L’agent qui ne blaguait pas avec l’écueil des publics

En bibliothèque, on peut jouer les chevaliers blancs en tambourinant que la lecture publique c’est notre raison de vivre ou qu’on a le service public dans la peau, la vérité vraie, c’est qu’il y a peu de plaisir équivalent à celui de virer un usager. Considérons par exemple ceux qui ont mauvaise haleine, comme la bande de jeunes du mercredi. Eux, on les connait bien, ils viennent de déjeuner dans un restaurant coté de notre belle conurbation et se rendent ensuite à la médiathèque pour squatter la salle d’étude toute l’après-midi. Les boissons gazeuses qu’ils ont consommées les font roter pendant plus de deux heures et la moitié de la bibliothèque sent le Big Mac. Un bonheur. Comme si ça ne suffisait pas, quand tu vas leur dire de faire un peu moins de bruit, il ont plein d’échantillons de nuggets dans les dents et avec un peu de malchance, tu peux te prendre un bout de tomate quand celui qui a l’air d’être le leader baragouine sa réponse : « Mais m’sieur, on crie pas, on travaille, c’est pour préparer un exposé ».

Et là, ça dépend où est tombé le bout de tomate, mais en général, soit tu tournes les talons en maugréant « Si vous continuez, la prochaine fois je vous demanderais de sortir », soit tu piques illico un coup de sang et tu fais un target sur celui qui semble le plus faible : « Toi, tu ranges tes affaires et tu vas t’installer ailleurs, TOUT DE SUITE !! »…

On ne va pas potiner pendant des siècles mais on pourrait aussi évoquer:

  • l’usager qui te rend invariablement ses documents avec des traces de Nutella (espérons) dessus, et qui arrive à chaque fois à te soutenir que ça y était avant ;
  • l’usager qui te parle comme si tu étais son copain, il doit penser que les bibliothécaires sont des ratés et que leur parler familièrement aide à leur réinsertion ;
  • l’usager qui essaye sans arrêt de te coller sur tes connaissances littéraires, et bien sûr il est intarissable sur des auteurs dont tout le monde se fout comme Roger Martin du Gard ;
  • l’usager dont le passage dans les toilettes t’oblige à chaque fois à les condamner pour 15 jours… Du coup, chute de fréquentation et tensions dans l’équipe de direction ;
  • l’usager qui te fait systématiquement un bourrage papier dès qu’il touche le photocopieur, puis qui vient avec un grand sourire confit d’attrition te dire « Je ne comprends pas »…

En vérité, on a mille raisons plus légitimes les unes que les autres d’éconduire les usagers. Toutefois, avant de les fiche dehors, il est parfois bon d’observer une certaine empathie pour certains d’entre eux, qui peuvent avoir des circonstances atténuantes. Prenons par exemple Meryl Streep, une Polonaise rescapée d’Auschwitz. Meurtrie à vie par sa vie concentrationnaire (famille décimée, santé très dégradée depuis…), elle a émigré aux Etats-Unis pour refaire sa vie. Là, ne ménageant pas ses efforts pour s’intégrer, elle suit des cours du soir pour apprendre la langue. Un beau jour, grâce à son professeur, elle décide de se rendre à la bibliothèque municipale. Dommage, car l’agent au bureau d’accueil est ce jour-là fort mal luné….

~~ Le choix de Sophie (1982)

A la décharge du collègue, il faut avouer qu’elle ne fait pas très envie, Meryl, quand elle se présente à la bibliothèque. Même si on n’a rien contre les filles à la peau diaphane, pardon mais la sienne suinte si gras, on dirait un vieux cellophane alimentaire… Il y a quand même des limites. En outre, la jeune femme ne sait pas regarder les gens dans les yeux : elle s’adresse à l’agent d’accueil en jetant à droite à gauche des petits regards fuyants, la voix tremblotante et l’air hagard. On devine facilement qu’elle cherche à susciter l’apitoiement du fonctionnaire pour obtenir sa diligence. Heureusement, notre bibliothécaire n’a rien du pigeon de service et ne vas pas s’en laisser conter.

Encore, si Meryl avait daigné mettre un minimum de formes. Mais que penser d’une personne qui se racle bruyamment la gorge pour attirer l’attention… En voilà quelque chose d’impoli et de vulgaire ! … Et du point de vue sanitaire, je ne vous en parle même pas, surtout de la part de quelqu’un qui a l’air d’avoir chopé la tuberculose. Et puis quoi, le bibliothécaire est occupé à mémoriser son fichier auteurs, elle peut attendre quelques minutes, car si on ne laisse pas de temps aux agents pour potasser les autorités auteurs, comment voulez-vous que derrière, ils assurent un service de renseignement efficace? Apostrophé par Meryl Streep, notre valeureux bibliothécaire va d’ailleurs en faire une démonstration éclatante:

— Excusez-moi, monsieur, pourriez-vous me dire où je peux trouver la référence… dans le catalogue… pour le très grand poète… américain du 19ème siècle… Emile DICKENS (…) –Hum, vous n’avez qu’à aller à gauche là-bas dans la salle des fiches. Mais je vous préviens, vous ne trouverez pas de référence à ce nom d’auteur. –Pas de référence… Pourquoi ? –Vous confondez avec Charles DICKENS, qui n’est d’ailleurs pas un auteur américain mais britannique. Il n’existe pas de poète américain du nom de DICKENS.

Après, ça s’envenime vu que Meryl insiste pour que le bibliothécaire vérifie. Et ça, c’est complètement exclu: le gonze connaît son fichier par coeur et refuse de perdre du temps : « Il n’y a pas de Dickens! Dois-je vous faire un dessin ?« . Pour abréger la discussion, il lève son popotin et se hisse brutalement sur le bureau du renseignement en vue d’intimer à Meryl l’idée de déguerpir. Celle-ci, impressionnée par la stature de l’agent et peut-être aussi par son hypnotique noeud-papillon, chancelle et tombe à la renverse, la tête sur le carrelage du hall d’accueil. Syncope. En grand professionnel, l’agent de renseignement garde son sang-froid et n’appelle pas les secours. Quelqu’un de moins occupé que lui peut bien s’en charger. Excellente intuition, car Kevin, un lecteur fidèle qui passait par là, trouve Meryl par terre, la ranime puis l’emmène se reposer dans sa maison. Le réconfort qu’il lui prodigue va ensuite prendre une tournure romantique et au fil du film, on va voir ces deux-là fricoter puis vivre ensemble.

Ce n’est pas inintéressant : Le choix de Sophie nous montre que même lorsque le bibliothécaire est inhospitalier ou peu disponible, la bibliothèque continue de garder sa fonction socialisante : elle est un espace de rencontres en soi, éminemment propice à l’éveil amoureux. Sérieusement, vous ne vous êtes jamais demandé combien de mariages avaient pu se célébrer grâce à la bibliothèque dans laquelle vous travaillez ? Il y en a peut-être moins que pour les patinoires ou les discothèques, mais honnêtement, à force de monter des clubs de lecture, des formations multimédia, des ateliers d’écriture et moult activités où les gens peuvent se rencontrer, il n’y a pas besoin d’être sorti de Saint-Cyr ou de la cuisse de Fabienne Egal pour imaginer qu’en dehors des heures d’ouverture de la bibliothèque, nombre d’usagers s’accouplent.

Dans notre film remarquez, Meryl Streep n’est pas tombé sur un mauvais zèbre. Plutôt intelligent et cultivé, Kevin lui offre même d’élucider la méprise qu’elle a commise à la bibliothèque municipale : « Quand tu parlais d’un Emile Dickens, tu es sûre qu’il ne s’agit pas d’Emily Dickinson plutôt ? » Et là, tout se dévoile : en fait, quelqu’un a lu un poème d’Emily Dickinson aux cours du soir que suit Meryl, mais lorsque celle-ci, touchée par la beauté du texte, a demandé à sa camarade de qui c’était, elle a entendu la réponse avec ses oreilles de primo-arrivante mal dégrossie et s’est trompée en transcrivant le nom… Une erreur classique mais pas de problème, Kevin assure. Et puisque Meryl est plus ou moins tricarde à la bibliothèque municipale désormais, il va lui acheter un recueil de la poétesse.

Kevin semble être quelqu’un de très estimable, mais ainsi qu’on s’y attendait, l’histoire va partir en biscotte. On va apprendre qu’en réalité il a menti sur toute la ligne et qu’au lieu du biologiste réputé travaillant pour Pfizer (le célèbre laboratoire inventeur du Viagra) qu’il prétend être, il est bien en réalité chez Pfizer… mais comme bibliothécaire. C’est son frère qui divulgue le pot aux roses à Meryl :

–Il n’est pas chercheur en biologie… C’est un affabulateur, un schizophrène, un malade mental. Il est vrai qu’il est employé chez Pfizer mais en fait, il travaille à la bibliothèque du laboratoire. Disons que c’est une sinécure que je lui ai trouvée… pensant que là, il ne gênerait personne…

Une sinécure. Quelle vision sympathique du métier de bibliothécaire. En gros, si vous avez un dingo dans la famille, au lieu d’écumer les asiles psychiatriques à la recherche du traitement parfait, vous lui trouvez une place de bibliothécaire quelque part, c’est beaucoup mieux pour lui et la société ne s’en portera pas plus mal, vu que de toute façon la plupart des gens qui fréquentent les bibliothèques pensent déjà que leurs employés sont des aliénés. Ça rappelle un peu cette campagne de publicité pour l’autisme, sortie il y a quelque temps et ma foi fort réussie.

La bibliothèque, dernier refuge pour les inadaptés. L’idée est originale et quand on réfléchit, plutôt valorisante. Car finalement, elle conçoit la bibliothèque non plus seulement comme l’espace social casual qu’on défend habituellement, mais comme un lieu singulier de rédemption, une sorte de planche de salut pour les paumés, une thérapie de groupe pour tous les relégués de la Création. Et franchement, je ne sais pas si vous êtes déjà allés dans la salle TV d’un hôpital psychiatrique, mais à bien des égards ça ressemble aux animations qu’on organise dans les bibliothèques : d’abord, il n’y a généralement que 5-6 pèlerins , et puis ils ont l’air bizarre : tu en as toujours deux qui mangent leur crottes de nez (un en général, d’une façon névrotique et l’autre quasi-eucharistique), tu as aussi, automatiquement ce spectateur qui pour une raison que je n’ai jamais comprise, écrit un milliard de trucs sur un petit calepin pendant toute l’animation, comme s’il devait rendre compte à une autorité suprême de tout ce qu’il voyait …

Bref. Parlons un peu du Choix de Sophie. Son réalisateur Alan Pakula semble aimer les bibliothèques car on en trouve régulièrement dans ses films (Les hommes du présidentL’affaire pélican…). Ici, c’est la monumentale bibliothèque municipale de Brooklyn qui est filmée. Les choix en termes de décor comme de cadrage montrent clairement l’intention: illustrer le côté intimidant, la froideur et la violence symbolique qu’à l’occasion la bibliothèque fait ressentir aux personnes qui s’attendent à juste y trouver les plaisirs de l’imaginaire.

Au-delà de sa scène de bibliothèque, Le choix de Sophie est un film puissant, où Meryl Streep se montre extraordinaire de justesse et d’émotion à figurer cette histoire de réminiscences traumatiques dans une Amérique des années 50 feutrée et peu compréhensive. Un grand film, adapté d’un bon et gros roman qui connut beaucoup de succès dans les années 80.

Advertisements

3 réflexions sur “L’agent qui ne blaguait pas avec l’écueil des publics

  1. Merci Allie, même si votre gentillesse –permettez-moi, ne vous autorise pas forcément à me tutoyer. Sauf si vous êtes québécoise, et là évidemment je serais obligé de m’incliner, vous n’avez déjà pas une vie facile avec votre accent tout ça.

  2. Excellent billet! J’ai beaucoup ris en fait. Je me rappelle cette scène du film. Et puis tes commentaires sont amusants, encore plus quand on travail aussi dans une bibliothèque… 😉

  3. Pingback: humour | Pearltrees

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s