Ne mégotons pas sur les livres, messieurs

Les films de Rivette, c’est toujours une expérience un peu spéciale, tu as l’impression je ne sais pas, d’être le seul invité sobre à un pique-nique estival où tout le monde s’éclaterait à lire des poèmes en buvant du vin et en se le renversant sur sa chemise à jabot, des trucs comme ça. C’est du cinéma ludique et fantasque, comme on dirait rue de Baïf. Des fois ça va, des fois tu en as juste marre. L’intérêt des films de Rivette c’est qu’ils sont longs. Donc si tu t’en vas au bout de 2 heures, tu as peu de remords, ayant déjà pas mal donné de ta personne. Pardon, mais c’est parfois physiologique: je me rappelle avoir quitté la salle à une séance de Va savoir parce que je commençais littéralement à mourir de faim…

Le film Céline et Julie vont en bateau ne déroge pas à l’usage que fait Rivette de la pellicule : trois heures. Et si tu veux comprendre le titre du film, c’est dans les trois dernières minutes que ça se démêle. Duraille.

~~ Céline et Julie vont en bateau (1974)

 On va laisser voguer Céline et le bateau, pour s’intéresser plus avant à Julie. Car cette belle rouquine est une bibliothécaire. D’un âge non précisé, mais au vu de sa coupe de cheveux, je dirais entre 18 et 55 ans. C’est une bibliothécaire à l’ancienne, je veux dire une de ces militantes d’avant l’informatique, de ces « sous-bib », girondes, qui ont frotté leurs blue-jeans sur la banquette en skaï du bibliobus. Une travailleuse du texte, de celles pour qui la lecture publique n’est pas de la rigolade, quoi. D’ailleurs, pour que les lecteurs ne viennent pas la déranger dans sa mission, Julie a érigé sur la banque de prêt une sorte de fort Vauban avec les fichiers auteurs… histoire de maintenir une distance respectable. Et quand malgré ça un lecteur un peu pénible insiste pour emprunter des bouquins, elle fait celle qui n’a rien vu. Imparable. Tu sens le métier.

En fait quand on creuse un peu, Julie s’ennuie assez ferme. Quand elle ne s’occupe pas à mettre ses doigts dans l’encrier et à étaler ses empreintes sur les fiches de circulation, elle fume gauloise sur gauloise, et comme il n’y a pas de cendrier (ou alors il est plein), elle dépose les cendres dans la reliure d’un bouquin qu’elle fait semblant de lire… et ensuite elle écrase les mégots dans la corbeille à papier. Les CHS ont dû être institués après. Même les usagers fument leur cibiche aux tables de consultation, on leur demande juste de « fumer discrètement ». Je ne vois pas trop ce que ça veut dire, sans doute de planquer leurs cendres dans les livres pour pas qu’elles volent partout.

De toute façon, ça se voit que l’équipe est laxiste : y a une lectrice pas gênée, on la voit gentiment se moucher dans un livre de Bécassine. Les mouchoirs jetables ont dû être inventés après. Pire : après, elle fait des gribouillis lesbiens (au marqueur) sur un album pour enfants, puis trie avec grand vacarme l’intégrale des Tintin, en dissociant ceux où le capitaine Haddock apparaît et ceux où on le voit pas. Le truc qui sert à rien. En fait, on s’aperçoit que c’est juste pour attirer l’attention de la bibliothécaire (Julie) qui lui a tapé dans l’oeil. Fidèle à elle-même, cette dernière fait bien sûr comme si elle n’avait rien vu. Pendant ce temps, sa collègue, une femme qui collectionne les cartes postales oubliées dans les livres par les gens et qui s’amuse à tirer les tarots derrière le démagnétiseur, lui pose des questions existentielles sur les livres empruntés et ceux qui ne le sont pas :

« – Est-ce que l’éléphant blanc (allusion probable à un bouquin de Troyat) est rentré ? –  Non, il est parti en Australie. – Et les alouettes naïves (roman d’Assia Djebar) sont sorties ?… – Non, c’est comme l’araignée (??) d’ailleurs »

Il n’y a pas que l’humour et les dialogues qui soient datés dans ce films. Son esthétique, kitsch en diable, fait penser à ces pornos softs des années 70, époque Max Pecas, où je ne sais pas pourquoi, à un moment donné, tu avais toujours une nurse qui venait jouer la ribaude dans un manoir de Dordogne et finissait par débaucher toute la famille…

Certes, vous aurez compris que Céline et Julie ne donne pas une image archi-professionnelle des bibliothécaires ; cependant, en leur prêtant un joli brin de folie, le film les rend attachantes voire sexy aux entournures. Et si l’on n’a pas à faire au meilleur film de Jacques Rivette, il faut lui reconnaître un regard engagé, voire avant-gardiste sur le métier, comme dans cette scène où l’on voit deux femmes qui, désireuses d’emprunter un livre, sont obligées d’entrer par effraction dans la bibliothèque le soir. Comment ne pas y voir un puissant plaidoyer pour l’extension des horaires d’ouvertures des bibliothèques ?

Vous trouverez le DVD de Céline et Julie vont en bateau à la bibliothèque Clignancourt de Paris, à une encâblure de Montmartre où se passe une des meilleures scènes du film.

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