Eros à la BNF

Souvent, on a tendance à penser que les plus gros psychopathes de la profession sont les conservateurs. C’est vrai, entre ceux qui mettent des noeuds papillon pour faire cool mais qui tapent des crises de tétanie dès que t’as déplacé un de leurs stylos, ceux qui doivent avoir la même maladie de peau que Michael Jackson les empêchant de s’exposer à la lumière, vu qu’on ne les voit qu’une demi-heure par an en dehors de leur bureau. Et aussi ceux qui te font leur speech tous les matins sur la nécessité que t’aurais de faire une formation aux « outils numériques », et que tu regardes avec des yeux écarquillés en disant « Qu’est-ce que vous entendez par outils numériques, chef, c’est les calculatrices les trucs comme ça? » . Enfin bref, les conservateurs. Et bien moi je dis on se méfie pas assez des magasiniers, et plus encore, quand tu es dans une bibliothèque patrimoniale : des restaurateurs de livres. Ceux-là, tu vas voir, c’est les plus dingos. Bienvenue dans…

~~ Anna M. (2007)

Dans ce film, la jolie Isabelle Carré travaille à la Bibliothèque nationale de France. La classe. Bon, ne nous emballons pas, elle dirige pas le département des estampes non plus, elle restaure des vieux livres. La chose le plus sexy qu’elle fait dans sa journée, c’est utiliser un fil de reliure 40 au lieu du fil 50 préconisé, en espérant que ses chefs n’y voient que du feu. Sa collègue s’en émeut, mais Isabelle est sûre d’elle : « Là-haut, ils ne verront rien ». Sous-entendu, les conservateurs sont des jobards à qui on peut faire croire n’importe quoi. Sympathique. Autant le dire d’emblée : Isabelle Carré est l’exemple-type de l’agent qui ne va pas avancer dans sa carrière. Elle connaît très bien son job mais est trop revêche à l’autorité. Elle montre aussi beaucoup trop d’assiduité à chercher des motifs d’arrêts de travail, et pas toujours de manière discrète ; on la voit par exemple simuler un évanouissement en plein milieu de la salle de lecture. C’est d’une finesse.

Un jour, elle est plus maligne, elle se fait renverser par une voiture. Imparable. ITT de 3 mois d’office. En plus, le chirurgien qui l’opère est Gilbert Melki, dont elle tombe directement amoureuse. Banco. Sauf que Gilbert en a rien à faire d’Isabelle Carré, il est marié et les blondes c’est pas son truc. Fâcheux… Et quand Isabelle invite le toubib à boire un coup, ce dernier est passablement distant :

–Vous êtes étudiante ? – Non, j’ai l’air d’une étudiante ? – Oui, un peu… –Bah non, j’ai un travail, je travaille à la BNF, rue de Richelieu, je restaure des vieux papiers, des livres, des manuscrits… — (d’un air dégoûté) Et ça vous plaît, ça ?…  –Mouais, comme ça.

Si l’amour du métier est vraiment palpable, ça semble mal parti pour l’amour tout court. Sus ! Car Isabelle a les yeux bleus, mais Isabelle a aussi une belle opiniâtreté et elle va tout faire pour conquérir le beau Gilbert. Notamment, parce qu’elle l’a vu, un jour, avec une édition de poche du Cantique des cantiqueselle choure à la BNF un in-folio illustré du Cantique qui doit valoir dans les 80000€, et lui offre. Melki hésite, il sent bien que le livre n’a pas été acheté sur Amazon, mais finalement, il accepte. Tu m’étonnes, même pour une profession libérale, t’as fait ta semaine avec un bouquin pareil.

Après, étant donné qu’il a accepté son cadeau, Isabelle se sent pousser des ailes. Elle suit Gilbert partout, s’installe dans l’appartement en dessous de chez lui, repeint ses draps en rouge, harcèle sa régulière au téléphone, lui rentre dedans avec sa voiture, etc. La collègue d’Isa à la BNF tente bien de lui faire entendre raison, mais l’illusion que celle-ci a d’être aimée, malgré tous les signes contraires qui lui sont envoyés, relève clairement de la pathologie… Euh, sans vouloir marcher sur les plates-bandes de Michel Cymes, vous savez qu’on appelle ça l’érotomanie (nom scientifique pour désigner une fille collante). C’est là-même le vrai sujet du film, un film au passage super bien joué, bien mis en musique, oppressant comme un thriller, fouillé comme un documentaire, sur cette psychose qui ne guérit paraît-il jamais. Le final exprime d’ailleurs avec beaucoup de puissance l’incurabilité de la maladie. J’ai beaucoup aimé.

Les scènes de bibliothèque ont été tournées dans les locaux de la BNF (site Richelieu), entre autres dans la magnifique salle ovale de la bibliothèque. Une autre bibliothèque à avoir servi au film est celle dans laquelle Michel Spinosa, son réalisateur, est allé chercher toutes les informations sur l’érotomanie avant d’écrire le scénario : la B.U. de médecine de Paris V.

C’est toutefois à la bibliothèque Bonneveine, à Marseille où est né Michel Spinosa, que je vous invite à retrouver le DVD d’Anna M., ainsi que si vous le souhaitez, celui de Play Misty for me, le premier film de Clint Eastwood (1975), consacré au même sujet… sans bibliothèque, mais avec Donna Mills, qui est largement mieux qu’une bibliothèque selon moi.

Advertisements

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s