L’accueil des « peoples » en BM

C’est bizarre le monde moderne, tu passes tes journées à tripoter ton smartphone, à discuter des derniers trucs à la mode et à chercher des fringues toujours plus métrosexuelles que celles ton voisin… Et puis, de temps en temps, tu as un élan d’authenticité qui te caresse l’épine dorsale, et tu as juste envie de tremper tes pieds dans l’océan, d’acheter des tomates chez le producteur, ou de te regarder un vieux film en nuances de gris. Ça tombe bien copain, aujourd’hui j’ai envie de te parler de…

~~ Indiscrétions (1940)

1940, t’imagines. Pendant qu’à Rethondes, sifflotant un air de Maurice Chevalier, deux-trois bidasses nazis sont en train de lustrer les banquettes d’un wagon en vue d’une importante réunion, Katharine Hepburn, elle, se demande si elle va plutôt se marier avec Cary Grant ou avec James Stewart. Et comme elle a du mal à choisir, dans l’attente, elle se distrait en allant lire un bouquin à la bibliothèque municipale de Philadelphie. Une dame qui a de gros soucis.

Katharine Hepburn, pour les gens qui ne connaissent pas, c’est un peu la Karine Viard des années 40 en moins populo. Dans Indiscrétions, elle campe une aristocrate en vogue qui est sur le point de se remarier et suscite de ce fait la curiosité d’une feuille de chou locale, pudiquement nommée Spy (sic). Le journaliste qui est dépêché –avec sa collègue paparazza, pour écrire un article sur le « mariage de l’année », est un gars méthodique : il souhaite d’abord collecter toutes les infos qu’il pourra à la bibliothèque locale. Pour cela, il questionne Cary Grant : « Y-a-t-il une bibliothèque dans le coin? ». L’autre lui dit que oui et que d’ailleurs, c’est son grand-père qui l’a fondée. Comme par hasard. Je savais que Cary Grant était épileptique et qu’il avait la phobie des biplans, mais je ne le connaissais pas mythomane. Tu parles d’un sex-symbol.

Une fois arrivé à la bibliothèque, le journaliste (James Stewart) semble dépité par le silence qui règne dans l’établissement. Il est accueilli par une vieille bibliothécaire, on dirait la tante de la mère Ingalls :

–Bonjour, que cherchez-vous céans, jeune homme ? …(L’autre est interloqué par cette phrase, qu’elle semble avoir recrachée de l’intégrale abrégée de Shakespeare) –Euh, je fais des recherches de généalogie locale, disons… — Allez donc voir ma consoeur, elle est fort versée dans ces sujets  (!!)… (Le gars se demande ce qu’il fait là à écouter quelqu’un qui parle comme à la cour d’Henry Vlll)

James est tellement désappointé par l’accueil de ces vieillardes, il décide de mener ses recherches sans leur aide. Pour s’extirper, il utilise l’astuce laconique et toujours efficace : « Où sont les toilettes, madame? ». Il peut alors gagner discrètement les rayons. Mais il s’interrompt car, comme par hasard encore (c’est pratique les scénarios), il croise Katharine Hepburn en train de bouquiner. Il la rejoint à sa table et entreprend sans grande maestria de la courtiser. Il faut dire que la tâche lui est facilitée, attendu que grâce à un nouvel et incroyable hasard, l’auteur de l’essai qu’est en train de lire Katharine se trouve opportunément être James. Là, tu te dis quand même c’est trop facile, il se passe n’importe quoi dans cette bibliothèque ! Heureusement, la bibliothécaire trouvant qu’ils parlent un peu fort, intervient pour leur demander de la mettre en veilleuse. Quelle erreur en vérité : Kathy et James, contrariés par la sécheresse de ce rappel à l’ordre, quittent dare-dare l’établissement… Et voilà comment, par un mauvais accueil, on transforme un public séjourneur en non-public. Navrant.

Une fois sortis de la bibliothèque, les deux tourtereaux se disent qu’ils pourraient faire une balade. Pour ne pas s’encombrer du livre qu’elle a tout de même eu le temps d’emprunter, Katharine Hepburn demande à son chauffeur (qui poireautait devant le perron de la bibliothèque) de le lui rapporter à la maison… Une version upper class –et hyper classe, du portage à domicile.

Les deux vedettes s’en vont alors, marchant comme deux gamins sur le chemin de l’école buissonnière. Leur babillage n’est pas foudroyant d’intelligence. Se risquant à une analyse socio-économique des publics des bibliothèques, Hepburn dit « Oui, mais les gens achètent des livres » ; ce à quoi Stewart répond cette phrase magique : « Non, pas si ils ont une bibliothèque à côté de chez eux ». Brillante hypothèse s’il en est : la fréquentation d’une bibliothèque serait principalement indexée au taux de pénétration des librairies dans son périmètre d’action. C’est méconnaître, mon cher James,  que les bibliothèques et les librairies ne se positionnent pas du tout sur la même offre documentaire. Tu n’as probablement jamais entendu parler de la longue traîne, à part peut-être au mariage de ta frangine. Mais surtout, James, laisse-moi te dire que tu fais preuve d’une goujatterie sans nom, vu que dix minutes plus tôt, dans la bibliothèque, Katharine t’a expliqué qu’elle lisait des livres de bibliothèque parce qu’elles ne les trouvait précisément pas en librairie. Tu n’as strictement rien écouté de ce qu’a dit ta partenaire ; franchement, ça ne m’étonne pas que dans la conclusion du film ce n’est pas toi mais Cary Grant que Kathy choisira d’épouser. 

Oups, je viens de vous révéler la fin du film… Bon, en même temps, aurez-vous la patience d’aller jusqu’à la fin? En effet, cette réalisation du surestimé Georges Cukor est finalement assez disgracieuse : James Stewart passe son temps à lancer des piques à tout le monde, Hepburn joue comme une peluche Duracell (sans s’arrêter je veux dire, elle fait mal à la tête) et Cary Grant nous sort son grand jeu monocorde d’homme-du-monde-revenu-de-tout, c’est insupportable. Je ne devrais pas dire cela, car je sais que ce film a une cote d’amour pas possible… Allez,  reconnaissons que si on aime un tantinet Katharine Hepburn, on peut trouver charmant ce vaudeville aristo.

Pour vous (re)faire une opinion, vous pouvez emprunter le DVD de ce film dans l’étrange et princière bibliothèque Méjanes, à Aix-en-Provence. Ville qui depuis 1998 est jumelée à celle de Philadelphie, où est censée se passer l’action de Indiscrétions (The Philadelphia story, en version originale).

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