La bibliothécaire était fermée de l’intérieur

Il y a de nombreuses choses qui contribuent à forger une culture professionnelle : les grands combats bien sûr, le jargon et les pin-ups, mais aussi les légendes urbaines, les corporate jokes et n’oublions pas, un bagage de quelques citations qu’on ne peut se permettre d’ignorer sous peine de passer pour un zoba des alpages :

—  « Un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle« . Celle-là, tu y as droit à chaque fois que tu as un nouveau DGA. C’est-à-dire que comme c’est souvent quelqu’un qui connaît oualou au monde des bibliothèques, il se sent obligé de faire son intéressant à son pot d’investiture organisé par la mairie, et entre le chorizo épicé à l’eau de javel et les chips premier prix (tu sais, celles avec le sel qui te crame les lèvres au deuxième degré), je ne sais pas pourquoi mais le DGA se fend tout à coup d’une petite sentence histoire d’impressionner l’équipe de la bibliothèque, ajoutant généralement : « Vous ne connaissez pas ce proverbe africain? » (qu’il a dû apprendre sur Evene avant de venir)… et là, tous les bibliothècaires se regardent en se disant mais qu’est ce que c’est que ce mec, il connaît même pas Hampâté Bâ !

— Autre référence à connaître absolument : le fameux pastiche de règlement intérieur de bibliothèque, par Umberto Eco : « Les cotes seront intranscriptibles, si possible interminables (…) Tout sera mis en œuvre pour décourager le prêt« … Ce texte est cité dans un mémoire de Master Infodoc sur deux et dans 80% des bouquins du Cercle de la librairie, c’est insupportable. On finirait par avoir l’impression qu’Umberto Eco est une sorte de Fernand Raynaud de la bibliothéconomie, qui n’aurait écrit que des balivernes de cet acabit.

Pour changer des facéties d’Eco tout en restant dans le même registre, évoquons un film anglais qui s’amusait également à épingler cet art de la contrariété que pratiquent parfois les bibliothécaires sans s’en rendre compte…

~~ Kes (1969)

Kes est un des premiers film de Kenneth Loach, qui comme pas mal de réalisateurs britanniques s’est d’abord illustré dans des productions télé à ses débuts. Dans la grande tradition des films d’apprentissage à l’anglaise, Kes raconte l’histoire de Billy, un petit gars des faubourgs pas vraiment prédisposé aux études et qui préfère amplement l’école buissonnière. Un jour, Billy se prend d’affection pour un bébé faucon qu’il a chipé dans un nid et qu’il décide d’apprivoiser. Ignorant tout de la fauconnerie, il demande conseil à un hobereau local. L’homme, malgré ses apparences de gentleman farmer, n’y connaît rien en dressage d’oiseaux et lui répond que s’il veut se renseigner sur la manière d’élever un faucon, il n’a qu’à aller à la bibliothèque municipale : « Ils ont sûrement des livres sur ce sujet« . Pas très instruit, ce monsieur… Quand il va mourir lui, ce n’est pas une bibliothèque qui va brûler, mais à peine une feuille de bristol avec la recette de l’omelette au jambon marquée dessus.

En tout cas, ni une ni deux, Billy court à la bibliothèque. Plein d’entrain, il est stoppé dès son arrivée par la bibliothécaire, une pépée qui aurait été appétissante si elle n’avait eu une coupe de cheveux pénible à la Jeanne d’Arc (au réveil), la dentition démolie, et surtout si ce qui sortait de sa bouche n’était pas aussi désagréable. En effet, dès qu’elle voit débarquer le garçon au visage efflanqué, elle le prend en grippe et fait tout pour le décourager dans sa quête d’un livre sur les faucons, lui assénant les articles les plus rigides du règlement intérieur… Uun vrai gymkhana :

– Pardon, êtes-vous inscrit à la bibliothèque? … Vous êtes adhérent ? Parce que seuls les adhérents peuvent prendre un livre (…)  Vous avez déjà rempli le formulaire ? … Hum, il faudra le faire remplir par votre père. Et oui, vous n’avez pas l’âge donc il faut la signature d’un adulte… Vous n’avez pas vu votre père depuis votre naissance ? Alors vous ferez signer votre mère… Oh mais regardez vos mains, elles sont dégoûtantes. Si l’on vous prête des livres, ils nous reviendront sales (…)

Impressionnant. Au début, ce petit débrouillard de Billy s’efforce de donner le change : il tente de faire croire qu’il a 21 ans, puis que sa mère connaît le directeur, ensuite il jure que s’il obtient une carte de lecteur, il ne cherchera jamais à emprunter de livres polissons… Mais au bout d’un moment, le pauvre voit bien qu’il ne sortira pas du collimateur de la bibliothécaire et que si ça continue, elle va finir par lui faire faire un test d’alphabétisation pour vérifier qu’il sait lire. Alors, se risquant à couper son cerbère dans son insoutenable logorrhée, il lui demande s’il n’existerait pas, des fois, une librairie en ville où il pourrait trouver un livre sur les faucons. Là, miracle, la bibliothécaire décoche un sourire et consent à lui refiler l’adresse de la librairie la plus proche… évidemment trop heureuse de se débarrasser du petit importun.

Voilà une bibliothécaire comme on n’en fait plus. Qui a tout compris de la relation à l’usager. C’est vrai quoi, maintenant on cherche tellement à ce que nos bibliothèques soient fréquentées, qu’on ne fait plus le tri. On demande à tous les agents d’accueil de faire risette et de dérouler le tapis rouge à chaque nouvel inscrit, et pendant qu’on leur fait notre numéro de bibliothèque-séduction, on oublie de voir l’essentiel : si ça se trouve, le type a les mains crades et il va nous saloper les collections. Bah oui, sur les milliers d’inscrits que compte ta bibliothèque, tu dois bien t’imaginer que statistiquement, tu vas avoir des mangeurs de crottes de nez, des gars qui frappent leur copine, des chauffards qui se garent sur les places handicapés et des femmes qui embrassent leurs chats sur la bouche… Est-ce normal franchement, qu’on déploie la même affabilité pour des lecteurs normaux et pour des dégueulasses comme ça ? Moi je pense que la bibliothécaire de Kes a fait montre d’un courage et d’un instinct qui se perdent. En mettant dehors le garçon aux mains sales, cette brave bibliothécaire a préservé son établissement de nombreux problèmes à venir. La preuve, un quart d’heure plus tard, on voit Billy chez le libraire qu’elle lui a indiqué : il y trouve rapidement un livre sur le dressage des rapaces… mais profitant de la myopie avancée du libraire, il glisse le livre sous son blouson et s’enfuit en courant. Un voleur, en plus.

La bibliothèque, ça se mérite… Une bien jolie morale pour un film qui dans l’ensemble est archi-recommandable. La critique sociale, mais plus encore, la description qui est offerte des frissons de l’enfance et de la difficulté de s’intégrer dans une société adulte qui rudoie en permanence ceux qui rêvent de hauteur, sont remarquables. A ce titre, la métaphore du vrai et du faucon est superbement traitée. Pas très connu, et pourtant à mon avis un des trois meilleurs films de Ken Loach.

Il est rare de noter une telle chose, mais l’édition DVD du film est par contre assez navrante : l’image est  mauvaise (déjà que le ciel est tout le temps gris dans ce film) et on n’a pas de choix de versions donc on est obligé de se frotter à une VO sous-titrée pas géniale.  Je vous invite tout de même largement à vous rendre à Lille pour découvrir Kes à la Médiathèque centrale Jean Lévy, inaugurée 4 ans avant la sortie du film de Ken Loach. A la suite de quoi, en fonction de votre amour des rapaces, vous pourrez rejoindre l’église du Sacré-Coeur, sur les hauteurs de laquelle la municipalité de Martine Aubry a récemment installé un nichoir à faucons, dans le but de limiter la prolifération des pigeons. Une technique appelée l’effarouchement. Qui est assez proche, d’ailleurs, de la technique employée par la bibliothécaire avec le jeune Billy, dans le film.

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5 réflexions sur “La bibliothécaire était fermée de l’intérieur

  1. « Quand il va mourir lui, ce n’est pas une bibliothèque qui va brûler, mais à peine une feuille de bristol avec la recette de l’omelette au jambon marquée dessus. »

    Magnifique hommage !

  2. Merci pour vos anecdotes Ginzburg et Zagu. Nous en cinquième on nous avait fait regarder Une saison blanche et sèche (film plutôt violent sur l’Apartheid : tortures, exécutions…). Les filles de la classe ont été traumatisées jusqu’à la fin de l’année et je crois que la projection de ce film a pesé dans les nombreux redoublements qu’il y eut cette année-là. On aurait sûrement préféré la Dentellière avec la suprême Isabelle Huppert !

    Heureux Zagu que vous citiez Sweet sixteen que je préfère un chouïa à Raining stones. Je joindrais également Land of Freedom à ce tiercé personnel. Votre anecdote est très jolie je trouve, elle montre vachement bien l’océan des possibles ouvert par chaque proposition culturelle que nous faisons, en tant que parent ou même au boulot, comme bibliothécaire.

  3. En 92, il passait aux Cinoches de Ris-Orangis (91), dans la catégorie jeune public.
    Sans connaître Ken Loach (ou du moins pas encore), j’y emmène mon bambin de 8 ans.
    Petite difficulté, il faut bien le dire, pour lire le sous-titrage.
    Bien heureusement (ou pas…), il y avait certainement moins de public pour Kes que pour « La belle et la bête » de Walt Disney projeté quelques mois plus tôt. J’ai donc pu susurrer dans l’oreille de mon fils les sous-titres aux passages rapides (je ne me plains pas car c’est un film peu bavard, j’imagine l’exploit avec, hmmm… un film de Woody Allen!). Très beau film!!
    Je retourne du coup, l’année d’après, pour la sortie de « Raining Stones ». Et là, gros coup de coeur pour ce film que j’imagine être dans les 3 meilleurs!?
    Mon fils, quant à lui, a obligé tous ses copains, 10 ans après, a regarder sans droit à la contestation, « Sweet sixteen », en vost….
    Ahhh Ken Loach, un réalisateur intergénérationnel qu’on ne soupçonne pas!

  4. Kes, un prof de français nous l’avait fait découvrir au collège (mortellement ennuyeux pour des élèves de 5e), avec aussi La Dentellière, de Claude Goretta, il avait du goût. Tiens ça me donne envie de revoir tout ça. Pour changer d’Eco, on peut savourer les versions Mollis lex et Dura lex de Jacques Jouet: http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-06-0044-011. Bravo pour votre blog.

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