Le retour des livres de Martin Guerre

Voici une des plus belles choses qui peut nous arriver dans notre métier de bibliothécaire : rencontrer un illettré. L’approcher en douceur, le sensibiliser à la lecture, et enfin, lui faire découvrir les horizons nouveaux et exaltants de la culture légitime. C’est comme la rencontre avec ton premier orphelin d’Afrique quand tu es dans l’humanitaire, ou une désincarcération avec incendie quand t’es pompier. Ce sont ces choses rares et précieuses qui donnent du sens à nos vies…. Sauf quand l’illettré en question est Gérard Depardieu, là t’as un peu de fil à retordre.

~~ La tête en friche (2010)

Gérard déjà, c’est une telle armoire à glace, t’as pas intérêt à le froisser. Traditionnellement, on caresse les cheveux de l’illettré, ça permet de rompre la glace et de lui témoigner notre sympathie, tout en asseyant notre position sociale. Mais Gérard, tu lui caresses rien du tout. Dans ce film, où une vieille dame tente de lui donner le goût de la lecture, il attrape le dictionnaire qu’elle lui offre comme s’il s’agissait d’une boîte d’allumettes vide et déclame brutalement : « Vos dictionnaires là, ils sont nuls, y a pas tous les mots ». La dame évidemment ne moufte pas. Elle bredouille : « Oui, vous avez tout à fait raison, Germain ». Mais on imagine bien qu’en son for intérieur, elle pense : « Et toi Obélix tu les as, tous les mots, sans doute, gros boulard ? En cherchant bien je suis sûre qu’on va les trouver dans ta bedaine ».

L’assiduité et la contenance de cette dame forcent le respect. Parce qu’elle part de loin avec Gérard. La première fois qu’il entend le nom de Guy de Maupassant, par exemple, il croit qu’il est question d’un guide touristique (les fameux guides Maupassant, n’est-ce pas). Et quand la vieille dame lui demande s’il a l’habitude de lire, Gérard répond: « L’occasion s’est présentée mais ça s’est pas fait »… Heureusement, petit à petit, l’oiseau Faisson lit, et dans le square où ils se retrouvent quotidiennement, la dame fait découvrir à Gérard ses lectures fétiches, lui lisant entièrement La peste, lui prêtant ensuite un Romain Gary et un Sepúlveda. Le chemin de la bibliothèque se rapproche, et un beau jour Germain se dit qu’il pourrait lui-même choisir ses lectures. Il franchit donc le seuil de la bibliothèque municipale de son village. Là, il a à peine fait trois pas que la bibliothécaire l’interpelle avec un art consommé du renseignement documentaire :

« — Je peux vous aider? –Oui, euh… je cherche un livre… –Et bien vous êtes au bon endroit. Vous avez une idée du titre ou de l’auteur ? –Non, euh… un livre c’est tout… — (l’air pincé) Oui, mais un essai? Un documentaire, une fiction? (trop de jargon collègue, fais attention, il va se barrer) –Bah je sais pas, je voudrais… un livre qui raconte une histoire… –Un roman ? –Oh oui, un roman ce serait bien… mais pas trop gros, et puis facile à lire… »

La bibliothécaire, qui au départ était aimable comme la lourde des Baumettes, finit toutefois par lui prêter L’enfant de la haute mer. C’est pas vraiment une nouveauté mais c’est bien joué, ça fait sortir les bouquins qui sont jamais demandés. Et puis comme dit Gérard, c’est dans les vieux pots. Le recueil de Supervielle devient ainsi son livre de chevet, ce qui va donner lieu à l’une des plus belles scènes du film (la scène de lecture au lit avec sa nana).

La tête au friche est mis en scène par Jean Becker, dont on ne peut oublier le merveilleux Eté meurtrier. Il nous offre ici un film charmant sur le pouvoir de la lecture, appuyé par une galerie d’acteurs sympas et plutôt généreux. Même Depardieu : au commencement, son style un peu emphatique ne semble pas coller avec le personnage de cet ouvrier illettré dont le village se moque. Mais au fur et à mesure, le film nous communique une telle tendresse que malgré ses dithyrambes parfois improbables, Germain se révèle très attachant. Merci Jean Becker, pour ce film gentil et point du tout bêta.

La scène de la bibliothèque a été tournée, ainsi que beaucoup d’autres, dans la jolie bourgade de Pons en Charente-Maritime. Si vous vous y rendez, soyez rassurés, vous n’y trouverez pas la bibliothécaire poussiéreuse du film, qui en réalité est une actrice (ça s’appelle le cinéma). Vous y trouverez peut-être en revanche, le roman originel de Marie-Sabine Roger et pourrez  faire la demande à la BDP du 17 pour que le bibliobus vous réserve le DVD du film.

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