Lecture sous haute surveillance

Sincèrement, qui n’a jamais eu honte de demander où était le rayon sexologie de sa bibliothèque municipale ? Et qui n’a jamais baissé les yeux devant un discothécaire de 22 balais en empruntant un CD de Jeanne Mas ? Ou un jour, glissé sur la banque de prêt un guide juridique sur le divorce, en le présentant subrepticement sur le revers pour que la bibliothécaire ne puisse voir le titre et nous cataloguer comme cas social ? On a beau être des gens rationnels et se rassurer en estimant que les cas sociaux sont plutôt les acquéreurs de la bibliothèque qui ont eu l’idée d’acheter des bouquins pareils, on a toujours une petite suée quand la bibliothécaire retourne subitement le livre pour le passer sous sa douchette, et là elle découvre le titre et en un va-et-vient magique, nous jette un petit regard compatissant qui dit  : «Ok, pas de problème, les bibliothèques publiques sont aussi faites pour les gens comme vous». Rage.

A chaque époque ses livres honteux, délétères ou sulfureux. Il y a quarante ans en Afrique du Sud, les oeuvres qu’on demandait à voix basse aux bibliothécaires n’étaient pas les albums de Sniper ou les bouquins olé-olé de Pascal Sevran et Frédéric Mitterrand. Non, madame, sous l’Apartheid, régime autrement plus hardcore que notre 5ème République finissante, c’était les livres qui exhalaient la liberté qu’on se passait sous le manteau.

~~ Goodbye Bafana (2007)

C’est vrai, c’est amusant le vocabulaire, on a pris l’habitude de regrouper sous le terme d’enfer les livres les plus scabreux mais honnêtement, quand on est un peu philosophe en plus d’être agent de la fonction publique, on remarque que l’enfer est plus souvent à l’extérieur des livres qu’à l’intérieur, et que nombre d’ouvrages soi-disant séditieux sont aussi ceux qui témoignent avec le plus de vérité de la mesquinerie d’une époque.

Goodbye Bafana raconte l’histoire de Grégory, qui fut le geôlier de Nelson Mandela pendant plus de 25 ans. Ce monsieur avait été recruté par l’administration pénitentiaire parce qu’il connaissait le xhosa, la langue maternelle du leader anti-apartheid, ce qui lui permettait de rapporter à ses chefs les conciliabules que Nelson tenait avec ses codétenus de l’ANC. Petit à petit, à cause de la personnalité irradiante de Mandela, l’impétueux maton va éprouver de l’admiration pour son prisonnier et même, en dépit du véto de sa hiérarchie, s’intéresser à son combat.

Dans cet esprit, il se rend un jour à la bibliothèque publique du Cap, espérant trouver de la doc sur Mandela. Avec la gaucherie du gardien de prison qui n’a manifestement pas l’habitude de fréquenter les bibliothèques, il rase les murs jusqu’à une jolie façade de style néerlandais, entre et tombe sur la bibliothécaire, une espèce de bimbo afrikaner, mix de Lady Di et de Rosy Varte dont la robe very sixties semble avoir été taillée dans un rideau de douche. Grégory sent bien qu’il peut succomber fasse à une telle mante religieuse, mais comme c’est un mari fidèle il met en oeuvre sa parade secrète : il palpe ostensiblement son annulaire de sorte que la bibliothécaire voie son alliance et comprenne que c’est un homme marié avec qui ce n’est pas la peine d’essayer. Et il recadre immédiatement sur l’objet de sa visite :

— Excusez-moi, je crois savoir que vous avez une section « documents interdits » ici ? — Oui, au sous-sol (ben voyons, on voit à peine où elle veut en venir)

Grégory descend au fameux sous-sol. Là, une autre bibliothécaire, qui pourrait être la soeur Bronté de celle du rez-de-chaussée, l’intercepte. Grégory se dit zut, encore une vieille fille qui n’a pas connu d’homme depuis 15 ans qui va essayer de me mettre le grappin dessus. Il refait donc le coup de l’annulaire et enquille :

— Pardon madame, je suis de l’administration pénitentiaire et souhaiterais consulter la Charte de la liberté de Nelson Mandela…

Le visage de la dame se contracte brusquement. Elle lâche un laconique « Patientez » et tourne les talons. On la revoit une minute plus tard, précédée d’un molosse hirsute qui doit être son N+1. L’homme ne fait pas tellement troisième lieu, et avec sa tête de joueur des Springboks qui aurait perdu, il fait même un peu peur. Se plantant devant Grégory comme s’il voulait en découdre, il lui demande pourquoi il veut accéder à ce document interdit et d’ailleurs, il n’a qu’à commencer par lui montrer immédiatement ses papiers d’identité. Grégory s’exécute et lui passe sa carte professionnelle. A priori, cela ne suffit pas, car le barbu commence à serrer les poings. Grégory se dit que là, le coup de l’annulaire ne va lui être d’aucun secours. Il lui vient alors une ruse très pertinente : il fait croire qu’il est mandaté par un ponte du ministère de la Justice qui réclame un topo sur ce document sans délai.

Retournement de situation : l’homme acquiesce, ordonne à la bibliothécaire d’aller chercher le document, puis retourne vaquer à ses occupations. Cela me rappelle quand je travaillais comme documentaliste rue de Grenelle, à chaque fois que je devais demander un document à un rond-de-cuir dont je percevais une certaine réticence, je racontais que c’était pour une intervention presse de Jack Lang. A tous les coups, le collègue ne cherchait pas à savoir si c’était du lard ou du cochon et obtempérait avec cette diligence pateline qu’il réservait ordinairement à son chef de service.

Bref, Grégory finit par mettre la main sur la Charte de la liberté de l’ANC. Sa lecture est gênée par une énorme marque de tampon (« CENSURÉ ») qui barre le texte (très malin, franchement), et aussi, notre maton n’est pas un grand lecteur et semble avoir du mal avec certains mots soutenus qui sont employés dans la charte. Il décide donc de la dérober pour pouvoir la lire à tête reposée à la maison, et accessoirement demander l’aide de sa femme (la jolie Diane Kruger) pour les mots compliqués.

Que pensera-t-on de Goodbye Bafana ? Que ce film aborde l’apartheid sous un angle intéressant ? Voilà une chose certaine. Après, l’histoire du censeur censuré n’est pas inintéressante mais j’ai trouvé la psychologie légèrement approximative : ce brave prisonnier passe un peu vite de l’état d’Afrikaner bête et discipliné à celui de libre-penseur qui a tout saisi du sens de l’Histoire.

Le mieux étant sans doute de se faire sa propre opinion, je vous propose d’emprunter le DVD de Goodbye Bafana dans une des quatre médiathèques « Nelson Mandela » qui existent en France  : celle de Grande-Synthe, près de Dunkerque, érigée 4 ans avant la libération du futur président sud-africain. Vous pourrez, en plus du film, y trouver l’autobiographie de Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, qui étrangement ne cite que de manière très lapidaire le geôlier Gregory… contrairement à l’autobiographie dudit geôlier, sous-titrée Nelson Mandela, My Prisoner, My friend qui fait elle état d’une belle et franche amitié entre les deux hommes. Hum. Je ne veux pas jouer les rabat-joie mais Goodbye Bafana s’appuie allégrement sur un document dont la véracité historique est sujette à de nombreux questionnements.


La bibliothèque sud-africaine des années 60, c’est un peu comme la boîte de nuit des années 2010 en Europe occidentale : les Noirs n’y entrent pas. Un signe patent de civilisation supérieure probablement.

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