La B.U. de tous les mangers

Il existe plusieurs façons d’apprécier Sophie Marceau. Plusieurs façons aussi de moins moins l’apprécier sans doute. En tout cas, moi cette femme me met en transe. Elle exhale si puissamment nos tendres années 80. On l’a tous eue quelque part comme camarade de classe en quatrième : tu sais, celle dont tout le monde se moquait avec son embonpoint, ses scoubidous accrochés à son sac à dos qui lui tombait sur les fesses, et sa doudoune Chevignon qui la faisait ressembler à une version CPNT du bonhomme Michelin. Et puis finalement, t’as vu, pendant qu’on en était encore à imiter la signature de nos parents pour sécher les cours et aller glander au centre commercial, elle, elle obtenait des autorisations d’absence en bonne et due forme parce qu’elle tournait des films avec Claude Brasseur et s’offrait des duos avec les cadors de la chanson française. Plus tard, on a tous évolué c’est vrai, mais tandis qu’on finit péniblement bibliothécaire ou auteur de blogue, Sophie pardon, elle partage tous les soirs la couche de Highlander.

~~ L’étudiante (1988)

Dans ce film de Claude Pinoteau, Sophie Marceau est Valentine, une jeune femme qui a l’air très sérieux : elle bouquine le Lagarde & Michard 19ème siècle dans le bus alors que les autres passagers sont sur Télé-poche, et elle s’enfile Le misanthrope entre deux stations de métro alors que le commun des mortels est obligé de se cogner toute la ligne 10 pour arriver à comprendre une seule tirade d’Alceste. On ne s’étonnera pas en ces circonstances qu’elle prépare son agrégation de lettres classiques. Ceci dit, et je ne lève pas un lièvre, quand on gratte un peu, Miss Marceau n’est pas exactement la sainte-ne-touche-qu’aux-classiques qu’on croirait. Et quand on la croise à la bibliothèque Sainte-Geneviève, elle n’est pas en train de bachoter ses Budé, mais de bruyamment narrer à  sa copine ses amours contrariées. Evidemment, ça gêne tout le monde :

— Oh c’est facile, toi t’as Frédéric, moi je te signale que ça fait 8 mois depuis Jean-Pierre (…)     —Chuuut (fait en face d’elles un étudiant qui aimerait manifestement travailler)  — Oh vous, ta gueule hein ! (…) Erreur grammaticale Sophie, fais attention  –Comment il est ?  –Hum, c’est le contraire de Jean-Pierre (…) –Il est moche?  –Non, pas vraiment…

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Quand on pense que dehors, à l’entrée de la bibliothèque, dans le froid, il y a des étudiants qui attendent que des places se libèrent, on se dit qu’il faudrait de temps en temps qu’un magasinier se sorte les doigts du slip et se charge d’éjecter ce genre de lecteurs qui se croient à la cafétéria d‘Hélène et les garçons.

Heureusement, il y a une morale, et au bout d’un moment j’imagine que Sophie a fini par se faire virer de Sainte-Geneviève car on la voit dès lors fréquenter la bibliothèque de la Sorbonne. Là, rebelote : ça papote. Du coup, dès qu’elle se pointe, tous les autres étudiants changent de place. On voit notamment Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn encore étudiants (voir image ci-contre), faire une tête pas possible par peur qu’elle vienne s’asseoir à leur table. Au passage, DSK à la bibliothèque de la Sorbonne ça vaut le coup d’oeil : avec sa cravate de notaire d’un très beau pourpre et son thermos de café écossais, il préfigure déjà l’irrésistible ascension de la gauche bling-bling.

A côté, Marceau à la bibliothèque de la Sorbonne, c’est du grand n’importe quoi. Un jour, on voit carrément son boyfriend, alias Vincent Lindon, débouler comme un diable ; il n’est bien sûr pas inscrit à la bibliothèque et saute le portillon comme un clando pour aller faire une scène de ménage à Sophie, laquelle pour une fois révisait. Les pauvres bibliothécaires, chahutés par tant d’irrévérence, essayent de le tenir en respect. Lindon se montre très vindicatif. Une vieille bibliothécaire sapée comme une pastille Vichy essaye de ramener le jeune bredouilleur au calme : Vincent la prend méchamment à parti et lui intime l’ordre de battre en retraite, on se croirait dans L’exorciste. C’est épouvantable.

Si Vincent est légèrement soupe-au-lait, Sophie n’est pas non plus très facile à vivre. Trop intello. Elle fait un contresens à une traduction de Virgile et c’est tout de suite la catastrophe de sa vie, on dirait que toute sa famille vient de mourir noyée pendant une croisière, faut peut-être pas pousser. Je sais pas comment Vincent Lindon arrive à la supporter. En plus dès qu’il lui fait un compliment, Sophie ne peut s’empêcher de lui balancer sa science du style: « Mais tu sais, ce que tu me dis là, Baudelaire l’a dit avant toi avec plus de talent » . La rupture est désormais inévitable.

Redevenue célibataire, Sophie décide de se consacrer à son concours. Et quelques mois plus tard –c’est le jour des oraux–, nous la trouvons à nouveau à la bibliothèque de la Sorbonne préparant la fameuse épreuve de la leçon. La salle de lecture est en effet réquisitionnée pour les agrégatifs et le truc super sympa, c’est que la préparation durant 6 heures, il est à cette occasion autorisé de manger et de boire dans la bibliothèque. Le goulu Strauss-Kahn opte pour des sandwiches d’un calibre vertigineux, mais la plupart se contente d’une fiole d’Evian et de cachetons.

J’aime ce film. Les mauvaises langues disent que c’est La boum pour les plus de 12 ans mais moi je le trouve très agréable et dénué des rides habituelles. Dans le genre love stories décalées des années 80, je pense que Paroles et musique a moins bien vieilli par exemple. Ici, les dialogues de Danièle Thompson sont incisifs, le montage est au poil et si l’on a été étudiant on est facilement touché, car ramené à nos errances amoureuses et à l’ébullition qui nous animait à cette époque. L’étudiante est aussi bon que P.R.O.F.S., mais dans une ambiance plus bourgeoise on va dire: on voit par exemple Sophie Marceau donner furtivement un cours dans un lycée de banlieue, mais cette scène-éclair ne sert que de faire-valoir pour montrer les qualités humaines de l’héroïne. Des fois qu’on en doutait.

Si vous souhaitez trouver le DVD de L’étudiante –ce qui n’est pas si facile, vous pouvez vous rendre à la bibliothèque municipale du Bachut, à Lyon, ville dont le maire Gérard Collomb est comme la Sophie Marceau du film, agrégé de lettres classiques. Notons qu’il a eu ce concours avant elle, en 1970. Ça ne nous rajeunit pas. Enfin surtout lui.

La plupart se console d’une fiente

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2 réflexions sur “La B.U. de tous les mangers

  1. Merci Marjorie pour ce coucou amical. Si le sujet t’intéresse, je te signale aussi le travail récent de Hoel Fioretti, dont l’ENSSIB propose le PDF dans sa bibliothèque numérique. C’est plus sérieux, mais pour le moins intéressant, avec notamment cette notation que le cinéma n’évoque quasiment jamais l’action culturelle des bibs ni même les supports non imprimés, que l’on trouve pourtant dans la plupart des bibliothèques. Cette omniprésence du lieu-livre dans l’imaginaire social donne sans doute des éléments pour comprendre la fréquentation modeste de nos bibliothèques.

    Bonne continuation et à bientôt sur ce blogue.

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