Je suis une vedette-matière

Quel point commun y-a-t-il entre une bijouterie et une bibliothèque ? Par pitié, ne cherchez pas une réponse intelligente du style « On trouve tous les joyaux de la littérature dans une bibliothèque » ou alors « J’adore Les bijoux de la Castafiore, c’est mieux que l’Affaire du collier » , et autre blagues lamentables qui ne font rire que vous. La vraie réponse c’est qu’il n’y a aucun point commun entre les deux. Y en a bien qui ont essayé de comparer, mais ça n’a rien donné. Enquête.

~~ Diamants sur canapé (1962)

Audrey Hepburn, paix à son âme, incarne dans cette comédie de Blake Edwards une provinciale montée à New-York pour y chercher la vie de rêve. En fait, c’est plutôt une vie de patachon qui l’attend, contrainte qu’elle est de séduire des hommes fortunés pour pouvoir mener le train de vie auquel elle aspire. Car Audrey n’est pas du genre à aller dîner chez Pizza Hut ou à faire ses emplettes au Super U : elle passe ses journées chez l’illustre joaillier Tiffany, qui est son petit troisième lieu à elle, une boutique-refuge où, au milieu des diamants et des vendeurs habillés comme des capitaines d’industrie, elle se sent exister pour de bon. Oui, autant vous le dire, une fois qu’on a vu ce film, on n’a qu’une envie c’est prendre des actions chez Tiffany ; le titre original du film est d’ailleurs Breakfast at Tiffany’s… Ce n’est plus du marketing furtif à ce niveau-là, c’est de la vente forcée. Passons.

Authentique coeur d’artichaud, Audrey rencontre un jour Paul Varjak, un écrivain un peu naze qui, pour vivre de sa plume, se fait lui aussi entretenir. Il s’éprennent l’un de l’autre, abandonnent rombière & protecteur, et se mettent ensemble. La magie de la rencontre, rapidement, passe. Le plumitif en a sa claque des sorties chez le bijoutier et des cocktails VIP où on rit comme des fous avec des gens qu’on déteste, juste pour qu’ils rient en retour et montrent à toute l’assemblée à quel point leurs dents sont moches. Paul souhaite, quelque part, remonter un peu le niveau. Et là je ne sais pas pourquoi, alors qu’il pourrait proposer à Audrey d’aller à l’opéra ou à une exposition cotée, il l’emmène…  à la bibliothèque municipale.

On peut se demander pourquoi une sortie aussi nulle… que la belle et sophistiquée Audrey Hepburn risque de ne pas vraiment goûter ? En fait, il y a deux raisons. D’abord, l’écrivaillon est fauché comme les blés et n’a pas les moyens de lui offrir ne serait-ce qu’un ciné. La bibliothèque, on peut en dire tout le mal du monde mais au moins c’est gratuit. Puis, surtout, ce petit malin de Paul a réussi à faire acheter son roman par la bibliothèque ; il va donc avoir l’occasion d’en mettre plein les mirettes à Audrey.

Paul Varjak est un habitué de la bibliothèque, qui accompagne avec beaucoup d’empathie les premiers pas de sa chérie dans ce lieu inconnu. Ceci étant, du point de vue du bibliothécaire, il est le type-même du lecteur insupportable. Il fait partie de ces usagers réguliers, vous savez, qui emmènent de temps à autre un ami à la bibliothèque et jouent les messieurs-je-sais-tout, expliquant que les livres sont rangés de 1 à 10 selon la classification douwey, qu’il y a aussi des livres cachés en magasin, que l’on peut emprunter tel nombre de documents… La plupart des renseignements qu’ils donnent sont erronés, mais ils ont l’air si satisfait qu’on n’ose jamais les corriger. Petit extrait, quand Paul conduit Audrey dans la salle de références :

–Regardez, chacun de ces tiroirs est rempli d’un tas de cartes (on appelle ça des fiches, mon cher) Et chacune de ces cartes est un bouquin ou un auteur …
— Je trouve ça fascinant ! (ravissement béat)… Oh, il y a un tas de numéros !

L’ébahissement d’Audrey va faire boire du petit lait à Paul. Celui-ci crâne éhontément en ouvrant le fichier auteur où son nom apparaît, puis demande la communication de son roman aux bibliothécaires. Audrey Hepburn est quasi-hystérique. « C’est formidable ! ». La personne qui leur apporte le livre est une vieille bibliothécaire, genre garde prétorienne en chignon. Audrey s’exclame : « Madame, vous avez en face de vous l’auteur de ce livre, vous vous rendez compte ! ». Ça ne fait ni chaud ni froid à la bibliothécaire. Celle-ci, en excellente professionnelle, lui répond que de toute façon elle n’a pas lu ce livre. Neutralité du service public avant tout. En revanche, lorsque Paul commence à écrire une dédicace sur la page de garde de ce qu’il considère comme son livre (alors qu’il est maintenant la propriété de la bibliothèque selon les principes fondateurs de la chaîne du livre), la bibliothécaire le houspille vertement : « Vous ne pouvez pas faire ça, c’est de la dégradation de bien public ! ». Pour éviter les postillons de cette dame, le couple file à l’anglaise. Et Audrey de conclure : « Cet endroit n’arrive décidément pas à la cheville de Tiffany ».

Malgré le mauvais accueil reçu lors de cette première fois, on trouve quelques jours plus tard Audrey Hepburn à une table de travail de la même bibliothèque. Autour d’elle, une demi-douzaine de bouquins sur le Brésil. Etrange. En fait, elle s’est rendue compte que Paul était un mec sans le sou et qu’elle aurait meilleur jeu de céder plutôt à l’un de ses soupirants plein aux as lui, mais brésilien. Et avant de songer à s’envoler pour le Brésil avec l’hidalgo en question, Audrey se constitue tranquillement, grâce à la bibliothèque, un petit bagage culturel express sur ce pays. Pourquoi pas, c’est un motif  de recherche documentaire comme un autre. Qui est probablement plus répandu qu’on ne croit. Si ça se trouve, y a plein de gens qui te demandent des bouquins, on en sait rien mais mettons, un livre d’informatique sur les Macintosh, c’est peut-être un gars qui veut séduire la fille de Steve Jobs et récupérer le magot du paternel. Who knows.

Aime-t-on ce film ? Carrément. C’est la comédie américaine parfaite, super bien dosée et dialoguée, et au-delà de l’impayable minauderie de Hepburn et de l’extravagance des scènes (la party chez Audrey) et des personnages (le voisin japonais, à mourir de rire), la profondeur s’invite petit à petit. Car c’est aussi un film sur la difficulté de franchir certaines étapes sociales quand on vient de la plèbe. Mon film préféré de Blake Edwards, qui a eu le bon goût d’exploser le petit côté cynique et cru du livre de Capote pour y ajouter une tendresse bienvenue.

La bibliothèque de ce film est censée être la Public library de New-York. On reconnaît d’ailleurs le perron, aperçu dans plein de productions. Les intérieurs sont cependant des décors et ont été tournés à Los Angeles, dans les studios de la Paramount. Petit détail insolite : le système de communication des documents, dans cette bibliothèque reconstituée, est comme à la sécu : un bibliothécaire donne un ticket avec un numéro, puis c’est un écran lumineux qui avertit les lecteurs qu’ils peuvent venir retirer leur livre.

Vous avez la possibilité de retrouver le DVD de Diamants sur canapé à la médiathèque du centre culturel François Mitterrand à Beauvais, où est né le grand ami d’Audrey Hepburn, j’ai nommé Hubert de Givenchy qui a créé toutes les toilettes d’Audrey dans ce film délicieux. Le réseau des médiathèques du Beauvaisis a des conditions de prêt généreuses puisqu’il est possible d’emprunter jusqu’à 50 documents pour 4 semaines.

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3 réflexions sur “Je suis une vedette-matière

  1. Je respecte parfaitement votre avis, c’est a dire que je peux le comprendre. Les liberaux et les aristocrates ont recu une certaine education traditionnelle, d’ailleurs, a la fin du film, ne lui a-t-il pas ecrit dans la lettre qu’il l’aime beaucoup mais qu’il ne derogerait pour rien au monde a la tradition? Et la vraie raison aussi pour laquelle ne veut-il plus la revoir n’est-elle pas son refus de meler sa famille aux scandales de la demoiselle? La tradition, par la logique des choses, a ete un tremplin pour eviter les ennuis, une facon logique de se consoler. On aurait presque suppose qu’il voulait vraiment quelque chose de bien avec elle, il savait ou cette « fausse » bourgeoise habitait depuis longtemps, non? D’ailleurs, les scenarios du film ne sont pas assez clairs. Ceci dit, le film n’a pas forcement de morale, a part celle d’eviter les ennuis. Mais je vous suggere de lire la biographie de l’homme le plus riche du Brezil selon Forbes, il a quitte une riche heritiere pour une danseuses (dans la vraie vie!) et je me disais que ce personnage d’Audrey Hepburn avait reussi son pari! Trop drole.

  2. Merci beaucoup pour cette analyse enthousiaste et contradictoire, cher visiteur. On dirait du Henri Chapier, le côté bien habillé en moins. Enfin, remarquez j’en sais rien, peut-être que derrière votre clavier ce soir, vous êtes vêtu comme un lord, surtout si vous avez un rendez-vous webcam avec votre future âme soeur par exemple.

    C’est vrai que je n’ai pas évoqué la fin du film… mais le charme de cette comédie tient aussi aux nombreux rebondissements qu’elle contient, et je n’avais pas aucunement l’intention de disséquer ici toutes les étapes de la love story de Holly et Paul.

    Par contre, je trouve que vous avez une approche un peu individualiste du personnage d’Audrey Hepburn. Certes, c’est quelqu’un qui est en quête d’amour et de liberté. Mais j’y vois aussi un personnage qui incarne une certaine Amérique –profonde, populaire et rurale, qui s’émoustille volontiers du train de vie aristocratique et urbain, mais qui parvient difficilement à l’intégrer. Et à mon avis, les échecs qu’essuie l’héroïne ne procèdent pas que d’erreurs personnelles, mais sont le symptôme d’une tension sociale. Pour dire vite, l’aristocrate peut facilement s’acoquiner avec la jeune provinciale fantasque, mais il n’en fera jamais son épouse légitime.

  3. « Il s’éprennent l’un de l’autre, abandonnent rombière & protecteur et se mettent ensemble.(…) En fait, elle s’est rendue compte que Paul était un mec sans le sou et qu’elle aurait meilleur jeu de céder plutôt à l’un de ses soupirants plein aux as lui, mais brésilien. » Pas sûr qu’on ait vu le même film, ils commencent leur histoire d’amour à la fin du film sous la pluie quand en récupérant le chat elle comprend « qu’appartenir à quelqu’un  » peut-être aussi de l’amour et non pas de la servilité. En outre, elle n’a absolument aucun mal « à franchir certaines étapes sociales quand on vient de la plèbe. » Le problème est plus profond : amour sans argent, argent sans amour et surtout la liberté ; est-ce par l’argent qu’on l’acquiert, par le mariage, par le changement de prénom, de statut social, par l’accession au rêve de la sophistication ultime qu’est Tiffany & co ?

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