Anonyme, excellente : les usagers de cette bibliothèque sont effectivement tous des religieux. Par contre, j’apprécie modérément votre mention sur le fait que l’un d’eux est homosexuel. Je vous rappelle qu’être gay n’est pas une tiare et que le bi non plus ne fait pas le moine.

  3. si mes souvenirs sont bons, en plus d’être moches et chauves, ce sont tous des « moines », ces bibliothécaires, non ?
    et le seul mignon que j’ai repéré, était gay, avant de se faire tuer ;-)

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