Derrière ses barreaux, l’homme lit

Aujourd’hui, avec les 36000 chaînes du satellite, les téléchargements de films qui durent 15 secondes, les journaux gratuits et le book crossing, ça devient difficile de demander aux gens de se radiner avec un justificatif de domicile et de venir s’inscrire dans une bibliothèque. Tout ça, c’est à cause de Steve Jobs serait-on tenté de dire. Mais on casserait du sucre sur le dos d’un mort et ce ne serait pas une attitude très positive.

Si ce n’est pas de la faute de Steve Jobs, c’est donc celle d’André Malraux. Et là, on est tout de suite plus à l’aise car du coup on ne s’attaque pas à un corps décharné mais à un amas de cendres, ce qui est une position nettement moins attentatoire. Mais enfin mince, à force d’avoir démocratisé la culture tout ça, on arrive à des phénomènes bizarres où des gens respectables se surprennent parfois à se trémousser sur une chanson de Shakira ou à hurler dans un dîner chic que David Foenkinos est le sauveur de la littérature française. Ce n’est pas déplaisant, mais à force de s’éclater avec des produits pour midinettes, on en oublie les oeuvres capitales de l’humanité et on finit par croire que Picasso est une voiture et que Voltaire est un métrosexuel qui vend des tee-shirts à col tunisien. Pour retrouver des sensations pures avec de la vraie culture, c’est bien connu, rien de tel que les bibliothèques. Comme les saucisses Herta, elles nous redonnent le goût de l’authentique sans sentir le graillon après.

Mais où peut-on encore retrouver le goût des bibliothèques à l’ancienne, celles pures et dures qui ont su résister aux sirènes des ateliers mangas, de la chick-lit, de la bit-lit, des pop-ups et des install-parties ? Un film puissant et réputé nous livre la réponse : en prison.

~~ Les évadés (1994)

Ah, le bon vieux temps des publics captifs. Ou quand tu étais bibliothécaire, tu n’avais qu’à lâcher un livre par terre, quelqu’un le ramassait et te tendait sa carte de médiathèque pour l’emprunter. C’est fini ce temps-là, mes amis. Et contre toute attente, si aujourd’hui vous ambitionnez encore de bosser avec des lecteurs assidus et complaisants, c’est dans l’administration pénitentiaire qu’il faut vous tourner. Grâce au film de prison Les évadés, on mesure à quel point les détenus, qu’ils aient truandé le fisc ou assassiné leur belle-mère avec un stylo 4-couleurs, sont en définitive un public facile :

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Quelle quiétude. Dire que dans le civil, ces gens-là profanent les mamies dans des cages d’escalier et dealent de la came aux politiciens qui souhaitent galvaniser les masses dans leurs meetings. Maintenant ils sont doux comme des agneaux et côtoient les grandes oeuvres de la littérature grâce à la Sélection du Reader’s Digest. La lecture, un merveilleux sédatif.

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Revers de la médaille : entre la réduction de l’anxiété et l’aboulie généralisée, il n’y a qu’un pas. Du coup, si mettons une personne habillée en marron (ou dans une autre couleur que bleu ciel) entre dans la bibliothèque, tous les adhérents interrompent leur lecture, héberlués comme des rats de laboratoire, bloqués comme si je ne sais pas, Rachida Dati habillée en survêtement venait d’entrer pour annoncer à tous que leur peine était commué en chèques-Cadhoc et qu’il leur reste 10 minutes pour rassembler leurs affaires, se faire des bisous et quitter la prison.

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Des prisonniers se font la malle ? Je vous en prie, arrêtons les préjugés, ce sont juste des détenus qui se sont portés volontaires pour agrandir la bibliothèque. Ceci dit, il est vrai que ça permet aux apprentis passe-muraille de paufiner leur technique en vue d’une future évasion. Du participatif et de l’acquisition de compétences en même temps. Une belle initiative.

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La prison évolue. De fait, les séances de douche collectives sont désormais très surfaites pour qui veut faire des rencontres sincères et délicates. Exit la savonnette qui ne faisait d’ailleurs que reprendre le rôle que jadis tenait le mouchoir jeté à terre. Pour séduire, c’est désormais le livre qui devient l’accessoire incontournable des rencontres de qualité, et la bibliothèque un lieu privilégié pour exprimer son potentiel de tendresse. I love my librarian.

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Attention cependant à ne pas trop s’égarer dans le côté fleur-bleue. Un lecteur a demandé un roman de Louis L’Amour, et l’aide-bibliothécaire croit naïvement le trouver dans le rayon littérature sentimentale. Son vieux collègue lui révèle qu’en fait ce romancier donne plutôt dans les récits de cow-boys. Genre Rintintin mais sans le chien, tu vois ?

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Refaire la signalétique c’est bien, mais pourquoi perdre son temps dans le feuilletage fastidieux des catalogues de fournisseurs ? Parmi tes lecteurs qui roupillent dans les chauffeuses ou qui passent leur vie sur le misérable pentium 2 qui te fait office d’EPN, il y a sûrement des talents cachés qui aideraient la bibliothèque à se refaire une beauté. Qui te dit que ce monsieur qui lit L’Equipe tous les jours n’est pas un passionné de pyrogravure par exemple ? Dans Les Evadés, les lecteurs-prisonniers mettent la main à la pâte : ils construisent la signalétique, bâtissent le plan de classement et participent aux acquisitions… Une gestion participative exemplaire.

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Le comité de lecture est, lui, encore en rôdage : «– Le « Compte de montres et cristaux »… ça parle de quoi ça ? (…) –Tu veux sans doute parler du livre d’Alexandre Dumas, c’est un roman qui raconte, entre autres, une des plus belles scènes d’évasion qui soit. — (rires) Ah aha, il faut le ranger dans le rayon autoformation alors !». Hum. On n’a pas de pétrole en prison mais on a de l’humour, ça fait plaisir.

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Toutes les bibliothèques n’ont pas attendu les cultures digitales pour proposer d’attractives bornes d’écoute. Ici, un usager s’éclate sur un microsillon du très country Hank Williams. Visiblement, le service inclut une fonction karaoké… Un peu plus roots que Guitar Hero quand même.

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Un des « livres vivants » que propose la bibliothèque des Evadés. Contrairement à la formidable expérience de Gennevilliers (qui propose des livres assez barbants dans l’ensemble), ici les « livres vivants » ne portent pas de banderole pour signifier leur titre. C’est à l’apparence de la personne qu’on devine de quoi elle va nous causer. En l’occurrence, ce jeune homme est un spécialiste de la vie d’Elvis Presley. Facile.

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Le vieux bibliothécaire de la prison est devenu si gris qu’il ne ressemble plus qu’à une photocopie de lui-même. Son visage rieur masque un des problèmes les plus prégnants des bibliothèques carcérales :  il y a très peu de mouvement de personnel, surtout quand la place de bibliothécaire est comme occupée par un type qui a écopé de la peine capitale. Bah oui, les prétendants doivent attendre 30 ans avant qu’il libère le poste. A moins bien sûr d’adopter une solution à la Westlake et de lui mettre un coup de surin à la récré par exemple. Mauvais plan.

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Les Evadés raconte la détention de Tim Robbins, un banquier emprisonné pour le meurtre de sa femme et de son amant. Le directeur de la prison, flatté d’avoir à faire à un client singulièrement instruit, propose à Tim de gérer la bibliothèque de la prison aux côtés du vieux taulard qui s’en occupait jusqu’alors. En fait, ce job ne s’avèrera être qu’une couverture : le directeur est un être perfide qui oblige rapidement notre héros à tenir, au sein de la bibliothèque, une permanence de conseil fiscal pour son compte personnel et celui des agents pénitentiaires… Ce qui n’empêchera pas Tim de peu à peu se prendre d’affection pour cette petite bibliothèque et de dépasser le rôle de fantoche qui lui a été confié : profitant des faveurs que lui accorde le dirlo en échange de ses services, il va obtenir de plus en plus de moyens pour moderniser la bibliothèque : agrandissement des locaux, naissance d’une véritable politique d’acquisition (basée sur des dons d’associations caritatives), et même un petit programme d’animation. Tim organise par ailleurs des cours d’alphabétisation et, bravant tous les interdits, il pirate un jour tous les hauts-parleurs du pénitencier pour y jouer les Noces de Figaro….Les détenus sont émus aux larmes, et à l’instar de Morgan Freeman, se répandent comme Chérubin. De vraies fillettes.

Est-ce que Les Evadés est un bon film ? Mazette, oui. Il est d’ailleurs regrettable que son titre français donne l’impression qu’on a juste droit à un film de prison. Shawshank redemption (en anglais dans le texte) est un film magistral adapté de Stephen King par Frank Darabont, qui « récidivera » quatre ans plus tard avec un film qui se passera encore en prison et qui sera encore adapté d’un texte de Stephen King : La ligne verte (film très réussi mais nettement en-deçà de ce chef d’oeuvre absolu qu’est Les Evadés). Multi-oscarisé, classé 4ème sur les 500 meilleurs films de tous les temps par le magazine américain Empire, Les évadés est ce qu’on peut qualifier au sens propre d’oeuvre inoubliable, comme peut l’être une chanson de Nina Simone ou une page des Misérables : une des rares choses dans ce monde, qui parviennent à te fendre le coeur et à te fermer ta grande bouche. Immense.

La bande originale elle aussi est culte. Le plan aérien du début, calé sur la musique de Thomas Newman, est impérissable. De nombreux samples en ont été tirés, comme sur ce morceau de Sir Doum’s, rappeur de Boulogne-Billancourt affilié à l’illustre label 45 scientific. Je ne sais pas si Sir Doum’s avait emprunté la bande originale du film à la bibliothèque de sa ville mais c’est bien là, à la bibliothèque Landowski de Boulogne, que je vous invite à vous rendre pour accéder à la superbe édition bonifiée des Evadés, dont le reportage joint montre à quel point la grâce et le génie collectifs ont présidé au tournage de ce film extraordinaire.

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–Hé les gars, qu’est-ce que vous en pensez, si on demandait à agrandir la bibliothèque et à avoir de nouveaux livres ?  –Arrête ton char, quitte à demander quelque chose, réclame plutôt un billard franchement !

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8 réflexions sur “Derrière ses barreaux, l’homme lit

  1. Merci Lo pour le compliment.

    Hugues par contre, je voulais vous dire, ne vous mettez pas martel en tête avec l’orthographe (mouarf). Nan, c’est vrai on s’en fiche de l’orthographe ici, on n’est pas sur le blogue de Laurent Romejko, et puis honnêtement il y a peu de chances que votre prof de français de 6ème ou que Bernard Pivot surfent en ces pages. Donc pas besoin de vous reprendre, d’autant que ça fait plein de petites photos avec votre tête, ce dont je ne suis pas spécialement fanatique j’avoue.

  2. Intéressant cette réflexion sur le marché culturelle et la diffusion/accès à la culture par les institutions !

    Je pense qu’il y a toujours un problème en France (et ça continuera d’être ainsi à mon avis) de la culture avec un grand C.

    Merci pour ce post !

  3. Bonjour cher Lionel et merci de cette réaction salutaire qui recadre les choses en même qu’elle élève le niveau général de ce site.

    Après, je pense quand même que personne ici ne confond démocratisation culturelle et marchandisation de la culture. Vous faites bien de nous en rappeler les différences, mais pour tout vous dire (et c’est ce que dans le salmigondis de mon billet je questionne), je trouve nettement plus captivant de voir de quelle manière l’une et l’autre sont liées et, malgré des fondements idéologiques prétendument opposés, comment d’une certaine façon les politiques de démocratisation culturelle des années 60-80 ont préparé le terrain du consumérisme culturel.
    Car comment s’est manifestée la politique de démocratisation culturelle de l’Etat et des collectivités ? Il me semble que les « oeuvres capitales » ont été médiatisées aux populations d’une manière assez conformiste et simpliste, et que si on sait tous siffler 2 minutes de Beethoven et si on a en gros tous vu une pièce de Molière et qu’on se rappelle que Picasso c’est les trucs carrés et Delaunay les trucs ronds, on nous a trop mal enseigné en quoi le génie créateur des ces artistes pouvait intimement nourrir chacun d’entre nous et accompagner nos vies.

    C’est sans doute personnel, mais j’ai l’impression que les politiques de démocratisation culturelle ont échoué parce qu’elles ont :
    – construit une culture légitime pour le moins restrictive (franco-française, raisonnante et confortant globalement l’empreinte « bourgeoise » de l’héritage révolutionnaire),
    – statufié cette culture, nous présentant sous la forme d’images d’Epinal des artistes et des courants beaucoup plus singuliers et féconds que la caricature institutionnelle qu’on nous en dresse.

    Par contre, si ces politiques culturelles ont réussi une chose, c’est à mon avis la massification de l’objet culturel : les expositions sur les impressionnistes tous les 6 mois, le 1% artistique, l’essor de la lecture publique, les colombes de Magritte placardées dans chaque couloir d’école, Vivaldi sur le répondeur téléphonique de chaque administration française…
    La culture, aussi maladroitement que ça ait pu se faire, est devenue plus proche de notre quotidien. Du coup, la culture de masse et le mainstream sont-ils vraiment le fruit des industries culturelles ? Ne sont-ils pas plutôt l’invention, volontariste et persistante, de nos bonnes vieilles politiques de démocratisation culturelle à la papa ?

    Bon, je m’aperçois cher Lionel, qu’on sort un peu du cadre récréatif de ce blogue, je pose donc juste cette question et après j’arrête : et si les politiques culturelles, dans leur volonté de démocratisation, étaient partiellement responsables des phénomènes de consommation culturelle observés depuis les années 90 ? Pas par rapport à l’essor commercial et technologique, mais par rapport à l’envie culturelle des gens, qui a peut-être été mal comprise et mal interprétée par les politiques publiques.
    Tout le monde s’en fout finalement des « œuvres capitales » et de la pseudo universalité culturelle en mode pilotage automatique. En matière culturelle, l’être humain s’inscrit plutôt dans des logique d’individuation voire de communauté (essor des littératures de genres, radicalité des courants musicaux, apports des cultures du Sud…)… et pas besoin d’être Bernard Lahire pour voir qu’en bien des points malheureusement, le Marché a plus réussi que les pouvoirs publics.

    Je suis par exemple étourdi de voir que lorsque les bibliothèques publiques gonflent le torse et évoquent leurs « services innovants », elles ne font les 3/4 du temps que reprendre des idées que le Marché a déjà déployées depuis un bail. Si ça se trouve Lionel, contrairement à votre affirmation, les industries et le Marché ont en l’espace de 10 ans fait davantage pour la démocratisation culturelle que les pouvoirs publics en 50 ans…

    A plus tard, et au plaisir de cette controverse,
    Mp

  4. « Si ce n’est pas de la faute de Steve Jobs, c’est donc celle d’André Malraux. Et là, on est tout de suite plus à l’aise car du coup on ne s’attaque pas à un corps décharné mais à un amas de cendres, ce qui est une position nettement moins attentatoire. Mais enfin mince, à force d’avoir démocratisé la culture tout ça, on arrive à des phénomènes bizarres où des gens respectables se surprennent parfois à se trémousser sur une chanson de Shakira… »

    Bonjour, je me permets juste de réagir à votre introduction. Je pense qu’il ne faut pas confondre démocratisation de la culture et marchandisation du divertissement. La toute-puissance des industries culturelles et des médias de masse, ont transformé le rapport à la culture en simple industrie des loisirs empêchant ainsi de démocratisé la culture.
    La démocratisation culturelle n’est pas une histoire de consommation de culture. Elle est, avant tout, une éducation artistique et culturelle inscrite dans les politiques éducatives et la création d’outils nécessaires au développement du public.
    Et ceci a été oublié depuis bien longtemps.

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