La littérature c’est mortel

Dans leur peur immanente d’être mal perçues par la population, les bibliothèques adorent trompéter qu’elles sont dynamiques, qu’elles sont des lieux de rencontre et de partage, des « lieux vivants« . On entend ça tout le temps, partout, c’est une punaise d’obsession. Tu ne peux plus t’offrir tranquillement une journée de congé à un colloque de l’ENSSIB ou à une formation CNFPT sans entendre ça maintenant…

Alors que quand on réfléchit un peu (ce qu’on a l’occasion de faire quand on ne gaspille pas son temps à faire de la veille professionnelle), les bibliothèques sont quand même des endroits qui puent la mort. Je veux dire, quand tu parcours les étagères de livres ou les bacs de disques, tu n’as jamais remarqué ? Toutes ces soi-disant oeuvres sont celles de gens qui pour les trois quarts sont décédés ! Des morts, dont on garde les productions ! C’est pas un peu bizarre comme service public ça ? C’est carrément morbide, oui. Dans des civilisations plus évoluées, on nous traiterait de timbrés et on nous collerait à un pilori de nécrophiles je suis sûr.

Ne généralisons pas cependant. Toutes les bibliothèques ne refoulent pas leurs pulsions de mort. Certaines les assument même avec un certain brio. A Hong-Kong par exemple, on prend la chose très au sérieux. Visite.

~~ A toute épreuve (1992)

La bibliothèque comme lieu de désespérance. C’est osé et à rebours des injonctions actuelles mais pourquoi pas. C’est vrai, on suppose toujours que pour avoir bésef de public, il faut se décarcasser et rendre le lieu vivant. Mais avec la crise, tout ça, si ça se trouve il faut changer notre fusil d’épaule et proposer au contraire d’accueillir tous les déprimos qui veulent en finir.

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Ne vous fiez pas aux apparences : cet homme écroulé sur sa table n’est pas en train de dormir à cause d’un roman assommant de Yann Moix ou de Laurent Gaudé. Il est juste mort. En fait, il vient de se suicider. Quoi de plus beau que mourir au milieu des livres, la joue écrasée contre une quatrième de couv’ aguicheuse ou un édito du Figaro littéraire ? — Notons que les autres usagers vont et viennent comme si de rien n’était. La mort est pleinement intégrée à l’activité de la bibliothèque.

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Le suicide est carrément un service proposé par la bibliothèque. Bien entendu, pas à travers un rayon consacré à ce thème, la bibliothèque se ferait immédiatement pincer pour racolage. Non, un service discret mais efficace : des distributeurs de barbituriques planqués dans les toilettes, une cage d’escalier aux angles meurtriers et, fin du fin, des bouquins-leurres dans lesquels sont cachés des flingues. Si tu as envie de te mettre une balle dans la caboche, tu vas voir la bibliothécaire et elle te donne la cote d’un des faux-livres qui sont disséminés dans toute la bibliothèque. On la voit ici, sur son beau SIGB en 2 couleurs, en train de cataloguer un Glock 17 que la bibliothèque vient d’acquérir.

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Attention toutefois, pour les moins de 16 ans, la bibliothécaire va te demander une autorisation parentale. C’est normal, à 15 ans tu es censé avoir un peu d’avenir devant toi, en plus tes parents ont investi toute leur vie sur ta pomme, il est donc logique qu’on leur demande leur accord si tu veux casser ta pipe. — Notons que pour préserver la quiétude des autres usagers,  les armes sont toutes proposées avec un « silencieux ».

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Par contre là, il va y avoir un contentieux : un lecteur s’est flingué n’importe comment et ce malpropre a taché plusieurs bouquins. Il va falloir contacter son légataire universel pour qu’il rembourse les livres. On fait venir un mec du service com’ pour qu’il prenne des photos, ça fera une preuve pour le dossier de plainte au tribunal administratif.

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Pour éviter que des enfants tombent par hasard sur les lethal books, (les « fatalivres », en traduction officielle), les bibliothécaires pratiquent une médiation mobile et patrouillent entre les rayons, ça permet également de repérer les nouveaux décédés. Le directeur de la bibliothèque, que l’on repère à son joli badge cerclé de cuir, descend régulièrement de son bureau pour effectuer cette réjouissante maraude.

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Le souci du détail : les plantes de la bibliothèque sont toutes placés à 2,50 mètres de haut, au-dessus des travées de façon à ce que personne ne puisse en profiter. En fait, c’est préventif : pour ne pas que les postulants au suicide ne se ravisent si, au seuil de leur funeste démarche ils voyaient des plantes vertes, lesquelles risqueraient de leur rappeler que la vie, la nature et tout, ça peut être beau finalement.

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Le problème c’est qu’ ici comme dans beaucoup de bibliothèques, on a tout misé sur les services innovants et du coup, on est un peu léger sur les fondamentaux : de nombreuses fautes d’orthographe sur la signalétique témoignent d’une certaine indolence à l’égard des principes élémentaires de la bibliothéconomie. Gênant.

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Malgré les efforts déployés par la bibliothèque, il paraît qu’à Hong Kong, le suicide en bibliothèque n’est pas le plus prisé : les gens auraient une préférence pour les suicides collectifs par Internet et les sauts de l’ange depuis les hauts immeubles de la ville. Effrayant.

Néanmoins, dans A toute épreuve, film d’action typiquement hongkongais, on voit que le taux de mortalité local reste surtout le fait des meurtres : à part dans Titanic ou Il faut sauver le soldat Ryan, je ne me rappelle pas avoir jamais vu autant de morts dans un film ! Heureusement, le réalisateur John Woo met beaucoup de maestria dans cette histoire de flic dur-à-cuire, assoiffé de vengeance contre les triades. Si l’on a pu qualifier le cinéaste de virtuose du film d’action, A toute épreuve en est assurément une de ses plus belles illustrations. La mise en scène, nerveuse et aérienne à la fois, ennoblit largement ce genre cinématographique.

Si vous souhaitez découvrir ce film de John Woo qu’il n’est d’ailleurs pas si facile de trouver dans les bibliothèques françaises, vous pouvez vous rendre à la médiathèque Arsène Boulay, dans la petite ville de Romagnat, près de Clermont-Ferrand. La carte de la médiathèque vous permet d’emprunter jusqu’à 3 DVD et donne aussi accès à la Jetée, le Centre de documentation sur le cinéma de Clermont-Ferrand, ainsi qu’aux 12 autres bibliothèques du réseau clermontois.

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3 réflexions sur “La littérature c’est mortel

  1. Merci Emma pour cette référence, que j’avais effectivement déjà glanée, mais ce superbe Take shelter supporte largement la redite !

    Par contre, Nico, votre lien est bien sympa, cependant on a pris le parti de n’aborder ici que les films de fictions. Donc :
    – les sketches,
    – les publicités,
    – les films et reportages TV,
    – les séries,
    – les clips vidéo, ou encore les montages de barjos sur Youtube, les allocutions du 14 juillet, les films de famille
    ** NE SERONT PAS ABORDES DANS CE BLOGUE **

    C’est dommage, je le conçois, mais on ne peut pas tout faire non plus. Par contre ça peut être une idée pour quelqu’un qui voudrait lancer couv.ill.en coul.2 ou index.bibliogr., ou autre site au nom très amusant.

    La principale raison, c’est que pour chaque film je veux renvoyer vers le fonds d’une bibliothèque française, et on ne trouve que rarement les sketches ou les téléfilms en DVD et a fortiori dans les collections des bibliothèques. Je m’interroge par ailleurs sur les courts-métrages, assez peu médiatisés dans nos bibliothèques.

  2. Pendant que j’y pense, juste pour le cas où, mais je suis persuadée que vous le savez déjà : une belle scène de bibliothèque (ouverte le dimanche) dans le magnifique film Take Shelter de Jeff Nichols.
    Voilà !
    Et merci pour ce fameux blog si réjouissant !

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