L’indexation c’est parfois du chinois

Avouons-le, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu Bruce Willis dans un bon film d’action. Et si je vous disais que cette fois, en plus des pains dans la figure et des jeeps qui font des tonneaux sans toucher le macadam, l’homme nous gratifiait d’une petite leçon de classification décimale des documents ? Je suis sûr que ça vous émoustillerait, en même temps que ça vous surprendrait.

Pourtant, vous le savez bien : même les brutes ont leur petit jardin secret. Prenons Stallone par exemple, il est notoire que c’est un peintre avant-gardiste très pointu. A condition d’aimer les tortillas garnies de poivron mâché-puis-recraché, bien sûr. Et Jean-Claude Van Damme, lui c’est un homme qui adore les chiens, il paraît qu’il adopte tous les cabots qu’il trouve dans les « streets » et après, il leur fait des tonnes de mamours pour combler les misères qu’ils ont connues… à lui seul il ferait passer Alain Bougrain-Dubourg pour Didier Morville. De son côté, Bruce Willis caresse un violon d’Ingres d’un genre plus cérébral…

~~ Red (2010)

Sur la carte postale qu’elle a envoyé le jour de sa mort, une victime a laissé un indice : une suite de chiffres et de lettres à l’agencement sibyllin. Tous les enquêteurs pataugent. En matière de cryptographie, personne ne pense d’office à Bruce Willis : c’est nigaud, car une fois sur place, Bruce parvient à déchiffrer le code en 3 secondes :

« — Ces chiffres sont la cote d’un livre ».  Sa collègue, dubitative, rétorque :  « — Hum, les cotes de livres commencent par des lettres, non ? » ... Et Bruce de porter l’estocade :   « –A la Bibliothèque du Congrès, certes. Mais à Harvard Yenching, ceci est une classification pour la littérature asiatique ».

Que Bruce Willis ait une excellente connaissance du monde des bibliothèques, nul n’en doutait. En revanche, on ne savait pas qu’il était un spécialiste de la classification des ouvrages en chinois. Avec un bagage pareil, quand il sera devenu trop vieux pour les galipettes cinématographiques, il pourra facilement postuler à la BULAC… ce qui promet au passage une com’ extraordinaire. Imagine Bruce Willis  en marcel sur la homepage du site, avec un slogan du type « La BULAC, la bibliothèque des gens qui ont a la cote« .

Revenons à notre film : une fois le code décrypté, Bruce décide d’emmener sa collègue dans une bibliothèque afin d’étayer sa démonstration. Cette bibliothèque est censée être la Bobst library, bibliothèque principale de l’Université de New-York, mais en réalité la scène a  été tournée à la bibliothèque municipale de Toronto. Pour maquiller la chose, le chef décorateur a juste sérigraphié la vitre de l’ascenseur « NYC downtown campus branch ». Inscription au demeurant saugrenue vu que la bibliothèque universitaire ne relève en rien de la municipalité de New York. N’importe quoi.

Avec sa collègue Sarah, interprétée par la pétulante comédienne de la série Weeds, Bruce s’engouffre dans les travées de la bibliothèque et déniche le livre correspondant à la cote laissée par la victime. Dedans, ils trouvent un marque-page oublié par un lecteur… A priori, rien de sidérant. Tout le monde sait que les bibliothécaires s’embêtent rarement à vérifier l’état des livres quand ils les passent au retour, et on tombe couramment sur toutes sortes de marque-pages laissés dans les bouquins :

  • la photographie d’un enfant aux yeux rouges comme un lapin de garenne, qui souffle ou plutôt crache sur ses bougies d’anniversaire avec l’application d’un dératé,
  • une liste de commissions avec le mot « mayonnaise » souligné deux fois, et le mot « serviettes » entouré comme si c’était l’item de toute une vie,
  • un poème d’amour avec des rimes aussi riches qu’affreuses, griffonné à la pointe bic sur un emballage de yaourts aux édulcorants,
  • un ticket de bus sur lequel sont inscrits un numéro de téléphone portable et le prénom d’une fille qui finit en i grec, il ne manque plus qu’une marque de rouge à lèvres,
  •  …

Choses banales en bibliothèque, quoi. Mais Sarah, elle, semble époustouflée : « C’est incroyable », dit-elle en découvrant le marque-page. Et là on se dit nom d’un chien, qu’est-ce que c’est que ce fichu marque-page ? Ils ont quand même pas trouvé la formule secrète du Coca-Cola ni l’original de la liste de Schindler…  Peut-être est-ce le script du film, qui tiendrait finalement sur 8 lignes et demi ?

Et bien pas du tout. Ce marque-page s’avère être une liste noire, c’est-à-dire une liste avec des noms de personnes qui sont mortes récemment. Bien. Personnellement, je ne vois pas l’intérêt. Y a même pas les dates, ni les lieux ni les circonstances de la mort, il n’y a que les noms des gens ; que veux-tu en faire ? D’ailleurs, après l’euphorie de cette trouvaille, Bruce et sa copine se demandent s’ils ne se sont pas un peu déplacés pour rien et, commençant sans doute à s’ennuyer, ils s’en vont  surfer sur un des postes Internet de la bibliothèque.

Pour distraire Bruce et faire redescendre la tension, Sarah lui montre un site de rencontres orienté vers les amitiés viriles (le proxy de cette bibliothèque est franchement laxiste). Elle lui fait notamment voir la fiche d’un ragoûtant quinquagénaire, pilote d’avion en mal de tendresse qui ressemble au docteur Burns dans Melrose Place. Bruce semble fort intéressé mais soudain, son mobile sonne. En usager respectueux , il s’éclipse pour ne pas déranger les autres lecteurs. Quelle tristesse, ce coup de téléphone lui apprend que Morgan Freeman vient de décéder de mort non naturelle. Le sang de Bruce ne fait qu’un tour : il prend tout à coup conscience qu’il a passé trop de temps à errer sur des sites gays et à se remplir la tête de bibliothéconomie et de littérature chinoise. Il va donc repasser à l’action, et avec John Malkovitch, si ce dernier est d’accord, ils vont parcourir le pays et tuer le maximum de monde pour venger leur ami et collègue Morgan Freeman.

Red est un film qui, comme on dit dans les milieux autorisés (les milieux du tuning et du jardinage par exemple), dépote. La pyrotechnie nous en met plein la vue, le scénario est fluide et facile à suivre et les dialogues, foncièrement portés vers la dérision, ne manquent dans l’ensemble pas de saveur. Tout le contraire du film précédent du réalisateur, Hors du temps, qui est aussi phraseur et doucereux qu’un conte de Noël narré par Céline Dion… un film dont on aura toutefois l’occasion de parler dans ce blogue, étant donné que le personnage principal est un bibliothécaire.

Red est l’adapatation d’un comic pas très étourdissant de Warren Ellis, qu’on pourra cependant lire et comparer avec le film en empruntant les deux à l’espace Image d’une des plus grandes bibliothèques municipales de France : la bibliothèque Mériadeck de Bordeaux, pays du bon rouge comme on le sait. Cette bibliothèque s’étend sur 26000 m², ce qui est tout de même 12000 m² de moins que celle de Toronto qu’on voit dans le film de Robert Schwentke.

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3 réflexions sur “L’indexation c’est parfois du chinois

  1. Oui, en plus le film est très agréable, bien plus drôle que la bouse de yack pilotée par Stallone sur la même thématique des papys-flingueurs qui rempilent (Expendables, avec également Bruce Willis).

  2. Pas mal ce film! Je suis époustouflé par Bruce Willis en spécialiste de la bibliothéconomie! Chapeau l’artiste! 🙂

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