Innovation : les livres en blancs caractères

Un jeune homme un peu solitaire, très fin de 20ème siècle, s’ennuie du vacarme de son temps et se réfugie quotidiennement dans un vieux feuilleton télévisé en noir et blanc, feutré et aux valeurs rassurantes, dont à force il connaît les épisodes par coeur. Un jour, une espèce de zébulon à la Rod Sterling débarque chez lui et le propulse, ainsi que sa dévergondée de soeur, dans l’univers de ce feuilleton ringard…

~~ Pleasantville (1998)

Les deux adolescents se retrouvent dès lors dans les années 50, dans une ville en noir et blanc. C’est un peu la série Happy days sans les couleurs, et plus Richie que Fonzarelli, avouons. Ou comme si dans le film Grease, les numéros de chant avaient été remplacés par des séquences de révisions à la bibliothèque. En effet, on est en plein dans l’Amérique de Eisenhower, vertueuse et cosy ; et entre le pancake du matin et la pelouse des voisins que tu tonds pour 3 cents l’après-midi, tu vas à la bibliothèque car c’est une activité saine.

A ceci près qu’ à Pleasantville, les pages des livres ne sont pas imprimées, ça limite les risques d’y trouver des idées subversives. Pas bête. En fait, c’est comme sur les étagères des magasins Ikéa, tous les bouquins sont factices. T’imagines si à Ikéa c’était des vrais romans, ce serait terrible, on se prendrait un petit Sigrid Undset et on poserait toute l’après-midi nos fesses sur un canapé nommé Tördjriek ou Rinhëkud, rien que le nom nous filerait des hémorroïdes. A Pleasantville, par contre, les hémorroïdes n’existent pas, tout comme le café, les lits à deux places, le sexe, l’ivresse, la médisance, le feu, le jazz, la liberté… Les gens n’y connaissent ni péché ni désir, ils vivent dans une sorte d’eden monolithique, régi par un scénario qui les empêche de ressentir des émotions.

Le jour où, comme on s’en doutait, nos deux jeunes gens débarqués des années 90 leur montrent ce qu’est un vrai livre, c’est la fête au village. Tous les jeunes se jettent sur ces livres enfin imprimés, avec un engouement spécial pour les aventures de Lady Chatterley et d’Huckleberry Finn. Par la lecture, les Plaiseantvillois commencent ainsi à éprouver des sentiments et leur univers se colore peu à peu. La bibliothèque municipale suit le mouvement et, parce qu’elle donne désormais accès à autre chose que des pages blanches, elle rencontre un succès indécent : tous les jours, il y a à ses portes une file d’attente à faire pâlir les aficionados de la BPI. En revanche, la pancarte devant la bibliothèque nous montre qu’elle ne modifie pas ses horaires, et le samedi elle reste ouverte 3 heures de moins que les autres jours de la semaine. Ce qui ne semble pas très judicieux si l’on veut toucher les familles, mais bon.

Les vieux du coin, pour lesquels un vrai livre doit rester vierge de toute typographie, observent ce spectacle et s’émeuvent :

« – Quelle horreur ! regardez-les, ça se répand à tous les gosses de la ville… – Et regardez les vêtements… – Et leurs livres ! (…) Aller tous les jours à la bibliothèque ! Jusqu’où ça va aller? »

Peu de temps après, les habitants les plus réactionnaires vont se liguer et remettre de l’ordre dans la ville avec un programme assez dur, qui inclut notamment la fermeture de la bibliothèque et du parc municipal (où tous les jeunes gens flirtent, depuis qu’ils ont lu D.H. Lawrence). Dans une approche assez ludique du désherbage finalement, un grand autodafé est organisé avec les livres de la Public library. On aura au passage remarqué que lorsqu’on brûle un livre, quelle que soit sa couleur, il redevient monochrome une fois réduit à l’état de cendres. Et oui, Pleasantville, c’est un peu les noirs-et-blancs face à la révolte des coloriés, comme dirait l’autre.

Globalement, le film est rigolo et plutôt malin, avec le rapprochement entre la lecture et le désir sexuel, qu’on cherche l’un comme l’autre à museler. Mais c’est vraiment cette trouvaille visuelle, avec les couleurs qui s’invitent au fur et à mesure de l’émancipation des individus, qui vaut le détour. Ce qui m’a paru moins heureux, c’est l’omniprésence des adolescents à l’écran, bien trop nombreux à mon goût. Les personnages semblent avoir tous fugué de Dawson ou d’une autre de ces séries épiques ; ce qui a tendance à schématiser le propos et à rendre un peu grossières les métaphores: le péché originel, le fascisme, la modernité, l’éveil à l’art, le puritanisme, le racisme, les premiers émois amoureux… Le film balaie un peu large et le pudding n’est pas toujours très digeste. Dommage car on se paye quelques bons moments, avec entre autres les impeccables Jeff Daniels et William Macy.

Vous pouvez trouver le DVD de Pleasantville à la bibliothèque municipale de Nantes, qui on le sait est souvent citée comme la ville « la plus plaisante de France », dans les palmarès de la presse scientifique nationale. En revanche, faites attention si vous vous y rendez en fin de journée, les portes sont bloquées un quart d’heure avant la fermeture. Ce qui est un poil moins plaisant déjà.

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2 réflexions sur “Innovation : les livres en blancs caractères

  1. OK pour Footloose, un film dont je parlerai un de ces jours (je parle de l’atroce remake sorti il y a deux ou trois ans, car celui des années 80, je ne suis pas certain qu’on y parle de livre ou de bibliothèques, il faudrait vérifier…), par contre je n’ai aucun souvenir de quelque autodafé mais d’une scène de bibliothèque où le personnage principal se fait alpaguer par un dealer. En tout cas, merci pour la mention de Footloose Lisbei et à bientôt.

  2. J’adore ce film, personnellement, et j’avais beaucoup aimé les scènes avec les livres et la bibliothèque … et pour l’autodafé, ça m’a fait penser à la même scène dans Footloose … si je ne confonds pas …

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