Deux dragueurs de bibliothèque dévoilent leur arsenal

A ma gauche : On connaît la chanson, une comédie de moeurs signée Alain Resnais (jubilatoire réalisateur affilié jadis à la Nouvelle Vague). Ce film au titre idiomatique situe son action dans le milieu bourgeois parisien et nous offre une succulente scène de cour dans une bibliothèque.  A ma droite : Va savoir, une comédie de moeurs signée Jacques Rivette (jubilatoire réalisateur affilié jadis à la Nouvelle Vague). Ce film au titre idiomatique situe son action dans le milieu bourgeo… hum… Tout pareil, en fait.

Une seule différence : le film de Rivette est sorti en 2001, quatre ans après celui de Resnais. Etrange non ? Plus que ça : troublant. Car il faut ajouter que dans les deux films, la scène de drague sus-mentionnée se déroule au même endroit, à savoir dans l’éminente bibliothèque de l’Arsenal, près de Bastille. Tout cela est-il bien raisonnable ?

~~ On connaît la chanson (1997) VERSUS  ~~Va savoir (2001)

Que des vieux cinéastes comme Resnais et Rivette tournent un peu en rond, c’est compréhensible, j’ai moi-même un grand-père, je n’ai jamais compris pourquoi mais à chaque fois que son voisin plante un géranium, lui il en plante deux. Il y a sans doute une jalousie bien naturelle du rouennais Rivette envers le vannetais Resnais, due à la haine séculaire des Normands et des Bretons. Je suis sûr que Les cahiers du cinéma n’avaient jamais pensé à ça, tiens. Plus sérieusement, comment se fait-il qu’à 4 ans d’intervalle, deux films de semblable veine investissent la même bibliothèque ?

  • Soit la bibliothèque de l’Arsenal jouit d’un grand prestige dans la corporation des scénaristes français, qui pour une raison mal identifiée fantasment tous de pouvoir caser une ou deux pages de story-boards dans cette bibliothèque (bien),
  • Soit la BNF (dont l’Arsenal est une annexe) racole les sociétés de production pour louer ses locaux et arrondir ses fins de mois (pas bien, sauf si c’est Bruno Racine qui veut bien sûr),
  • Soit enfin, nous n’étions pas encore au courant, mais la bibliothèque de l’Arsenal est devenue, aux côtés des Chandelles et d’autres établissements de renom, un des lieux incontournables de la capitale pour qui veut faire des rencontres de qualité (bien, mais avec un bon avocat)

Il y en a deux qui ne se sont pas trompés en tout cas, c’est André Dussolier et Sergio Castellitto. Deux cavaleurs de bibliothèques aux approches radicalement différentes mais tout aussi efficaces, qui donnent ses plus belles lettres de noblesse à l’art de courtiser en bibliothèque. Petit test comparatif.

LE STYLE

A ma gauche, le très cosy André Dussolier. André est un malin : il s’imprègne du territoire et choisit de se fondre complètement dans l’esthétique de la bibliothèque afin d’approcher le plus discrètement possible les usagères. Son truc, c’est la furtivité. Il a donc opté pour des couleurs ternes favorisant le camouflage. Ainsi que pour de la laine, qui a l’avantage d’étouffer les bruits de frottements quand on marche : pull col roulé, duffle-coat et une écharpe gris chiné qui tombe si bas qu’elle lui sert en même temps de chaussettes. Pour progresser sur le parquet de la bibliothèque sans risquer de grincer, il n’a pas oublié de chausser de bonnes vieilles Méphisto à l’indéfectible élastomère. Il ne lui reste plus qu’à entrer tranquillement dans la bibliothèque et à se poser dans un coin avec un livre, en scrutant la salle à la recherche d’une jeune fille à son goût…

A ma droite, Sergio Castellito. Ce dernier a pris le parti contraire de se distinguer et d’attirer à tout prix le regard. Il débarque à la bibliothèque avec un veston bleu nuit de Chine, une chemise moirée à 200 euros et pour la finition, une ceinture dotée d’une boucle étincelante, genre vendeur du Sentier. Il se dandine dans la salle de lecture et empoigne de manière démonstrative un gros volume qu’il commente à voix haute comme s’il le connaissait par coeur… L’homme est italien. Il en profite amplement, forçant son accent et ventilant quelques gestes expansifs de façon à répandre ses phéromones dans la salle de lecture. Une technique pas subtile mais bourrée de promesses.

L’HEUREUSE ELUE

On est à l’Arsenal donc forcément, nos deux amis ne sont pas là pour alpaguer de la gourgandine de conurbation. Leur coeur de cible, c’est clairement l’étudiante de bonne famille qui prépare une thèse de littérature ou d’histoire et qui n’est pas contre l’idée de décompresser entre deux sous-parties.

André jette son dévolu sur Agnès Jaoui, une jolie trentenaire aux cheveux tirés. Celle-ci bûche sa thèse en histoire médiévale, qu’elle prépare à la Sorbonne tout en conduisant des visites guidées dans Paris pour assurer l’alimentaire. Le père Dussolier n’est pas né de la dernière pluie et pressent  qu’il ne pourra pas arriver à ses fins s’il ne fréquente la jeune femme qu’à la bibliothèque. D’abord, parce que si Agnès passe du temps à la bibliothèque, c’est essentiellement pour travailler, et ensuite parce que faire la cour à voix basse n’est pas des plus pratiques, on a toujours l’impression que la personne n’entend pas tous les mots qu’on prononce et qu’elle ne nous adresse des sourires que par politesse. Alors il décide de poursuivre les opérations hors-les-murs et en matou aguerri, il s’inscrit à toutes les promenades-conférences de la belle. Au culot, il lui demande même s’il pourra assister à sa soutenance de thèse. Occuper le terrain, coûte que coûte.

Sergio, lui, aime les blondes. Ça tombe bien, la première femme qui se montre intriguée par son manège est Hélène de Fougerolles, une jeune aristocrate qui fréquente assidûment la bibliothèque de l’Arsenal pour le mémoire d’étude qu’elle prépare sur les fibules. Elle connaît la bibliothèque comme sa poche ; aussi, quand Sergio fait son numéro de celui-qui-ne-comprend-rien-au-plan-de-classement, elle mord à l’hameçon et vient lui donner un coup de pouce :

— Je peux vous aider ? — Vous êtes employée ici ? (pas mal ça, demander directement la catégorie socio-professionnelle, comme ça on est tout de suite fixé)… — Non, mais vous avez l’air un peu perdu, là… –Euh oui, c’est à propos de Goldoni, c’est un auteur italien du 18ème siècle… –Merci, je sais qui est Goldoni !

Elle est un peu piquée au vif mais c’est déjà un début de sentiment, n’est-ce pas. Sergio reprend la main et avec force urbanité, parvient à ce qu’Hélène lui montre l’emplacement des fichiers et même, lui sorte celui du fonds Douay consacré au théâtre. Le problème, c’est qu’alors notre ami va perdre beaucoup de temps à faire semblant de s’intéresser à ce fichier dans le but de garder sa crédibilité auprès de la jeune fille. Une approche donc chronophage en plus d’être risquée. Heureusement, Sergio va se reprendre.

LA TECHNIQUE

D’un point de vue technique, André part franco de port et entame une approche face à face avec Agnès Jaoui. Si l’on est sûr de son haleine, c’est une technique redoutable pour circonscrire le regard. Malheureusement, André n’avait pas pensé à ces mastodontes lumineux qui trônent sur les tables de travail de l’Arsenal. Du coup, il est contraint à quelques contorsions pour que la jeune femme arrive à le voir malgré l’abat-jour. Il en fait son parti et se place sous la lumière, présentant un visage rayonnant dont les rides semblent moins profondes. Bien vu. Le seul désavantage, c’est qu’ il ne peut guère s’éterniser dans la conversation sous peine de se cramer la peau. Il va donc utiliser une botte secrète convenue mais qui rend toujours service :  il prend congé, en laissant exprès son livre sur la table. Agnès lui court après pour le lui rendre et là, l’air de rien, André marque des points. A la faveur d’un bobard audacieux : il la remercie pour ce livre dont il a soi-disant grand-besoin pour son travail et explique qu’il est metteur en scène, qu’il monte notamment des pièces de théâtre historiques pour la radio. La nana est captivée. Génial. Ce n’est certes pas l’accostage le plus fair-play de l’année, mais il faut le comprendre aussi : André n’est en réalité qu’un modeste agent immobilier qui en a marre de donner dans la ménagère de banlieue. Et quand tu cherches à séduire une intellectuelle, mieux vaut éviter de l’entreprendre sur les prix au m² ou sur les bilans du dispositif Robien. Chapeau, l’ancien.

De son côté, le beau Sergio privilégie une approche latérale et entreprend la jolie Hélène en côte à côte. Position intéressante, car elle permet une convergence des regards qui inspire confiance et surtout, quand le midi on a déjeuné un kebab et qu’on a oublié de dire au taulier d’enlever les oignons, c’est idéal pour ne pas se griller. Si le rototo se pointe, il n’y a qu’à tourner discrètement la tête et le lâcher de l’autre côté, il y a une chance sur deux pour que tu atteignes le généalogiste à moitié gâteux qui est assis derrière, et qui de toute façon a sans doute les narines entravées par les moisissures des armoriaux qu’il passe le peu de temps qui lui reste à vivre à dépouiller. Bref.

On connaît la chanson comme Va savoir sont deux films merveilleux. Evidemment, on est en plein dans la « culture légitime » : les personnages y rédigent des thèses, vont au théâtre, s’invitent dans des appartements haussmaniens et boivent des cafés à 3 euros dans les bistrots de la capitale. Une fois dépassé ces manies de microcosme, on se régale du rythme, enlevé et sémillant, inspiré du théâtre de boulevard, et des nombreux personnages qui dans les deux films, se croisent et se rencontrent à l’occasion de scènes toujours très réussies. Une mini-réserve au sujet du film d’Alain Resnais : les chansons en play-back n’ont finalement pas un ressort humoristique très intéressant vu qu’elles illustrent les situations sans en prendre jamais le contrepoint.

Si vous souhaitez accéder aux DVD de ces films, vous pouvez vous rendre à la bibliothèque Bonlieu à Annecy, ville où est né André Dussolier le 17 février 1946. Le même jour qu’Alice Dona, qui pour la petite histoire, a composé la musique de Je suis malade, énorme succès de Serge Lama, d’ailleurs crédité dans On connaît la chanson.

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7 réflexions sur “Deux dragueurs de bibliothèque dévoilent leur arsenal

  1. Fantastique papier, je suis écroulé de rire ! Ou « mdr » comme disent les descendants de Georges P.rek

  2. « Des collègues me soufflent que le film seven comporte des scènes à la bibliothèque, que l’on y coince le tueur via son historique des prets…. »
    Symbolique aérienne… mais heureusememt, cela ne manque pas d’r…

  3. Des collègues me soufflent que le film seven comporte des scènes à la bibliothèque, que l’on y coince le tueur via son historique des prets….

  4. Bonjour, et merci à tous les deux pour ces aimables suggestions de films que je ne connaissais pas. Je les note sur mes tablettes et vous dis à bientôt…
    Notamment, je comptais bientôt parler de Scott Pilgrim, et du coup, ferais dans la foulée ce Super qui me paraît être d’une espèce assez semblable.
    Cordialement,
    Mp

  5. vu hier soir un bien étrange film : Super. J’y ai noté une courte scène de bibliothèque, ou le héros vient pour une recherche sur le crime dans sa ville.

  6. Bonjour ! Je ne sais pas si vous connaissez The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore, mais ce court-métrage d’animation est une mine sur le métier de bibliothécaire et son symbolisme… Comment redonner vie à un livre ancien avec du ruban adhésif, comment vivre seul au milieu de livres volants et se faire enlever au ciel en fin de carrière par ces mêmes livres volants, du lourd.
    Et en plus il est nominé aux Oscars…

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