Il n’y a pas que les esprits qui accouchent en bibliothèque

Souvent dans les bibliothèques, il y a une pièce dédiée à l’étude, qu’on appelle d’ailleurs salle d’étude ou, quand on est plus inspiré, salle de travail. Dans les hôpitaux, au sein des services maternité, il y a aussi comme on le sait des salles de travail. Certes, elles ne remplissent pas exactement les mêmes fonctions. Cependant, je vous demanderais de faire un petit effort. On est quand même à l’époque de la RGPP, et en terme d’efficience, pour ne pas être en retard par rapport à nos voisins européens, il serait peut-être temps qu’on fusionne enfin les salles de travail de ces deux administrations que sont les bibliothèques et les maternités.

Y en a une qui a tout compris à ça, c’est Valeria Bruni Tedeschi. Je ne sais pas si c’est parce que c’est la belle-soeur de notre auguste président-réformateur, mais elle y va carrément de sa personne et, à l’instar du soldat Dati en son temps, vient nous montrer  l’exemple avec un sens aigu du devoir. C’est l’objet du film bouleversant intitulé…

~~ Faut que ça danse (2007)

Accoucher en bibliothèque. En voilà une belle idée pour désengorger les hôpitaux et animer un peu des bibliothèques en perte de fréquentation. Laissez tomber le côté intello et la maïeutique de comptoir, je vous parle ici de vrais accouchements, de ceux qui sentent la bombe lacrymo et le miel avarié, de cette fête du plasma, de la bile et d’autres objets non identifiés comme… le placenta. Je n’ai jamais compris pourquoi –pour une raison ancienne et totémique sans doute, on plaçait toujours cette immondice dans une écuelle immaculée et on l’exhibait comme le Saint-Graal, au lieu de le jeter directement dans la poubelle. Bref. Un accouchement.

Or, on n’y pensait pas, mais un accouchement peut faire une animation fabuleuse : c’est comme si tu faisais venir le Puy du Fou dans ta bibliothèque de quartier (sans avoir besoin de régisseur) ou une expo sensorielle de La Villette (sans te ruiner dans les bidouilles électroniques). C’est le top de l’action culturelle. Spectaculaire et pas chère. En plus c’est facile à monter, pas besoin de s’embêter à passer un marché ou de s’enquiquiner avec trois devis afin d’avoir un ponte du spectacle vivant : tu bloques juste l’ascenseur de la bibliothèque quand une femme enceinte est montée dedans, et au bout d’un temps (des fois il faut attendre plusieurs semaines attention), quand tu vois de l’eau couler sous la porte de l’ascenseur, ça veut dire que c’est le bon moment, tu libères la femme, tu vas chercher une collègue un peu baraquée pour t’aider à la porter, et vous l’allongez au choix :

  • … sur la table de présentation des nouveautés, à l’entrée de la bibliothèque, là où tous les gens passent. Imagine la nana, affalée sur la rentrée littéraire, les jambes écartées en train de faire la respiration du petit chien. Effet garanti, surtout si c’est un samedi après-midi. Bon, tu auras pour sûr des ronchons horrifiés qui vont écrire au maire, mais c’est pas grave car tu auras, d’un autre côté, fait plaisir à plein de gens de goût qui sauront voir dans cette performance une version dissensuelle et néo-pop de l’Origine du Monde.
  • … sur une table, au fond de la salle de travail, celle ou t’as un groupe d’adolescents qui au lieu d’étudier, ne font que flirter. C’est pas mal aussi, ça anime un espace habituellement ennuyeux et c’est plus éducatif que toutes les ligues d’improvisation du monde. Car quand la femme va éjecter son mouflet ensanglanté sous le nez des ados, je te jure qu’ils vont penser durablement au préservatif, après. Y en a même qui, si ça se trouve, vont opter pour l’abstinence. Bingo.
  • … sur les mini-poufs de l’espace jeunesse, auprès des bacs d’albums. Là, c’est idéal, l’endroit est confortable et surtout très stratégique. Vise un peu le tableau : alors que tous les parents alentour cherchent des albums documentaires sobres et clairs pour expliquer à leurs moutards comment on fait les bébés, y a cette femme au milieu qui procrée en direct devant tous les kids. Ça va faire un carton… et du coup, t’auras plus jamais de question sur comment naissent les bébés. Après, par contre, tu en auras peut-être sur comment faire pour que les bébés restent à l’intérieur.

Dans Faut que ça danse, ce sont encore les prémices des bib-deliveries ; l’approche y est encore un peu hésitante, et l’accouchement a lieu en gros sur la première table qui vient.

La vraie histoire, c’est que Valeria Bruni-Tedeschi, enceinte jusqu’aux yeux, est allée avec son mari visiter sa maman qui vit en maison psychiatrique. Et là, dans le petit jardin de l’HP, elle perd soudainement les eaux. Le mari va chercher du monde à l’intérieur et tombe sur le seul médecin à peu près dispo’, un psychiatre ébouriffé qui ressemble à Danton dans le film d’Enrico (avant la décollation). Une aide-soignante indique qu’il n’y a malheureusement plus de chambre libre pour y installer Valeria. Le psychiatre propose alors :

— On n’a qu’à la mettre dans la bibliothèque, c’est la seule possibilité … (Quelle inspiration, mes aïeux)  –C’est où ?, demande l’époux  (…) –Dans l’autre bâtiment…  (Nul… Les accès sont franchement mal pensés, il est quand même inconcevable que dans une maison de convalescence, les publics aient à traverser la cour pour se rendre à la bibliothèque)

Une fois qu’ils ont mis Valeria dans la bibliothèque, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas de matériel médical. Or, elle commence à douiller et exige une péridurale. Dommage. Le mari demande alors de la morphine.  Non plus. Elle accouche donc à la dure, à l’amish. C’est bête, les scénaristes n’y ont pas pensé mais on a quand même quelques produits en bibliothèque : notamment, les solvants dont on se sert pour nettoyer les documents, ils shootent pas mal et dans ce genre de cas, pourraient fournir un anesthésiant d’appoint… L’enfant finit par sortir, c’est une fille. Le grand-père (Jean-Pierre Marielle), qui s’est pointé, propose de l’appeler Anna ou Emma, en référence aux romans de Tolstoï et Flaubert. Un vrai rat de bibliothèque le papy, dommage que ses références littéraires s’arrêtent au 19ème siècle..

On retiendra plutôt de ce film son engagement en faveur de l’accouchement en public. Il faut absolument programmer des enfantements en bibliothèques ! C’est une nouvelle génération de petite forme qui offre une souplesse et une modularité super sympas. Même d’un point de vue managérial, on peut y trouver plein de vertus. Ça permet entre autres de valoriser ces agents de bibliothèques, vous les connaissez, ceux qui se précipitent tous les 6 mois sur la nouvelle formation aux premiers secours qui a été organisée parce que la PLS a changé de 5 millimètres. Ma parole, toute l’année ces agents nous rasent avec l’ergonomie des chaises ou la position des yeux par rapport aux ordinateurs. Ils connaissent leur AFPS sur le bout des doigts mais finalement on ne les a jamais vus à l’action. Et bien, en mettant en place des accouchements en public, on va enfin pouvoir vérifier s’ils ont tiré quelque chose de toutes ces formations.

Faut que ça danse est un film qui se situe dans le registre des comédies familiales à la française, un genre habituellement gangrené par la sottise et les sentiments mous. Ici, il y a quelque chose de miraculeux : est-ce le cocasse des scènes et des rôles secondaires, l’humour juif savoureusement dosé, les trouvailles du scénario ? Ou alors le jeu proprement époustouflant des têtes d’affiche (Marielle, Azéma et Bruni-Tedeschi) ? Dès que l’un de ces trois-là ouvre la bouche, c’est un ravissement. Un film que j’ai trouvé extrêmement bien joué et très attachant.

C’est donc sans difficulté que je vous invite à découvrir le DVD de ce long-métrage de Noémie Lvovsky, en vous déplaçant à la bibliothèque municipale de Saint-Malo, sise dans la cité fortifiée et installée dans un bel hôtel malouin du 17ème siècle. De l’autre côté de la baie de Saint-Malo, vous pourrez ensuite rejoindre le bourg de Saint-Briac dont le premier édile, Auguste Senghor, est le neveu de Léopold et l’unique maire français d’origine sénégalaise. Je dis ça parce que dans la vraie vie, la fille de Valeria Bruni-Tedeschi n’a pas été enfantée sur une table de bibliothèque mais au Sénégal, où Valeria est partie l’adopter en 2009. Il y a donc encore une Sénégalaise à l’Elysée, même si ce n’est plus au salon Murat mais dans les appartements privés du couple présidentiel qu’on peut la rencontrer.

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3 réflexions sur “Il n’y a pas que les esprits qui accouchent en bibliothèque

  1. Et bien, après le chat la souris… j’imagine que le prochain commentaire c’est un morceau d’emmental qui va l’écrire, histoire de boucler la chaîne alimentaire ?

    Chaton : je partage complètement votre passion pour Marielle, et je dois avouer que je n’ai plus jamais été le même homme après avoir vu La valise de Lautner, il y a déjà un bail.

    Souriceau : lol c’est typiquement le genre de pente vers laquelle je ne veux pas aller. Après on finit toujours par dire des bêtises. Mais c’est vrai que souvent, le nouveau-né est tellement vilain, il faut des super bons binocles pour ne pas le confondre avec le placenta. T’imagines, la sage-femme pas bien chaussée, elle attrape le placenta et le fiche sur le ventre de la dame en disant « Regardez comme il est beau votre bébé », et l’autre elle lui fait un si gros bisou qu’il lui reste un bout dans la bouche… Tandis qu’au fond de la salle d’opération, dans l’anonymat d’une poubelle sans âme, un enfant vagit.

    Je vous déteste, souriceau.

  2. « J’ai jamais compris pourquoi –pour une raison ancienne et totémique sans doute, on plaçait toujours cette immondice dans une écuelle immaculée et on l’exhibait comme le Saint-Graal, au lieu de le jeter directement dans la poubelle. Bref. Un accouchement. »
    J’ai un doute… L’immondice mentionnée, c’est le placenta ou le nourrisson ?

  3. Ah Jean-Pierre Marielle… Je regarde n’importe quel film même où il fera la plus brèves des apparitions. Je signale qu’une néo-revue, Schnock, a sorti (cet été ?) un premier numéro dont une bonne part consacrée à cet immense acteur.
    Quant à Valerai B-T, sa filmographie plaide assez en sa faveur. Hélas ! elle est plombée par une soeur indigne.
    http://larevueschnock.com/
    Toujours un plaisir ces articles !
    ps : faut qu’on voie qqs détails techniques ensemble…

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