Plaisir solitaire en bibliothèque

Youssef Chahine c’est un peu le Eddy Mitchell égyptien. Les Etats-Unis des années 50 l’ont ébloui, et malgré les déceptions successives que ce pays a pu lui donner par la suite, il est toujours resté un amoureux transi de l’Amérique. Dans un film drôle et touchant comme il a su les faire pendant près de 60 ans, Chahine nous raconte ses premiers pas au USA, lorsqu’il voulait apprendre le cinéma. Là-bas, à cause d’une nana qui déboule les escaliers avec la grâce de Kelly, il a failli ne jamais mettre les pieds dans une bibliothèque américaine…

~~ Alexandrie… New York (2004)

Le personnage principal du film, Yéhia (le double de Chahine), arrive à 20 ans à Los Angeles et intègre la Pasadena playhouse, fameuse école d’art dramatique où passeront plus tard des acteurs comme Gene Hackman ou Charles Bronson. Yéhia y étudie beaucoup, apprend la danse et la mise en scène, commence à formaliser ses thématiques et essaye de sortir avec une américaine, qui comme fait exprès s’appelle Ginger. La première fois qu’il rencontre la jeune femme, c’est un jour où Yéhia cherche la bibliothèque du campus. On lui indique qu’elle se trouve en haut des escaliers mais à cet instant, une vingtaine d’étudiantes dévalent les marches devant lui pour aller s’hydrater aux toilettes. Dans cette joyeuse troupe, la jeune Ginger s’est arrêtée au milieu des escaliers et ajuste sa ballerine. C’est le coup de foudre… et du coup, Yéhia en oublie d’aller travailler à la bibliothèque.

Par chance, Ginger montrera dans un premier temps beaucoup d’indifférence envers le jeune homme, qui va compenser dans l’étude et commencer à fréquenter la petite bibliothèque de l’école. Pour être franc, celle-ci n’illustre pas tellement le rêve américain : difficile d’accès, exiguë et sentant la poussière, elle ne propose que des livres reliés, sans cotation, qui semblent dormir là depuis un bail emphytéotique ; personne ne la fréquente vraiment. On se demande même si quelqu’un la tient, ça a plutôt l’air d’être comme ces vieilles bibliothèques d’UFR  recluses dans les méandres de la Sorbonne ou de Navarre…. On est bien loin de la bibliothèque d’Alexandrie. Mais du coup, Yéhia y trouve le calme requis et s’y réfugie régulièrement pour lire Hamlet, dans la version modifiée de Kean. A un moment, un de ses camarades vient le chercher ; il le trouve affalé sur deux chaises en train de se délecter de l’ouvrage :

« — Bon alors, et notre rendez-vous ? (…) — Arrête de paniquer… Tu sais, je pense que Kean était vraiment un génie ! (…) — Qui ça, Kean ? C’est pour ce Kean que tu me fais poireauter ? Ton Kean, il va pas s’en aller du bouquin, allez viens ! (…) — Ce bouquin, comme tu dis, ça fait des semaines et des semaines que j’espérais l’avoir entre les mains. Je vais te dire, personne n’a encore interprété Hamlet comme Kean… En dehors peut-être de Gielgud… »

Si l’on voulait être pointilleux, on pourrait se demander pour quelle obscure raison Yéhia a été obligé d’attendre ce bouquin pendant des semaines. Il n’y a tellement personne qui fréquente la bibliothèque, on ne peut croire un seul instant qu’il ait été emprunté par quelqu’un d’autre… L’hypothèse plus plausible : le bazar de cette bibliothèque est tel que le garçon a mis 15 jours pour débusquer ce fichu livre….

Aussi, si l’on voulait être grincheux, on pourrait se poser plein de questions sur le réalisme du film : pourquoi les intérieurs du film, censé se passer en Californie, ont des moucharabiehs, pourquoi ces étudiants américains parlent tous couramment arabe, pourquoi y a pas un seul blond, pourquoi le mec qui joue le producteur d’Hollywood ressemble à Farid Chopel, pourquoi tu vuo fa’ l’americano, Youssef ? ??? En fait, c’est ce qu’il y a de plus jubilatoire dans ce film : alors que les States nous ont pendant des décennies montré qu’avec un peu de cirage et du talent à la pelleteuse, n’importe quel comédien texan pouvait jouer un Noir ou un Indien, Chahine s’amuse ici à faire un film amerloque avec uniquement des acteurs arabes et des décors à la petite semaine. Du coup, il y a une sorte de mise en abyme délicieuse du mythe américain, qui dit plein de choses sur les States tels qu’on les souhaiterait. Un film que j’aime beaucoup, d’un grand et bon monsieur qui a cassé sa pipe en 2008.

Vous pouvez trouver le DVD d’Alexandrie… New York dans les rayons de la médiathèque municipale de Cannes, ville qui dans le cadre de son festival de cinéma, a accueilli dès 1951 le cinéaste égyptien. 

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