Agent du patrimoine au bord de la crise de nerfs

Quand on travaille dans une bibliothèque, forcément un jour où l’autre on pense au suicide. Un entretien d’évaluation qui a mal tourné, un samedi qu’on n’a pas voulu t’accorder, un lecteur qui t’a jeté ses livres en retard sur les doigts parce que tu voulais lui coller une amende… Les occasions de sombrer dans le nervous breakdown sont nombreuses, et entre l’ITT et la TS, le pas est vite franchi. Voici en tous cas la drôle de thèse que défend le film thaïlandais intitulé…

~~ Last life of the universe (2003) 

Le personnage central du film, Kenji, est un jeune bibliothécaire qui a dépassé depuis longtemps le stade douillet du spleen ou de la dépression ; chez lui c’est une tentative de suicide matin, midi et soir. En fait, dès qu’il a un moment de libre dans la journée, il essaye de mettre un terme à son existence. Toutes les occasions sont bonnes : un câble RJ-45 qui pendouille derrière un poste informatique et hop, Kenji a envie de se passer la corde au cou, vous voyez le genre. Un garçon un tantinet obsessionnel.

Au fil du film, petit à petit on entrevoit les raisons de cette neurasthénie profonde de Kenji. En premier lieu, il y a sa directrice. Bon, déjà, celle-ci n’est pas vraiment une ode à la vie, avec ses soquettes de contention, sa jupe gondolée et son wonderbra tendu comme une rampe de lancement sous son chemisier vert tilleul. Je ne parle pas de son postiche huilé à la Mireille Mathieu. Le malheur, c’est que cette quadra’ en plein démon de midi lui jette toute la sainte journée des oeillades qui feraient passer Dominique Strauss-Kahn pour Soeur Sourire. Gros-gros harcèlement. Or, Kenji n’est qu’un agent de catégorie C en début de carrière, et ce bleu-bite n’a pas encore suffisamment de bouteille pour saisir le danger et a fortiori se défendre. C’est un garçon fragile. On aurait presque envie de le prendre dans nos bras pour le cajoler… pas trop fort bien sûr, sinon il pourrait avoir envie d’une strangulation.

Une autre raison probable à la mélancholia de Kenji, c’est qu’il est japonais mais embauché dans une bibliothèque en Thaïlande. Et là tu te dis qu’il doit y avoir une sacrée crise des vocations de bibliothécaires pour en arriver à solliciter des Japonais, dont le système d’écriture si éloigné du système siamois nous laisse imaginer les difficultés que Kenji doit ressentir en rangeant les livres et en renseignant le public. Un plan nous le montre très hésitant devant ces rayonnages de livres auxquels il n’a pas l’air de comprendre quoi que ce soit. Au début même, je croyais que c’était comme dans Le livre d’Eli, que Kenji était en réalité aveugle. Mais en réfléchissant, je pense plus prosaïquement qu’il ne connaît pas l’alphasyllabaire thaï. Et cette barrière linguistique doit largement augmenter son mal-être.

Quel malheur… car il l’aime pourtant son métier de bibliothécaire, Kenji. D’ailleurs, il aime tellement son travail que pour ne pas se sentir perdu quand il rentre chez lui le soir, il a monté dans son salon des travées de livres et une signalétique professionnelles. Il a même adapté la Dewey pour pouvoir ranger ses chaussures et ses chemises (qui sont toutes de la même couleur grise). Asian psycho. On connaît tous les collègues qui décorent leur bureau comme à la maison, avec leurs photos de chats et de leurs enfants chéris, mais les bibliothécaires qui décorent leur maison pour que ça ressemble au boulot, j’avais encore jamais vu ça. Mieux que la bibliothèque 3ème lieu, ici c’est la bibliothèque all included : premier (domicile), deuxième (travail) et troisième lieu (bibliothèque) en même temps.

Une chose étonnante dans Last life in the universe, j’ai trouvé c’est le peu de différence entre la bibliothèque publique de Bangkok où se passe l’action du film, et nos bibliothèque hexagonales. Les accès et la répartition de l’espace sont très proches de ce qu’on connaît dans nos bibliothèques municipales. Le seul détail à m’avoir frappé a été la présence d’une sonnette à la banque de prêt, utile sans doute pour réveiller le bibliothécaire endormi sur son clavier d’ordinateur, et que par chez nous on voit davantage sur les comptoirs des hôtels ou chez le potard.

Pour parler un peu du film, son attrait ne réside pas uniquement dans la présence importante du thème de la bibliothèque dans son installation. D’abord, il faut reconnaître que l’acteur qui incarne Kenji est carrément bon et que l’histoire d’amour un peu autiste qu’il va vivre est très touchante. Esthétiquement ensuite, la photo est superbe. On a là un joli film, intimiste et capiteux, qui rappellera les meilleurs plans de Wong Kar-Wai. Il n’y a d’ailleurs pas de hasard : c’est le chef opérateur d’In the mood for love et des Anges déchus qui a servi la lumière sur Last life of the universe.

Le DVD de ce film thaïlandais de Pen-Ek Ratanaruang peut être emprunté à la médiathèque du Tonkin à Villeurbanne. Une médiathèque qui malgré les apparences n’est pas spécialisée sur l’Asie ; elle propose en revanche une excellente sélection de films.

Publicités

Une réflexion sur “Agent du patrimoine au bord de la crise de nerfs

  1. C’est qu’il est chouette votre blog ! Plume aisée et agréable à lire, parlant à la fois aux gens du métier et au lecteur supposé lambda. Concernant « last life in… », la chronique de Le Monde du mercredi 17 mars 2004 commençait par ce manchon choc : « la cohabitation forcée d’un bibliothécaire avec une jolie prostituée ». Direct, ça m’avait mis en appétit… Continuez à nous faire rire et à faire passer pour les bibliothèques pour ce qu’elles sont : des endroits pleines d’anecdotes !

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s