Il n’y a pas d’ignare en bibliothèque

Robert de Niro a beaucoup fait pour les bibliothèques, on le sait. Dans Voyage au bout de l’Enfer, il livrait une vibrante partition sur les collections « interdites » des bibliothèques, et dans Raging Bulletinage il montrait qu’au-delà des clichés, la gestion des périodiques gagnait à être un peu pêchue. Mais par-dessus tout, son « C’est à moi que tu parles ? » a en matière d’accueil et de relation à l’usager, ouvert de nombreuses voies pour une communication de qualité, affranchie des béotismes institutionnels.

Pourtant, on le mentionne rarement mais le petit Robert est parti de pas grand-chose. Et contrairement au livre éponyme, il était loin, au départ, du chantre des mots qu’on connut par la suite. Saviez-vous que jusqu’à ses 35 ans, il est demeuré analphabète ? Grâce à un film trop peu connu, nous savons de quelle manière il a appris à lire/écrire et quels furent ses premiers pas en bibliothèque…

~~ Stanley et Iris (1990)

Pour ne chiffonner personne, les acteurs qui jouent dans cette comédie prolo-sentimentale ont pris des pseudonymes. Robert de Niro s’appelle ici Stanley, et Jane Fonda –qui incarne son amoureuse, répond au doux prénom de Iris. Tiens-tiens, drôle de coïncidence. En effet, si vous êtes un peu cinéphile, c’est-à-dire si votre érudition va au-delà de l’intégrale de Friends (je ne parle pas des inédits bien sûr), vous n’êtes pas sans savoir que De Niro, il y a bien longtemps, s’était déjà amouraché d’une fille nommée Iris. A l’époque, celle-ci n’avait que 12 ans et survivait en tant que matériel local sur les trottoirs de Big Apple. Quinze ans après, la belle Iris a fait du chemin depuis le tapin new-yorkais : elle est maintenant ouvrière à la chaîne dans une usine de pains au chocolats (sic), ce qui est moins rémunérateur et plus salissant encore, mais au moins c’est légal.

Chose importante, Stanley et Iris nous montre que la jeune femme est également devenue une fervente usagère des bibliothèques, et en filigramme nous devinons que sa fréquentation des bibliothèques a été déterminante dans son élévation sociale. Magique. Dire qu’on est sans arrêt à maugréer contre les pannes récurrentes d’ascenseur dans nos établissements… Franchement, quand on se pose un peu, le plus important en bibliothèque n’est-il pas l’ascenseur social, qui fonctionne même quand Otis met 3 jours pour se pointer ? Et n’est-ce pas, dans son petit coin, à chaque bibliothécaire d’assurer la maintenance de l’ascenseur social par des petits gestes du quotidien ?

Exemple de petit geste :

    • On ne sait plus quoi faire avec nos collections de Que-Sais-je, que plus personne ne lit. Pourtant on a mis 20 ans à essayer de bien les présenter, dans ces magnifiques colonnes qui évoquent les accumulations de César… Les lecteurs sont vraiment des ingrats. Enfin bref, au lieu de bêtement benner ces ouvrages ou de les vendre à un tarif d’usurier à la prochaine vente de livres de ta bibliothèque, il est mille fois plus malin d’en déchirer par exemple les pages et de les glisser ensuite dans tous les mangas qui, eux, sortent sans arrêt. Ainsi, entre deux pages de bastons de filles avec décapitation, ton lecteur de 15 ans un peu abruti par les pulsions bon marché tombe sur une page instructive du Que-Sais-Je sur le plancton et hop, ça lui fait une minute d’instruction inopinée. En plus, si ça se trouve, dans 10 ans cet ado au derme purulent sera devenu un grand chercheur en océanographie et tout ça grâce à la bibliothèque… Peut-être même que c’est lui qui écrira la réédition de ce Que-Sais-Je sur le plancton qui l’aura jadis initié au monde du silence.

Bon, revenons à notre film et au vrai monde du silence, c’est-à-dire les bibliothèques. On a compris que par son cursus, Iris n’était pas vraiment une adepte des plaisirs solitaires. Elle cherche de fait un compagnon avec qui aller à la bibliothèque. Elle rencontre à son boulot le gars qui sert les légumes à la cantine (sic) et c’est le coup de foudre. Il s’agit de Robert de Niro. Malheureusement, lui n’a pas tellement évolué depuis Taxi Driver, et à part qu’il a rangé ses flingues pour des ustensiles de cuisine polis par la fringale prolétaire, il vole toujours en rase-motte au niveau Q.I. En creusant un peu, Iris s’aperçoit d’ailleurs qu’il ne sait toujours ni lire ni écrire. Un scandale, me direz-vous. Tout doux, répondrais-je, car nous ne sommes pas non plus en France mais dans une banlieue du Connecticut, durant les années Reagan. Et pendant que l’Etat-Providence et ses armadas de Joëlle Mazart, par chez nous, marnaient comme des diables pour relever les classes défavorisées, de Niro, aux States, était obligé de compter sur une collègue pour sortir de son illettrisme. Bonne pioche tout de même car en plus d’être bien fichue, Iris est une vraie Mère Courage ; elle accepte de donner des cours d’alphabétisation à Robert à la bibliothèque municipale et s’il est sage, il pourra même batifoler avec elle dans son 1er lieu.

La première fois qu’Iris emmène son élève à la bibliothèque, celui-ci est clairement effarouché. Il faut dire que l’endroit est un peu moins funky et animé que la cantoche où Robert travaille : tous les usagers, silencieux, sont penchés sur les tables de lecture éclairées par des petites loupiotes en opaline sans rapport avec les néons bourdonnants de l’usine, et semblent affairés comme des assistants parlementaires. Pour augmenter le malaise, une inscription gravée façon frontispice accentue le côté « temple du savoir ». Robert demande à Iris ce qu’elle signifie. C’est en fait une citation d’Eugène Ware, poète vernaculaire qui écrivait jadis des poèmes dédiés à un certain amiral… Dewey : « Man builds no structure which outlives a book« , ce qui signifie en gros « Il n’est pas de construction humaine qui survive à un livre ». Quand Iris lui lit cette sentence, De Niro reste stupéfait, ce qu’on peut comprendre même si on n’est pas analphabète. Le genre de citations insupportable qu’on met un quart d’heure à comprendre, à l’évidence choisie par les bibliothécaires dans le but d’obliger les gens à cogiter sur place et à accroître leur temps de séjour à la bibliothèque. Bel exemple de marketing territorial.

Iris propose à son boyfriend de s’inscrire à la bibliothèque. Elle va retirer un formulaire d’inscription auprès de la bibliothécaire et invite Robert à s’attabler pour le remplir ensemble. Les renseignements demandés sont assez insolites. On y demande par exemple quels sont les sports et les loisirs pratiqués. De Niro n’est pas né de la dernière ondée et se demande pourquoi la bibliothèque a besoin d’avoir ce genre d’informations. Iris se fait rassurante : « Ne t’inquiète pas, ils ne vont sans doute pas envoyer ces renseignements au FBI »… C’était avant le Patriot act.

Le temps passe. Robert se familiarise de plus en plus avec les mots et la bibliothèque. Le souci, c’est que sa timidité des débuts a fait place à une excitation aussi naïve qu’exaspérante. On le voit désormais piocher des ouvrages au hasard des rayons et déambuler dans la bibliothèque en récitant à voix haute des passages d’un livre de mécanique automobile ou de jardinage. A force, les agents de la bibliothèque prennent la mouche et, De Niro ou pas De Niro, c’en est trop. Aussi, lorsqu’un jour il commence à hurler des passages de la Bible devant tout le monde, une vieille bibliothécaire déboule et au nom de la laïcité et de l’ordre public, l’arraisonne sévèrement :

— Mais enfin, monsieur, où vous croyez-vous ? Vous êtes dans une bibliothèque ici ! … Et lui, avec un grand sourire d’illuminé : –Je sais que c’est une bibliothèque, madame… C’est ma bibliothèque !

Relax, Bob, c’est bien que tu t’appropries ta bibliothèque de proximité, ça montre que tu t’intéresses. Mais il ne faut pas exagérer non plus, elle n’est pas à toi cette bibliothèque. Surtout qu’en tant que chômeur non-imposable, tu n’as pas mis un fifrelin dedans… Donc techniquement, si on considère ton assiette fiscale, cette bibliothèque ne t’appartient pas du tout. Si tu as de l’enthousiasme à revendre, tu n’as qu’à participer au comité de lecture ou noircir quelques lignes de temps en temps dans le cahier de suggestions, ça donnera l’impression aux bibliothécaires qu’il sert à quelque chose. C’est vrai à la fin, autant on peut être attendri par la métamorphose de l’homme qui découvre sur le tard le pouvoir des mots, autant on est effaré par la puérilité et l’excès avec lesquels il vit cette découverte. Ce sont un peu les désagréments de l’alphabétisation des adultes : un peu comme le démon de midi pour les personnes qui ont été trop sages dans leur jeunesse, ces analphabètes découvrent le plaisir de lire et d’écrire avec une telle fougue qu’ils commettent des débordements indécents pour leur âge. Et si on ne les arrête pas, ils se prennent tout de suite pour des écrivains et à la prochaine édition du Printemps des poètes, tu les retrouves tous à vouloir te proposer une exposition de leurs « oeuvres » ou un festival de slam. La morale de Stanley et Iris, c’est un peu qu’il faut se méfier des analphabètes qui veulent apprendre à lire. Même s’il faut reconnaître que ça fait toujours vibrer, un adulte qui bredouille comme un enfant de 5 ans et s’y reprend à 20 fois avant de bien lire le mot « bibi-othèque ».

Au-delà de quelques scènes assez justes, Stanley et Iris n’est pas ce qu’on appelle dans les milieux autorisés un bon film. La romance est plate comme une limande et le côté social carrément trop appuyé : on voit Jane Fonda s’occuper de toute une famille de cas sociaux à la Thénardier, Robert de Niro survivre en récurant des toilettes publiques, le papa de Robert mourir dans un mouroir (assez logique en même temps), la fille de Jane Fonda tomber enceinte à cause d’une soirée trop permissive… A côté, les films de Ken Loach sont des bluettes de M6.

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2 réflexions sur “Il n’y a pas d’ignare en bibliothèque

  1. Pingback: anso218 | Pearltrees

  2. Le « filigramme » c’est pour peser la légèreté des lettres ? Je découvre ce blog, très drôle, j’y reviendrais ! A bientôt !

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