La bibliothèque n’est qu’une couverture… On est dans de beaux draps papa

Si on peut, dans l’absolu, être persuadé du rôle fondamental que joue le bibliothécaire dans la société, il n’est pas inutile de rappeler qu’en dépit d’innombrables efforts pour le rendre accrocheur, il demeure un métier mal considéré. Je me rappellerai toujours le jour où ma future femme m’a demandé ce que je faisais dans la vie (-__-)  La tête de déterrée qu’elle a faite à ma réponse… Heureusement que j’avais des passions moins ternes pour me mettre en valeur, sinon je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui, sûrement dans une église évangéliste ou adhérent à l’ABF.

Et oui, nous autres bibliothécaires avons intérêt à nous développer dans des hobbies attirants si on veut esquiver l’endogamie et éviter de finir avec la nana de l’accueil ou le vidéothécaire qui achète tous les reportages qui sortent sur la seconde guerre mondiale. Certains agents de bibliothèque choisissent de faire de la salsa, d’autres du Qi Gong naturiste, d’aucuns militent dans une assoce qui aident les Africains à manger plus équilibré… Ce sont des activités sexy qui nous permettent d’être mieux reconnus dans la société malgré notre double handicap (fonctionnaire + rangeur de livres). Le must reste évidemment les activités un peu illégales, qui donnent du mystère à notre personnage et nous permettent d’élargir au maximum notre horizon d’accouplement. Par exemple, prenons Jean Gabin, qui est l’archétype de l’homme attractif et puissant. Et bien, pour choper les pépés, ce n’est pas uniquement sur son boulot à la bibliothèque qu’il compte mais bien davantage, sur son activités annexe de gangster de haute voltige…

~~ Leur dernière nuit (1953)

Ah, Jean Gabin. Dit Gabinos, alias Pierre Ruffin, also known as « Fernand la Fiche » dans le milieu. Oui –je précise pour les minots, Gabin, c’est pas vraiment l’ambiance web 2.0 ou les réservations par SMS. Gabin, c’est le bibliothécaire de la grande époque, les fiches bristol qui claquent comme des cartes à jouer, la moustache à la Vercingétorix qui pue le Drum, les bouquins qui sentent la naphtaline et les lettres de relance bafouillées à la pointe plume. Même sa façon de parler est aussi sèche qu’une fiche ISBD. Le bibliothécaire old-fashioned dans toute sa splendeur. La seule qualité que les lecteurs reconnaissent à notre Gabinothécaire, c’est qu’il est « ponctuel comme l’observatoire« … Une expression d’époque pour dire qu’il est maniaque, je suppose. D’autres usagers le jugent « antipathique« , un peu bourru, trop sévère…. Mais vu son gabarit, personne ne se hasarde à le lui dire en face. Maintenant qu’il est décédé, et aussi parce que je suis à l’abri devant mon clavier d’ordinateur, je me permets de le dire sans ambages : le Gabin version bibliothécaire est un gros tocard.

Pour commencer, il est complètement inapte au renseignement au public. Si une lectrice se présente à la recherche d’un manuel d’histoire romaine, Gabinos se borne à lui désigner évasivement le rayon : « Vous connaissez la maison, non ? Regardez là-bas, il y a de très bons ouvrages sur l’Antiquité« . La dame évidemment obtempère, elle n’a pas envie de froisser le Pacha. Et quand on cherche à savoir pourquoi Monsieur ne prend pas le temps de bien renseigner cette femme, on comprend vite : il attend une communication téléphonique au sujet d’un terrain qu’il veut acheter en province et il n’a pas envie de louper l’appel. Brillant, voilà un agent qui sait où sont ses priorités. En tout cas, on préférera ça aux renseignements erronés ou fantaisistes qu’il donne quand il est moins occupé par ses affaires personnelles. Car quand une autre lectrice, enseignante de son état, lui demande une nouveauté, ça donne ça :

— Bonjour monsieur, je cherche quelque chose de nouveau sur Louis XiV. –Sur Louis XiV ? Et bien, nous avons Le siècle de Louis XIV, de Voltaire. Ce n’est pas très-très nouveau (Sans blague, 1751), mais enfin je crois que cela n’est pas encore très répandu dans les collèges…. La prof, l’air déçu mais sans volonté spéciale de s’en manger une, lui répond : — Excellente idée…  –N’est-ce pas !

Une notion de la « nouveauté » qui fait pâlir. Certes,on pensera que Gabin est quand même malin car quoique dirigiste, sa petite technique permet de faire sortir les vieux bouquins. Mais franchement, est-ce en faisant le forcing avec les lecteurs qu’on s’attache leur fidélité ? Soyons raisonnables. En plus, le livre de Voltaire est tout sauf une biographie sérieuse du Roi-Soleil. Je veux dire, on y apprend que l’homme au masque de fer agrémentait sa détention en se caressant le corps avec des napperons en dentelle, et que la nièce de Mazarin jetait par la fenêtre de chez elle des médailles en or dans l’espoir d’éborgner quelque pauvre qui passerait dessous… C’est érudit mais pas très pédagogique tout ça.

Un autre grief qu’on peut formuler à son encontre : Gabin est un bibliothécaire sans envergure ni ambition. Il porte tous ses efforts sur le style et l’apparence vestimentaire (il ressemble d’ailleurs plus à un clerc de notaire qu’à un bibliothécaire), mais derrière il n’y a rien : il vit sa carrière de façon archi-routinière et se contente de pantoufler en attendant l’avancement. Aussi, quand il passe enfin (à l’ancienneté) « bibliothécaire en chef », il y a même une lectrice qui s’étonne qu’il ne le fut déjà. Lui reste indifférent, et quand le représentant de la mairie se déplace à son pot de titularisation pour le féliciter de cette promotion –méritée vu son « dévouement et [ses] compétences » (ce DG n’a pas dû passer souvent à la bibliothèque), Gabin se contente de le remercier chichement : « Tout cela est tellement gentil« . Le degré zéro de la motivation.

Heureusement, on est dans un film qui va au bout des choses et par la suite, on nous explique pourquoi Jean Gabin prend son boulot par-dessus la jambe : ce qui l’intéresse dans la vie n’est en effet pas tant la culture que le grisbi, la maille, les pesos, le flouze sonnant et trébuchant. Or, comme on l’imagine, ce n’est pas grâce à son traitement de la Ville de Paris qu’il peut thésauriser. Résultat : en dehors de ses heures de travail, il braque des banques avec quelques arsouilles et rackette des commerçants de proximité. Théoriquement, ce genre d’activité accessoire est incompatible avec les droits et obligations du fonctionnaire, mais manifestement les tribunaux administratifs étaient beaucoup plus coulants à l’époque. Quand je pense que maintenant on ne peut même pas monter une activité légale, ça a bien changé. J’ai une collègue, elle s’était déclarée micro-entrepreneur dans l’idée de monter une affaire de banque de sperme pour chiens, et bien le T.A. lui a interdit, elle a dû sortir tous les machins du congélateur et les jeter dans la rivière, je vous dis pas le poisson qu’on trouve dedans maintenant.*

* C’est pas vrai pour la rivière. Je suis comme tout le monde, j’achète mon poisson au supermarché donc je ne sais pas du tout ce qu’il y a dans cette rivière.

.

Revenons à Leur dernière nuit. Figurez-vous qu’à force de truander ses contemporains, notre ami le bibliothécaire-chef-de-gang commet un jour un imper et est arrêté. Puis mis aux fers. Adieu la bibliothèque ? Rien n’est moins sûr. Car nous opinerons là à cette remarque avisée et pleine d’empathie d’un de ses voisins, venant d’apprendre son incarcération : « En prison aussi il y a des bibliothèques. Il pourra y continuer son métier tranquillement« .

***

Soixante ans avant la RGPP, le réseau de lecture publique parisien initiait déjà des rapprochements avec d'autres équipements culturels. Ici, la bibliothèque Forney a visiblement fusionné avec un musée de cire.

 

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3 réflexions sur “La bibliothèque n’est qu’une couverture… On est dans de beaux draps papa

  1. Hélas Awaloo, ce DVD distribué par l’illustre René Château est effectivement fort difficile à trouver en dehors des très grandes bibliothèques françaises… Même la bibliothèque de Mériel dans le Val d’Oise –où Gabin a passé toute sa jeunesse, et qui jouxte d’ailleurs le très intéressant musée Gabin, ne l’a pas en ses fonds.

    J’éprouve un grand plaisir à évoquer au fil des billets les collections des bibliothèques locales, mais je dois avouer que cela m’est souvent difficile. J’observe en effet que sur le cinéma du moins, il y a sur le territoire français plus de standardisation dans les fonds que de complémentarité. C’est fort regrettable. Et si je pouvais suggérer une chose, ce serait:
    « BIBLIOTHEQUES PUBLIQUES, DISTINGUEZ-VOUS PAR VOS COLLECTIONS, N’ACQUEREZ PAS TOUTES LES MEMES FILMS NOM D’UN CHIEN ! SPECIALISEZ-VOUS, AYEZ DES VRAIES ORIENTATIONS, UNE VRAIE COULEUR, UNE IDENTITE ! »
    Car pour ma pomme, je ne vois pas l’intérêt de ne renvoyer tout le temps vers les TGB comme Toulouse, Bordeaux, Lyon… dont on est sûr qu’elles auront les films, mais dont le succès est suffisamment assis pour qu’on ait moins d’intérêt à les citer.

    Pour le rôle joué par Madeleine Robinson, toutes les interprétations sont possibles. Je pense quant à moi qu’elle est bien plus que la bécasse de province embobinée par Gabin. Et qu’elle prend, au fil du film un goût de plus en plus prononcé pour la vie de Bonnie & Clyde que lui propose Gabinos. Si le film avait duré 40 minutes de plus, je suis sûr qu’elle aurait fini en patronne du Milieu. A mon avis, la seule erreur finalement qu’ait commise Madeleine Robinson, c’est d’avoir cru Zoé…

    l0l

  2. Apparemment encore un chef-d’oeuvre qu’on ne trouve pas souvent dans nos établissements de lecture publique. C’est une unjustice criante et intolérable ! La peur sans doute d’une influence néfaste sur les bibliothécaires… Des fois que ça leur donnerait des idèes. Le fichiers de la bib pourrait avoir des usages un peu malhonnete hein ? Cela dit ce qui est bien dommage c’est qu’on ne sait pas si Madeleine Robinson qui figure au casting est une collègue ou une belle de nuit (une « pépé » comme on dit dans ce genre de film).

  3. Cher Monsieur Pamp,
    Continuez à astiquer au vitriol nos établissements et nos hussards de la lecture publique, ils brillent un peu plus ainsi. Je vous souhaite d’avoir de nombreux lecteurs attentifs à ces portraits pour lesquels toute ressemblance est profondément salutaire.

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