La recherche documentaire pour les super-nuls

Le dénommé Rainn n’a jamais eu une chance inouïe dans la vie : déjà il s’appelle Rainn, ce qui en français signifie « Pluiee », c’est relativement bizarroïde. Physiquement, ce n’est pas l’extase non plus : il a la peau archi-grasse, le ventre qui danse le dombolo à chaque pas ; et surtout, il faut bien l’avouer, Pluiee est un peu bas du plafond. Du coup, il est sans arrêt l’objet de quolibets et de truanderies de la part de ses contemporains. La  seule chose qui parvient à donner un peu de relief à sa vie de souffre-douleur, c’est sa vivifiante petite amie (Liv Tyler)… Sauf qu’un jour fatidique, celle-ci rencontre Kevin Bacon, un voyou local qui lui met le grappin dessus et laisse Pluiee cocu. Par-dessus le marché, Kevin s’invite régulièrement chez Pluiee pour déjeuner, parce que son ex lui a dit qu’il préparait de super omelettes. Les fameuses omelettes de Bacon, n’est-ce pas.

Voilà en gros la vie routinière de Pluiee, archétype du dumb guy qui se laisse marcher sur les pieds à longueur de temps. Un jour, ça fait tilt et il décide de changer radicalement de vie. La première pierre qu’il pose : aller à la bibliothèque.

~~ Super (2010)

Bon réflexe, Pluiee. A la bibliothèque, tu peux rencontrer du monde, lire un magazine et te détendre, voire chercher en 158 pourquoi tout a déconné… De quoi chasser le spleen de manière constructive. La bibliothèque, lieu de renouveau.

Hélas, Pluiee est plus tordu que ça : s’il se rend à la bibliothèque municipale, c’est parce qu’il a décidé de se venger. Pas uniquement de Liv Tyler et de Kevin Bacon, mais du monde entier (tant qu’à faire). Et pour donner une dimension un peu morale à son entreprise, il décide qu’il en aura après tous les méchants et criminels de la ville et que même, il va devenir un super-héros que tout le monde craindra. Vive la paranoïa. Cela n’a rien d’original remarquez : Batman est un névrosé qui ne s’est jamais remis de la mort de ses parents, Spider-man est un pisse-copie à la timidité maladive, Catwoman une ancienne délinquante, Superman un enfant adopté qui a mal tourné…  Tous les super-héros sont à la base des asociaux ou des frustrés c’est un phénomène connu. Enfin, pour revenir à notre ami Pluiee : ce qui l’intéresse à la bibliothèque, ce n’est pas le rayon comics mais les étagères de travaux manuels. En effet, il a dans l’idée de confectionner lui-même son habit de vengeur masqué. Vu qu’il n’y connaît rien, il commence par emprunter les grands classiques de la couture : Jamais sans mon fil, Ma vie à plates coutures (H. Leconte), A l’ombre des aiguilles en fleur… (traductions non littérales).

Revenu à la maison et grâce à ces précieux ouvrages, il fabrique sa petite panoplie : un costume rouge moulant qui une fois endossé, le fait davantage ressembler à Homer Simpson qu’à Daredevil.  Pluiee se dote également d’un insigne, une sorte de Pac-man qui se serait fait déchausser la mâchoire… Pour parachever le tableau et dans le but de donner du corps à son personnage, notre ami choisit de s’inscrire dans la lignée de The holy avenger, obscur héros d’un comic fondamentaliste chrétien. Oui, on ne s’en doutait pas, mais en Amérique ça existe, tout comme le rap chrétien, les films porno chrétiens…  Il ne reste dès lors plus à Pluiee que se trouver un nom : ce sera The crimson bolt (« le boulon sanglant »). Oui, notre héros aime bien le fil de soie et les dés à coudre, mais il est aussi féru d’une quincaillerie plus virile ; son arme fétiche sera en d’ailleurs une clef à molette peinte en rouge.
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Pluiee commence rapidement ses maraudes nocturnes, en quête de délinquants à tabasser. Malheureusement, ce balourd ne connaît pas les quartiers mal famés et il fait le planton toute la nuit sans même qu’un ivrogne pointe le bout de son nez. La seule chose qu’il réussit à attraper c’est un rhume, son costume n’étant pas très molletonné. Pour gagner en efficacité, Pluiee se dit qu’il aurait avantage à mieux se renseigner, et dès le lendemain matin, il… retourne à la bibliothèque. Par crainte qu’on le reconnaisse maintenant qu’il a une vie publique, il s’est attifé d’une fausse barbe modèle Marek Halter. Le problème c’est qu’il a les cheveux archi-raides, lesquels ne sont pas très raccord avec ce postiche buissonneux. Il arrive tout de même confiant au bureau de renseignement :

–Bonjour madame, je suis lycéen et j’ai un exposé à faire sur les endroits de la ville où on trouve la criminalité. Par exemple, quelles sont les rues où se trouvent les vendeurs de drogue, vous voyez? … La bibliothécaire, après avoir fait remarqué à Pluiee qu’il est tout de même bizarre qu’un lycéen portant une fausse barbe de patriarche ait un devoir à faire sur les bonnes adresses de dealers… finit par s’incliner au nom du sacro-saint service public  : –D’accord… Bon, pour commencer je pense que nous pouvons déjà regarder sur Internet et balayer les faits divers récents…

Voici donc la bibliothécaire côte à côte avec ce drôle d’usager, l’accompagnant sur la Toile pour recenser avec lui les coins les plus craignos du canton grâce à la presse numérique locale. Des fois je vous jure, on fait n’importe quoi dans ce métier. On a beau se dire que c’est notre mission, on a toujours un petit doute quand un ténébreux individu salive devant un entrefilet qui évoque le meurtre d’un clochard avec un talon de Weston. D’un autre côté, c’est toujours enrichissant, et qui sait, si un jour ton responsable de secteur te harcèle avec ses projets pharaoniques ou nuls du genre faire une bibliographie sur le printemps et que tu ressens le besoin de te droguer pour apaiser ton mal-être, tu sera bien content(e) d’avoir passé ce petit quart d’heure sur Internet avec un hurluberlu et de désormais connaître la rue de ta ville qui propose les meilleurs prix pour la cocaïne.

Une chouette scène de bibliothèque que  nous offre ce film. Elle présente une alternative mordante à la scène classique de bibliothèque qui ponctue un thriller américain sur deux, avec le sempiternel enquêteur qui se rend à la bibliothèque pour approfondir un indice qui l’amènera vers le coupable. Ici, notre apprenti justicier cherche des indices sur des crimes qui n’ont pas encore eu lieu, dans une sorte de recherche documentaire préventive qui n’a rien à envier au Patriot act ou à la détection de la délinquance dès l’âge de trois ans. Une démarche novatrice, brillante et efficace, donc.

Le film en revanche n’est pas si brillant. Malgré une accroche enthousiasmante et un grotesque assumé, un fond de cynisme s’introduit peu à peu et défigure le film une fois passée la première demi-heure. Après, on n’a effectivement droit qu’à des scènes trash ou putassières aux entournures. Tout est bien sûr cautionné par le très pratique « second degré », qui enrobe difficilement un spectacle que j’ai trouvé ma foi assez vulgaire, voire gênant. L’actualité française y fait écho en ce moment, mais il y a peut-être dans Super quelque chose de post-Columbine qui questionne. Si le film veut sans doute nous montrer en quoi le pétage de plomb rédempteur est un concept dangereux, il le fait dans une forme de fascination qui met plutôt mal à l’aise en réalité ; la fin du film est à ce titre une boucherie qui ferait passer la conclusion de Taxi Driver pour un épisode de Belle et Sébastien.

Et c’est vraiment dommage, car la brochette de comédiens était copieuse et variée. En premier, l’inénarrable Rainn Wilson (le timbré qui hallucinait l’excellente série (américaine) The office) a forci juste ce qu’il faut pour incarner ce fou furieux qui du jour au lendemain se prend pour une espèce de Charles Bronson en collants. J’ai apprécié aussi le jeu mutin de la libraire, incarnée par sa collègue dans Juno, et la composition lunaire du collègue pizzaiole, par Andre Royo, qui campe le junkie de Sur Ecoute… et bien sûr, Kevin Bacon qui se fait molester, ça fait toujours un peu plaisir.

Super est sorti en 2010 au cinéma, mais sa commercialisation en DVD ne date que de trois mois (décembre 2011). Il n’est par conséquent pas encore très disponible dans les bibliothèques publiques, hormis dans quelques grandes villes comme Bordeaux ou Lyon où il est, d’ailleurs, encore « en traitement ».  Super est donc plutôt un titre à suggérer à l’acquisition dans votre bibliothèque préférée. Outre qu’il pèche par outrance et s’adresse de fait à un public averti, ce film reste intéressant dans la manière dont il revisite les codes de la culture « super-héros ».

 SUPER est un film de James Gunn. Ses acteurs sont Rainn Wilson, Ellen Page, Andre Royo, Kevin Bacon, Liv Tyler, et plein de figurants bien sûr. La bibliothécaire est interprétée par l’actrice Laurel Whitsett.

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3 réflexions sur “La recherche documentaire pour les super-nuls

  1. Bon, ce n’est pas un snuff movie non plus, Anonyme, ne vous excitez pas tant. Si vous aimez la castagne en bibliothèque, je puis vous conseiller le très gracieux Substitute avec Tom Berenger, là ça moleste à tour de bras ça vaut plus la peine à mon avis.

    Bien à vous,
    Mp

  2. « Kevin Bacon qui se fait molester, ça fait toujours un peu plaisir. »
    Ahahahaha
    C’est vrai que maintenant j’ai envie de voir ce film.

  3. Si je comprends bien, ce document exceptionnel ne se trouve dans aucune bibliothèque française ? J’espère que l’enssib saura combler cette lacune navrante !

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