5 à 7 à la bibliothèque

Les femmes qui lisent sont dangereuses, on connaît tous cette dialectique machiste qu’on aimerait éculée. Afin de soi-disant rompre avec son existence monotone, madame s’évade par le truchement de ses lectures… Puis vient le jour où pleine d’envies romanesques, elle va cueillir les fleurs du mal dans les bras du premier gugusse venu, au mépris de son couple et sa vie de famille… Dans ce schéma repris (avec la finesse qu’on lui connaît) par Claude Zidi, les femmes bibliothécaires réprésenteraient, au sein de cette engeance, le haut du panier…

~~ La totale ! (1991)

Franchement, je ne voudrais pas qu’on me taxe de féminisme béat, mais sous ses airs de comédie franchouillarde et sympatoche, ce film de Claude Zidi (1991) donne une image déplorable des bibliothécaires de type féminin. Comprenez : une bibliothécaire interprétée par Miou-Miou trompe son mari (Thierry Lhermitte) avec un vendeur de bagnoles mythomane (Michel Boujenah). Et dans ce merveilleux film, deux raisons sont données à ce « cocufiage » :

– D’abord, Miou-Miou étant bibliothécaire, elle lit forcément des tas de romans d’amour et d’espionnage (on la voit pieutée avec un Paul Kenny par exemple) ; ce qui fait qu’au bout d’un moment, c’est mécanique, elle a envie d’aventures… Or c’est bien connu quand on cherche une aventure vraie de vraie, on couche avec Michel Boujenah… N’importe quoi.

– Ensuite, le mari de Miou-Miou est fonctionnaire. Et ça, c’est vraiment rédhibitoire pour la vie de couple. Pour les scénaristes en tous cas : ceux-ci ont, en effet, parsemé le script de tout un tas d’allusions appuyant l’idée que la vie sexuelle est mille fois plus épanouissante avec un mec qui bosse dans le privé, même en CDD. Une façon originale de faire l’apologie du libéralisme.

Ceci dit, le plus désagréable reste la façon dont est stéréotypé le personnage de la bibliothécaire. Déjà, Miou-Miou, merci pour elle, ils ont vraiment fait l’effort de prendre l’actrice la moins sexy du cinéma français histoire de bien montrer que les bibliothécaires sont des cageots, je trouve ça dégoûtant et plein de mépris pour la profession. En plus, elle est attifée comme une octogénaire, avec son chemisier rentré dans sa jupe de pervenche, son cardigan en polyester et son serre-tête de marie-chantal, c’est un pur cliché ambulant, on se croirait dans un de ces sketches si délicats de Laurent Gerra. Carton jaune.

A un moment donné, il y a une scène où devant les questions pressantes de son mari, Miou-Miou donne l’alibi suivant pour couvrir son 5 à 7 :

« Oui, j’ai été obligée de m’absenter… pour aller voir un relieur. Parce que le nôtre a augmenté ses tarifs, et comme nous, on nous a baissé les crédits… Donc il faut que j’en trouve un autre. On se rend pas compte à quel point c’est important la reliure… La reliure, c’est la durée de vie d’un livre! »

On ne le savait pas mais, a prioriRénov’livres aurait donc, en 50 ans d’activité, couvert de nombreuses histoires d’alcôve chez les bibliothécaires… Une assertion que personnellement je trouve un chouïa tendancieuse.
Sinon, je voulais signaler qu’on voit à plusieurs reprises Miou-Miou sur son lieu de travail. C’est dans les locaux de la médiathèque d’Evry, dans le sud parisien, que ces scènes ont été tournées, plus précisément à la médiathèque de l’Agora, installée à l’intérieur du centre commercial de la ville. Les travées et la signalétique de la bibliothèque, avec l’omniprésence de métal et de couleurs primaires, sont très significatives de la lecture publique des années 90, tout comme la moquette qui s’émiette, les OPAC qui ressemblent à des Minitel… et un public qui se déplaçait encore. A propos d’Evry, c’est comme on le sait une ville nouvelle, ulta-bétonnée et s’étalant sur de nombreux niveaux. Elle a vu naître la bande de copains nommée Yamakasi que le cinéma a médiatisée 10 ans après le film de Zidi. Or, il y a une scène de La totale ! où Thierry Lhermitte poursuit deux délinquants sur les passerelles d’Evry et saute par-dessus les parapets, préfigurant de fort belle manière l’art du déplacement des Yamakasi. Zidi, père spirituel des Yamakasi ?

Bon, si on arrive à passer outre ses petits défauts épistémologiques, je dois confesser que La totale ! est un excellent film, très divertissant et bien monté. La présence d’Eddy Mitchell en cocu cynique, ou la scène de rap avec le fils de Lhermitte, sapé comme Vanilla Ice et rappant comme Rockin’ Squat avant la mue, valent largement le détour ! Le film est d’ailleurs beaucoup plus drôle que son remake américain True Lies avec Schwartzenegger et Jamie Lee Curtis. En plus, la resucée yankee s’affranchit carrément de la profession de bibliothécaire de l’héroïne, qu’on voit vaguement travailler dans un open space avec des dossiers d’archives, mais sans qu’on sache jamais quel est son exact emploi. La working girl de base… Dommage.

Vous pouvez trouver le DVD de La totale ! dans les rayons de la médiathèque de l’Agora à Evry, qui pratique la gratuité pour les habitants de la communauté d’agglomération mais aussi pour toutes les personnes qui travaillent, étudient ou… chôment (sic) sur son territoire.

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