Les fillettes qui lisent sont dangereuses

Les chiens ne font pas des chats, paraît-il. Et même si en tant que bibliothécaire, on caresse légitimement le souhait que nos enfants s’orientent vers des métiers plus intelligents et rémunérateurs que le nôtre, il est préférable de toujours envisager une marge d’erreur, si on ne veut pas sombrer dans la dépression le jour où on découvrira par hasard, planquée sous le matelas de son rejeton bourgeonnant, une brochure de Médiadix.

La reproduction sociale chez les bibliothécaires : en voilà un sujet intéressant. Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un professionnel de la profession mais plus trivialement un dessin-animé japonais qui nous fournit les clefs les plus précieuses et, à travers l’histoire chaotique d’un bibliothécaire sur les pas duquel sa fille gambade, nous sensibilise à la malédiction des héritages familiaux…

~~ Si tu tends l’oreille (1995)

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Monsieur Tsukishima est un honnête homme. Il travaille à la bibliothèque de sa ville, non loin de Tokyo, et fait montre de beaucoup de motivation dans cet emploi. Un soir, il annonce à sa femme qu’il va devoir travailler un lundi car la bibliothèque est en pleine informatisation et il faut mettre les bouchées doubles avant la réouverture. Leur fille Shizuku –qui a un avis sur tout, déclare qu’elle n’est pas très favorable aux systèmes de codes-barres dans les bibliothèques. Madame « préfère les anciennes fiches cartonnées » . On découvre pourquoi un peu plus tard : un des passe-temps favoris de cette mijaurée consiste en effet à parcourir les fiches lecteurs qu’il y a dans chaque livre qu’elle emprunte, et à mémoriser tous les noms des gens qui l’ont précédée sur la fiche. Ça a l’air bête et méchant comme activité, mais contre toute attente, ça présente parfois une utilité : notamment, car Shizuku arrive à l’âge où les garçons commencent à taquiner les filles, sa petite manie lui permet de connaître les livres qu’ont lus les garçons qui la courtisent, et par voie de conséquence de savoir si leurs idées sont saines ou pas. Pas mal. Y en a qu’ont pas attendu Facebook pour se rencarder discrètement sur leurs connaissances.

On l’aura compris, cette jeune fille est pleine de ressources. Il faut dire qu’elle passe son temps à lire, et quand elle ne lit pas, elle est à la bibliothèque pour faire ses sélections. En l’occurrence, les vacances scolaires viennent à peine de débuter qu’elle s’est déjà fixée comme objectif de lire vingt livres dans la semaine. On se demande au passage pourquoi vingt. C’est vrai, pourquoi pas vingt-et-un. Ça ferait pile trois livres par jour, ce qui serait quand même plus sensé non ? Comment est-ce qu’elle va déterminer le jour où elle ne lit que deux livres sinon ?…  Je me demande si cette jeune fille est si maligne en fait. Passons. Pour faire le plein de bouquins, elle se rend de bon matin à son collège, vu que la BM est fermée (pour informatisation, si vous avez suivi). Elle arrive et bien entendu, le CDI n’est pas encore ouvert. Elle ne se démonte pas et engrène la prof-documentaliste :

— Madame Kusaka, pouvez-vous m’ouvrir la bibliothèque s’il-vous-plaît (elle fait un signe d’imploration vaguement bouddhique pour l’attendrir) –Ne peux-tu pas attendre qu’elle ouvre normalement ? –Non, je n’ai plus de livres à lire, et puis la bibliothèque municipale est fermée aujourd’hui … (elle obtient alors l’autorisation d’aller se prendre un roman)… –Allez, viens me voir avec ta carte de bibliothèque et le livre que tu as choisi … tiens, c’est un livre que personne n’avait encore emprunté (…)  –Oui, il doit être très rare, car ils ne l’ont pas à la bibliothèque municipale.

Les livres que la bibliothèque ne possède pas sont fatalement des livres rares. Hum, quel bel hommage à la politique d’acquisition des bibliothèques publiques… Heureusement que Bertrand Calange a des choses plus captivantes à faire que lire ce blogue, sinon il te dirait sans doute que l’assertion de cette jeune fille procède d’un raccourci erroné qui confine au mirage, qu’une bibliothèque a tout à perdre si elle brigue l’exhaustivité -eu égard à sa stratégie documentaire, et que le critère de rareté doit être considéré comme extrêmement négligeable dans l’élaboration d’une charte documentaire cohérente, novatrice et patin-couffin… Au bout d’un moment tu te serais endormi sur le clavier de ton computer et la touche du P se serait exécutée à l’infini. A ton réveil, tu t’aperceverais que tu as réussi à pondre un commentaire de 385 pages rien qu’avec la lettre P et tu aurais fini par bousiller le serveur américain qui héberge mon blogue. Comme y a 3 chances sur 4 que tu sois fonctionnaire, je me lancerais alors dans une reconnaissance d’IP pour choper ton identité et tout se finirait gentiment, entre toi et moi, au tribunal administratif. Reconnais qu’on a eu chaud.

Revenons à nos moutons et à notre jeune Shizuku. On penserait que c’est une fille sérieuse, vu sa passion pour les livres et les bibliothèques. Point du tout. C’est même là le principal message du film. Et oui, une fille qui va à la bibliothèque, en général c’est pas pour écumer les classes dewey, mais pour frisonner avec du Colleen McCullough ou du Nora Roberts. Résultat : ça baye aux grues, ça oublie de faire ses devoirs, et à même pas 15 ans, ça veut épouser le premier garçon qui lui dit je t’aime. Tout ça alors que le conflit oedipéen n’est même pas achevé. .. Un vrai carnage.

Tout bibliothécaire qu’il est, le papa n’y comprend rien. Il convoque un conseil de famille à l’issue duquel il se borne à dire à sa fille : « Tu n’as qu’à suivre la voie que tu veux, fais juste attention à toi, parce que si une mauvaise chose survient, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même » . Ouaouh. J’espère que c’est pas comme ça qu’il conduit ses réunions d’équipe, le père Tsukishima. Sinon ma parole France Télécom ça doit être le Club Med’ à côté de la bibliothèque municipale de Tama.
En dépit de valeurs morales et professionnelles assez baroques, ce film offre beaucoup de plaisirs. Y compris la jeune Shizuku, dont les chichis au début nous horripilaient. Petit à petit, son impulsivité et ses sautes d’humeur rendent le personnage gracieux et finalement très incarné j’avoue.

Une fausse note toutefois : la jeune fille est dingue de ce standard immonde de la chanson qu’est Country roads (de John Denver), et que des gens estimables comme Claude François ou Dick Rivers avaient déjà réussi à massacrer encore plus. La chanson parcourt tout le film et honnêtement c’est pas très supportable. A part ça, Si tu tends l’oreille est un dessin-animé très agréable.

J’aurais voulu vous signaler une bibliothèque française où l’on puisse trouver le DVD de ce film estampillé Ghibli ; fâcheusement, il est sorti dans quelques salles de cinéma françaises en 1995, mais depuis n’a été publié en DVD qu’en version anglaise. Il est par conséquent plus facile de se le procurer par les réseaux commerciaux.

***

Un trait d’humour typiquement nippon : à la bibliothèque, Shizuku s’oublie en sa lecture et lâche une vesse assez sonore. Tous les usagers s’ébahissent comme si elle venait de déclencher la troisième guerre mondiale. Elle, mine de rien, replonge dans son roman. Ecarlate.

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13 réflexions sur “Les fillettes qui lisent sont dangereuses

  1. Des scènes de bibliothèques dans Ame et Yuki les enfants loups de Mamaoru Hosoda aussi ou la mère apprend à être mère humaine et mère louve grâce à sa bibli de quartier 😉

  2. Salut Pamp;
    ben écoute j’ ai pas encore vu « si tu tends l’ oreille » car c’ est le moins bien encodé chez moi lol
    Sinon j’ ai pensé au film de Polanski « la neuvième porte » (celui-là est en son surround).
    à plus

  3. Tout le monde le sait ça, chère amie.
    Qu’il y a une scène dans Ghostbusters je veux dire, pas que vous êtes vieille… encore qu’en citant un vieux film comme ça on se doute que vous n’êtes pas non plus un perdreau de l’année. Bien à vous,
    Mp

  4. Il y a une scène d’anthologie, cauchemar des vieilles bibliothécaires comme moi, dans Ghost
    busters.

  5. Merci pour cette référence Nico, j’avais entendu parler de ce film mais je n’avais pas pensé qu’il puisse y avoir une scène de bibli’ à l’intérieur. Merci à vous !

  6. « Vesse sonore »… oxymore ou absurdité ?
    Les deux, mon capitaine. Mais je regrette que vous ayez loupé l’allitération par contre, chaton.

    Je comprends votre enthousiasme, il est vrai qu’on pourrait parler de ventosité pendant dix ans, c’est un sujet très captivant surtout à aborder avec un mammifère comme vous, qui arbore l’anus avec tant de fierté. Je me permettrais donc d’évoquer un autre élément de distinguo entre ces deux manifestations de la flatuosité que vous décrivez : on l’oublie souvent, mais si le pet pue, la vesse, elle, sue.

  7. « Vesse sonore »… oxymore ou absurdité ? car selon le dico, une vesse c’est précisément l’impalpable, l’in-audible comme dirait Derrida qui s’est malheureusement trop peu penché sur la question. C’est en cela qu’elle se distingue du « pet » dont la sonorité brève exprime assez bien le côté explosif, jubilatoire et pour tout dire ek-statique (« la détonation sèche de l’Etre » comme j’avais eu le bonheur de le lire dans un essai sur la Métaphysique d’Aristote – authentique !). Et Bertrand CalEnge n’y est pour rien cette fois !
    Et moi aussi j’aime bien les « japoniaiseries ».

  8. Excellente idée que ce blog ! J’aime beaucoup. Je vais prendre note de quelques-uns des films et apparentés que vous présentez. J’ai peur que certains soient niais en dépit de leur cadre, mais nous verrons bien ! Merci 😉

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