Le bonheur est dans le prêt

Bibliothécaire le jour, terroriste la nuit, vous connaissez ? Moi non plus. Je savais qu’en tant que fonctionnaire on avait le droit d’exercer une activité complémentaire mais celle-là je n’y avais pas encore pensé, très cher. Contrairement à l’héroïne du film italien…

~~ Buongiorno, notte (2003)

Bon, ça fait pas tellement Patriot act tout ça. En même temps, on est tellement  habitués à ce que les bibliothèques du 7ème art aident avec diligence les enquêteurs à trouver la piste des vilains, que ce film de Marco Bellocchio apporte une certaine fraîcheur au personnage du bibliothécaire… Quoique le mot fraîcheur ne soit pas le plus approprié, car le film évoque un des épisodes les plus sordides des années de plomb : l’affaire Moro, qui vit en 1978 le président du parti démocrate-chrétien enlevé, séquestré pendant près de 2 mois puis finalement exécuté par ses quatre ravisseurs, activistes des Brigades rouges. Parmi eux, il y avait une femme. Le scénario choisit d’en faire une jeune bibliothécaire de 23 ans, qui le soir quand elle revient dans son appartement, se transforme en geôlière d’Aldo Moro.

Notons que la jolie Chiara, est plus exaltée par la politique que par la bibliothéconomie. Quand tu vois la bibliothèque dans laquelle elle travaille, tu comprends. L’endroit est pour le moins anxiogène : tout l’aménagement intérieur est métallique, au point que si tu t’adosses quelque part tu as l’impression que tu vas te trancher un bras. Et puis y a pas un chat. Enfin, la banque de prêt doit faire 30 cm de large, ça ressemble vraiment à une punition. A un moment, un lecteur se présente et commence à draguer Chiara ; décontenancée, elle fait tomber tous les livres qui tenaient en équilibre sur le bureau d’écolier qui lui sert de poste de travail. T’as pitié pour elle.

Le personnage de ce lecteur-dragueur, n’est pas inintéressant. On pourrait presque tenir un débat à son sujet. Des amis qui ont vu le film estiment en effet que c’est un collègue de Chiara et non un lecteur. C’est vrai que le bougre semble bien la connaître.

Pour ma part, je maintiendrais que c’est un usager, mais un de ces habitués, si familier avec les lieux, qu’il connaît le prénom des bibliothécaires et qu’il peut se permettre d’être appelé par sa mère sur le poste téléphonique de la bibliothèque. Je fonde mon jugement sur deux observations : d’abord, il se moque très nettement du métier de bibliothécaire… discours qu’en tant qu’employé saisonnier, reconnaissons, il pourrait très bien assumer aussi. Mais surtout, il y a une scène où Chiara retrouve tous ses collègues à la cantoche, et lui n’y est pas, alors que la scène se serait normalement imposée. Et puis, à la vérité, qui draguerait sa collègue à la banque de prêt ? En général on le fait en salle de catalogage c’est quand même moins craignosse.

Voici du moins un aperçu de sa technique de séduction, fondée sur la provocation :

« – Tu pourrais être bien plus belle, là tu as l’air d’une nonne (…) – Elle te plaît ta vie ? T’es contente d’être une petite fonctionnaire ? »

Au début, ça prend moyennement et même, tu te dis il va trop loin, la nana va prendre son tampon et le lui faire manger, histoire de lui apprendre les vertus d’un estampillage en profondeur. Et bah non, elle fait juste un peu la moue. Alors, sentant qu’il y a encore quelque chose à tenter, le gars sort le grand jeu : il lui fait croire qu’il est écrivain et qu’à l’occasion il aimerait bien lui faire lire une de ses oeuvres (pas encore publiée, naturellement). Chiara lui répond qu’elle n’a pas le temps… ce qui n’est pas faux vu que dès qu’elle quitte le boulot, elle doit s’occuper de son prisonnier. Mais le ragazzo renchérit : « Tu plaisantes, personne ne bosse ici » (sous-entendu, tu es bibliothécaire, tu n’as rien à faire d’autre que lire mon super manuscrit dell’arte). Ça m’a semblé bizarre mais, c’est sans doute parce que je ne suis ni une femme ni italien… la nana rigole.

A part ça, Buongiorno, Notte est un film qu’il est vraiment bon de voir. La bande originale est superbe, la narration très poétique et la lumière un peu voilée porte une puissance non finie, comme en cette scène onirique où Moro marche sous la pluie, c’est grandiose. On n’apprendra certes rien sur la réalité historique de la séquestration d’Aldo Moro, car il s’agit plutôt d’une réflexion sur les dilemmes de la lutte politique, sur le primat du discours sur l’âme, et sur le fait que dans l’absolutisme, quelles qu’elles soient au départ, les idéologies se rejoignent toutes. Il n’est à ce titre pas anecdotique qu’Anna Laura Braghetti, la vraie brigadiste qui a inspiré le personnage du film, purgeait sa peine dans la même cellule qu’une néo-fasciste ayant écopé de 9 condamnations à mort. Promiscuité des extrêmes. Il paraît qu’une des lectures préférées de l’ancienne des brigate rosse (libérée en conditionnelle en 2002) est désormais Daniel Pennac. L’oeuvre du temps semble avoir diablement adouci son positionnement idéologique.

Vous pouvez trouver le DVD de Buongiorno, Notte à la bibliothèque Louis Nucéra de Nice, qui se trouve à 35 minutes de la frontière italienne. Ce très bel établissement (orné de l’extraordinaire « sculpture habitée » de Sosno) pratique la gratuité pour tous les habitants des Alpes maritimes, mais aussi pour… les Monégasques.

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