La déformation des usagers en B.U.

L’heure est grave, on a assassiné un bibliothécaire. Le pauvre Rémi, 32 ans, célibataire, et bibliothécaire à la fac de Guernon (?), vient de se faire trucider d’une sale manière. En tant que bibliothécaire, Rémi (nous dit-on), détenait un « poste-clef ». Ouaouh ça fait rêver, une université où les bibliothécaires sont vus comme des acteurs de premier ordre. Préfiguration de la loi LRU ? En tous cas, Rémi va occuper un rôle moins moteur, maintenant que son corps pourrit à la morgue. Et oui, c’est comme ça que commence le thriller savoyard de Mathieu Kassovitz…

~~ Les rivières pourpres (2000)

Rémi était pourtant sérieux, « sans histoires » et « travailleur ». Il paraît qu’il n’était « jamais arrivé en retard au travail ». Quel gâchis, c’est toujours les meilleurs qui partent en premier. Mais Rémi était aussi un gros pistonné : on apprend qu’en fait il avait repris le poste de bibliothécaire laissé par son père parti à la retraite. L’intitulé exact du poste est d’ailleurs assez spécial :

« – Il faisait quoi exactement, à la bibliothèque ? (…) — Il était responsable de la gestion des livres et du placement des étudiants. (…) — Placement des étudiants ? (…) — Oui, c’est la tradition dans notre faculté de toujours les placer de la même façon. Comme ça on prend de bonnes habitudes et il est plus facile de gérer les places »

Dingue. On connaissait les quotas d’entrées, mais une place attribuée à la bibliothèque pendant tout ton cursus universitaire, c’est la grande classe. Ça paraît un peu rigide comme ça, mais en fait c’est super pratique quand tu réfléchis. Le top, ce serait carrément de faire porter à chaque usager un badge nominatif, comme ça, en plus, on ne pourrait pas les confondre avec les employés de la bibliothèque.

Pour débuter son enquête, Jean Reno se rend à la bibli’ où travaillait notre défunt Rémi. Il faut le savoir, Jean Reno dans une B.U., c’est un peu l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Le mec est pas du tout à l’aise. On pourrait, c’est vrai, discuter du côté « temple du savoir » et du caractère intimidant de certaines bibliothèques. Par exemple, dans celle-ci, tu as dès l’entrée un bronze qui représente le fondateur de la fac, une espèce de barbu à la Landru, ça file les chocottes. Mais Jean Reno, lui, a trouvé une méthode simple pour se sentir plus détendu  : il attrape un mec (ça tombe sur le recteur de la fac, bon choix) et lui casse la gueule sur le bureau de renseignement. Après, il est juste bien.

Les étudiants qui fréquentent la bibliothèque ont une drôle d’allure, ils portent tous des survêtements à trois bandes, ça c’est sûrement le côté racaille de Mathieu Kassovitz. Mais ce qui est plus étrange, c’est qu’ils ont quasiment tous le même visage… On commencerait presque à s’interroger sur les critères de sélection qui sont pratiqués dans cette faculté. En tous cas, ils doivent être drastiques car plusieurs scènes du film nous montrent que ce campus de Guernon s’inscrit à fond dans la course à la performance : à un moment, on nous dit même qu’il est considéré depuis plusieurs classements comme celui qui présente les meilleurs résultats de France. Moi personnellement, ça m’étonnerait, vu que Guernon est une ville qui n’existe pas, mais bon on ne va pas se contrarier pour si peu.


Zut, je m’aperçois que j’ai pas encore parlé de Vincent Cassel. Que dire. Pas grand-chose. Ah si, y a son père dans le film. Le pauvre se fait crucifier contre sa baie vitrée, c’est horrible. Sinon, le film, bah j’ai pas aimé. C’est une sorte de « mash-up » de Cliffhanger et d’un roman de Jean-Christophe Grangé qui s’appelle Les rivières pourpres je crois. A y songer, il est fâcheux que le scénario ait autant taillé dans le polar d’origine ; de fait la crédibilité du film en pâtit drôlement. Le sujet de l’eugénisme était pourtant en or massif. Mais Kassovitz ne comble les anfractuosités de l’intrigue qu’avec des scènes d’action ou de bagarres à la Tekken. On voit trop que Mathieu, disons Matthew, lorgnait déjà du côté d’Hollywood. Trop d’épate et de retouches numériques ; on est loin de l’efficacité de La haine ou de Métisse. Zou.

Vous pouvez emprunter le DVD des Rivières pourpres à la bibliothèque municipale de Grenoble, ville dans laquelle ont été tournées plusieurs scènes du film. Le décor de la bibliothèque universitaire a notamment été bâti dans l’ancien musée de Grenoble … qui jusqu’en 1970 abritait d’ailleurs la bibliothèque municipale !

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2 réflexions sur “La déformation des usagers en B.U.

  1. Merci pour cette anecdote, chère collègue, ça devait être rigolo de participer à ce tournage.
    Il serait intéressant de savoir si c’est la production du film qui a décidé de coller des papiers-peints de livres, ou si c’est parce que la bibliothèque de Grenoble a refusé de prêter ses ouvrages anciens que Kassovitz s’est rabattu sur de la tapisserie…

  2. Cela m’a amusée de lire votre mail, d’autant que j’ai aidé l’équipe du film à décorer l’ancienne salle de la Bibliothèque municipale avec des vieux charriots, des registres et des tapisseries de livres pour garnir les anciens rayonnages
    Moi non plus je n’ai pas trop aimé le film
    Bien cordialement
    Sylvie Charléty
    Conservateur à grenoble

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