Un ange à ma table de travail

On aime bien dire un ange passe, pour traduire un moment de silence. Ceci dit, on le sait tous, les anges sont comme d’autres catégories sociales : « Quand il y en a un seul, ça va, mais quand il y en a beaucoup, c’est là qu’il y a des problèmes ». Ainsi, quand une tripotée d’anges débarque en ville et décide de squatter la bibliothèque, on est loin du silence requis dans une telle institution. Bienvenue dans…

~~ Les ailes du désir (1987)

Ce film de Wim Wenders raconte, à Berlin deux ans avant la chute du Mur, les aventures d’anges qui ont décidé de quitter leur nature séraphine (invisibilité, indéfectibilité, chasteté) pour embrasser la condition humaine et, pour le dire sans ambages, profiter des plaisirs de la vie terrestre. Au début, il y a un peu de flou, ils errent dans la rue, vont mater des BMW, traînent dans le métro ou à la bibliothèque. Ils ne savent pas vraiment quoi faire. Or, à la bibliothèque précisément, on s’inquiète de cette population désoeuvrée qui est dérangeante pour les autres usagers. Pour contrer le problème, on trouve une super parade : on les embauche comme médiateurs culturels. Trop malin. Une technique que n’aurait pas reniée Sun Tzu, et qu’on pourrait reprendre dans nos bibliothèques : en gros, si vous avez des groupes de personnes qui mettent le bazar dans la bibli’, engagez-les, tout simplement. Faites juste attention, s’il s’agit d’enfants de 12 ans par exemple, le travail des mineurs reste illégal en France donc surtout, pas de déclaration urssaf.

Revenons à nos anges. Pour que le public puisse les distinguer en tant que médiateurs, la bibliothèque leur fournit un uniforme. On évite l’uniforme coercitif et on leur fournit des espèces de pardessus en laine de chaussette (genre redingote de l’Armée du salut), pratiques pour cacher leurs ailes mais dans lesquels ils suent comme des coyotes. Aussi, quand on les voit arpenter les allées de la bibliothèques pour aider les lecteurs, on dirait des fans des Cure, et à mon sens on a un peu les foies. Heureusement, ces joyeux vacataires travaillent avec beaucoup d’ardeur, tenant littéralement les usagers par la main dans leurs recherches, s’asseyant avec eux aux tables de travail et usant même de caresses pour les mettre à l’aise dans le temple du savoir.

La plus grande compétence de ces agents du 3ème type reste leur capacité à lire dans les pensées des lecteurs : ils peuvent ainsi connaître leurs besoins et faire évoluer les services de la bibliothèques, c’est mille fois plus efficace qu’un questionnaire Libqual. Rapidement, on pourrait dire que les anges sont un peu le personnel du nouveau millénaire. On note cependant quelques ratés. On voit par exemple un des anges-médiateurs piquer un stylo à un lecteur, et d’autres, avachis sur les fauteuils ou sur les rampes d’escalier, bayer gentiment aux corneilles. C’est le prix à payer de l’emploi social, concédera-t-on. A un moment, je n’aime pas dénoncer mais (admirez la prétérition) on voit un vieux monsieur qui peine à gravir les escaliers… un ange passe, il ne lui propose même pas de l’aider à monter. Une fois en haut, le vieillard est tellement essouflé qu’il ne va pas juqu’aux rayons, il s’affale, épuisé, sur une chaise. Il scrute alors la bibliothèque et nous fait part d’une pensée profonde et amère :

« Tous ces gens, ces lecteurs. Ils sont partout disséminés, séparés. Aucun d’eux ne sait quoi que ce soit des autres »

Pour redonner du pep’s aux usagers, l’équipe des anges-médiateurs se prend en main et se mobilise. Leur leitmotiv ? Une proximité sans pareille avec le public :

            

Qui n’a jamais vu ce merveilleux film ? Le temps a beau passer, Les ailes du désir m’offrent à chaque fois un nouvel enchantement.  Le noir et blanc est superbe, la couleur est somptueuse, la bande-son, la lumière, les cadrages, tout est magique dans ce film. Il rend en outre ce qui est peut-être le plus bel hommage qu’on ait vu au syncrétisme qui hante ces lieux définitivement non ordinaires que sont les grandes bibliothèques. Wenders a choisi de filmer la Staatsbibliothek zu Berlin, la bibliothèque d’Etat imaginée en 1964 par le grand Hans Scharoun. Avec un maniement de la grue et une utilisation du son tenant au génie, il offre une vision idéale de la bibliothèque, et nous renvoie des choses intéressantes sur notre obsession actuelle de bibliothèques accessibles, familières, vulgaires. La bibliothèque ne peut-elle pas aussi, pour certains établissements, figurer des lieux où l’âme par la contemplation s’élève?

Vous pouvez retrouver le DVD des Ailes du désir à la bibliothèque ange…vine de la Roseraie (nouvellement rafraîchie). Cette bibliothèque riche de plus de 5000 films vous propose également le remake amerloque intitulé La cité des anges, qui est comment dire, une version post-pubère du film allemand, et dont je parlerai un de ces quatre, vu que la scène de bibliothèque du scénario original a été conservée par la Warner Bros.

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2 réflexions sur “Un ange à ma table de travail

  1. Et oui chaton, des fois on fait le malin, et puis des fois on est juste emporté par la beauté de l’oeuvre. Tout ça, comme disait Pierre Tchernia, c’est la magie du cinéma…

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