Quand les roux patinent à la bibliothèque

On n’en parle jamais, mais question minorités visibles, les personnes de couverture capillaire orangée (=les roux, en dialecte ancien) ont souvent des vies assez difficiles et ce n’est pas normal. Oui, le monde peut être extraordinairement bête et méchant, regardez les caricatures hâtives qui pendant des décennies ont été dressées d’artistes pourtant sensibles et discrètes comme Mylène Farmer ou Yvette Horner. Et en politique, vous avez déjà vu un roux président par exemple (à part président d’un club de foot je veux dire) ? Bon, vous allez me répondre que oui, il y a eu Bill Clinton… mais pardon,  je vous ferais remarquer que quand ce dernier accéda aux affaires, il avait déjà des cheveux blancs, qui lui permirent de masquer opportunément sa rousseur. Revenons chez nous, on a un gouvernement qui est en train de plier boutique, vous avez vu un roux dans le lot ?  Non, pas un seul roux en cinq ans ! Même la délicieuse Nadine Morano, lorsqu’on s’approche d’elle, on dirait qu’elle a des reflets roux mais en réalité non, c’est juste que ses cheveux ne sont pas super propres vu que quand elle fait de l’équitation, sa selle est rarement bien fixée. Nulle n’est parfaite. Bref, la société méprise injustement les roux et c’est intolérable, car en définitive qu’est-ce qu’un roux sinon un blond qui mange juste un peu plus de carottes râpées que les autres ?

On blague on blague, mais jadis c’était pire. Au Moyen-âge, les peintres représentaient volontiers Judas Iscariote en roux histoire de bien montrer que c’était un félon de dernière catégorie, et il n’y a pas si longtemps on laissait le rouquin crever dans la rue, n’oublions jamais Zora la Rousse. Pas drôle non plus, dans certaines régions du globe, on flanquait les roux dans des asiles d’aliénés ; certains subirent même subi des lobotomies. Grâce à un film sympathique de Jane Campion, on connaît ainsi le cas d’une jeune néo-zélandaise, Janet Frame. De justesse, cette jolie rouquine a pu échapper à la lobotomie. Et grâce à qui, je vous le donne en mille ? A la littérature, ma bonne dame. La littérature, accompagnée de son plus fidèle destrier : la bibliothèque.

~~ Un ange à ma table (1990)

Un ange à ma table est ce qu’on appelle de nos jours un biopic –qui n’est pas le nom générique d’un médicament contre les irritations cutanées mais un « biographical picture », c’est-à-dire un film biographique. Il retrace l’histoire accidentée de la romancière néo-zélandaise Janet Frame, son scénario se fondant d’ailleurs sur l’autobiographie de cette auteur qui en plus d’être rousse (ou à cause de), était un peu lunaire, donc incomprise, donc taxée de schizophrénie. Et oui, c’était les années 40 et à ce moment-là, les diagnostics ne font pas dans la dentelle de Calais.

Janet présentait pourtant de jolies aptitudes. Issue d’une famille nombreuse et populaire, elle est une enfant agréable : super frangine, fille obéissante et bonne élève, elle aurait dû théoriquement ramasser tous les suffrages… sauf que ses contemporains préféraient s’arrêter à la petite rousse un peu boulotte, et dans la cour de récré on faisait la queue pour pouvoir toucher son épaisse chevelure abricot. Un autre amusement de ses camarades : rivaliser d’invention en matière d’insultes sur les roux, que je ne transcrirai pas ici, afin de ne pas inciter à la haine faciale.

A un moment, la spirale de l’échec est rompue grâce à un instituteur qui parvient à valoriser Janet. En effet, la fillette a un goût boulimique pour la lecture et, à force de fréquenter les mots, elle se met elle-même à écrire. Bon, ce sont au départ des quatrains plutôt mièvres qui ne cassent pas trois pattes à un couplet d’Axelle Red, mais voici, elle finit par se faire remarquer et remporte même un prix à l’école. Devant toutes les classes rassemblées, le directeur remet à Janet sa récompense : « une bourse pour l’athenaeum« .
Première réaction de la jeune fille : « C’est quoi l’athenaeum?« … ce qui traduit un esprit de synthèse assez remarquable pour son âge mais aussi une grande pauvreté langagière. En effet, si Janet avait lu autre chose que de la poésie de gare et des contes pour enfants et qu’elle s’était construite une culture un peu classique, elle saurait qu’un athenaeum est, pour le dire vite une bibliothèque privée, en référence à l’athenaeum romain qui pense-ton, abritait la bibliothèque du Capitole.

Ceci dit, reconnaissons aussi que le directeur de l’école paonne un maximum, car derrière ce titre ronflant, sa récompense consiste bonnement en une inscription à la bibliothèque. C’est sûr, il est plus distingué de dire « J’ai une bourse à l’Athenaeum » que « J’ai ma carte de bibliothèque« . C’est comme de dire « Je suis sociétaire de la Macif« , ça fait grand-de-ce-monde alors que tu as simplement assuré ta Twingo auprès d’un téléopérateur. C’est là, objectons une limite majeure du marketing territorial : à force de trouver des noms funky pour nos bibliothèques, les gens vont à L’odyssée, à la Mémo, à L’île lettrée, à la Boukinette ou à L’embellie… et finalement plus personne ne sait de quoi on parle. Tu as des enfants, quand leur père leur demande où ils ont traîné toute la journée, si le mouflet répond « J’étais au Trente » ou « au Mille-feuilles« , son paternel lui décoche une droite parce qu’il pense que c’est le nom d’établissements un peu olé-olé. Et oui. Attention.
Revenons à notre film et à cette histoire d’athenaeum , qui est un mot très désagréable à taper, je vous déconseille. Il faudrait un clavier athenaerty. Enfin, pour en donner une définition imagée, l’athenaeum est dans les pays anglo-saxons, un peu ce que le clubhouse est aux sportifs : un endroit chic pour passer du temps à ne rien faire, une bibliothèque-club pour personnes de bon goût et si possible fortunées. Ipso facto, les chauffeuses ne viennent pas de chez Borgeaud ou Demco mais plutôt de chez Chesterfield et les moeurs y sont plus libérales qu’en bibliothèque publique. Par exemple, si vous êtes inscrit à l’athenaeum de Boston, vous payez votre carte 290$/an mais vous pouvez venir avec votre chien de compagnie

Janet, elle, n’a pas de chien donc elle se déplace juste avec sa tignasse et ses poux (sic). Devant la façade monumentale de l’athenaeum, elle a un moment d’hésitation puis, bravant son appréhension, elle gravit le perron et pénètre respectueusement dans cette bibliothèque, marchant sur des oeufs comme si elle se trouvait dans une basilique.  A l’intérieur, avouons, cet athenaeum n’est pas le plus classieux de la Création : aucun livre n’est aligné sur les étagères –lesquelles sont pour la majorité grillagées, on se croirait dans une animalerie du quai de la Mégisserie, et ça sent la poussière, les espaces sont exigus, les gens y sont impolis et tu te prends des coups de sac à main pire que dans les files d’attente des expos au Grand Palais. Bref, rien de spécialement cosy.

Maligne comme elle est, Janet trouve sans difficulté la « Juvenile section » (section adolescente) qui l’intéresse, quoiqu’elle n’ait pas encore l’âge requis (14-21 ans). Un léger problème d’ailleurs : si intellectuellement elle est en avance sur son âge, physiquement Janet est nettement desservie par sa petite taille. Les travées –trop hautes, ne sont absolument pas adaptées aux prépubères, et la vague échelle qui stagne comme une peau de chagrin dans un coin de la bibliothèque ne lui inspire pas franchement confiance. A défaut, la fillette se rabat donc sur l’étagère la plus accessible et y attrape une poignée de livres au hasard. Ceux-ci sont tous en plus mauvais état les uns que les autres mais pourquoi jouer les difficiles puisque c’est gratuit, n’est-ce pas.

On revoit Janet une heure plus tard, chez elle, les bras chargés des emprunts faits à la bibliothèque. La fillette a pris des livres pour toute la famille et commence la distribution : des manuels de bonnes manières pour ses soeurs, un roman de cowboys de Zane Grey pour le daron, un recueil illustré des contes de Grimm pour la maman… C’est trop mignon. La mère ouvre son livre sur le « Bal des douze princesses » et s’évade immédiatement, tandis que le papa tire un peu la trombine du fait qu’il aurait bien aimé lui aussi un livre avec des images… Tout ça n’est pas forcément de la grande littérature, mais on est aux anges de voir toute une famille unie dans l’amour de la lecture grâce à la bibliothèque.

Vous aurez néanmoins noté que ce miracle n’a pu se produire que parce que la carte de bibliothèque de Janet lui a permis d’emprunter des documents adultes autant que jeunesse… contrairement à nos bibliothèque françaises quelquefois étriquées sur ce genre de possibilités : un enfant de 10 ans qui ne peut emprunter ni un disque de Philippe Katerine (alors que c’est sans doute la chanson enfantine la plus intelligente depuis longtemps), ni un livre d’art sur Escher parce que ce dernier est rangé en section adulte. On observe ça tout le temps dans nos bibliothèques, mais honnêtement, n’est-ce pas un peu archaïque ? Dans la vraie vie des vrais gens, pas besoin d’avoir un münster de sociologie pour savoir que l’accès aux oeuvres est conditionné par les codes culturels et le niveau de lecture des individus, et aucunement par leur âge, non ? La politique documentaire, j’adore et c’est vrai que c’est super sympa de cogiter des siècles dessus, mais il serait également urbain qu’on ne dresse pas des murs infranchissables au moment de l’emprunt, sinon adios notre poldocos. Punaise, quand j’avais 9 ans, heureusement que j’avais les livres de ma grand-mère pour découvrir des vrais romans de Hugo, Julien Green et même Camus, car si j’avais uniquement compté sur ma petite bibliothèque de banlieue, jusqu’à mes 14 ans j’aurais juste mangé du Sylvain et Sylvette et l’intégrale des Folio Cadet … et à l’heure qu’il est, je tiendrais sûrement un blogue sur les playmobil d’avant-les-mains-qui-tournent ou un truc approchant. Remarquez, ce serait peut-être plus palpitant, c’est vrai, d’un point de vue anthropologique, vous n’avez jamais songé à ça, des générations entières d’enfants qui ont dû s’adapter à ces figurines hyper-contrariantes qui interdisaient toute préhension horizontale et se montraient incapables de réaliser des actions de base telles que s’accrocher à une branche ou tenir le guidon d’un vélo… Je vous dis pas la conception de la vie qu’on développe après ça.

Bon, revenons à notre film. Grâce à sa carte gratuite à l’athenaeum, Janet peut assouvir sa soif de lecture et monter en puissance au niveau de l’écriture. Cette littérature qui lui offre par ailleurs un refuge face aux difficultés qu’elle rencontre dans le monde. En effet, toujours plus en retrait, elle ne va plus vivre les plaisirs du monde sensible que par procuration, à travers les aventures de ses soeurs et de ses copines plus extraverties. Aussi, quand au collège son professeur de lettres s’intéresse à elle, ce n’est pas que dans le bon sens, et notant que ses premiers essais littéraires sont autant brillants que frappadingues, il signale notre Janet auprès des autorités sanitaires. Déveine, la jeune fille va être conséquemment internée dans un asile d’aliénés pendant des années, où à tous crins, malgré les traitements et les électrochocs, elle n’aura cependant de cesse d’écrire, refilant ses manuscrits à ses soeurs qui s’efforcent de les faire connaître et publier.  Un jour, le médecin dit à notre amie qu’il va la lobotomiser afin de la soulager un peu de ses démons… mais miraculeusement, on apprend au même moment que le premier recueil de nouvelles de Janet, Le lagon, vient de recevoir un prix littéraire. Dans le doute, les médecins s’inclinent et la libèrent. Janet sort de l’enfer de l’asile et bénéficie alors d’une bourse qui va lui permettre de partir en Angleterre, puis de rencontrer un vieil écrivain qui l’hébergera et jouera le rôle du mentor, au grand dam du papa de Janet qui ne savait pas que les mentors se baladaient de façon aussi débraillée dans leur maison…

En tout cas, on ne parlera plus de madame Janet Frame comme d’une rousse ou d’une schizophrène, mais enfin, comme d’un grand écrivain.

C’est là l’aspect le plus remarquable du film de Jane Campion : on y voit magistralement illustré, comment la grandeur et l’invention peuvent si brillamment surgir des êtres malmenés par la vie. Comment le petit, le faible, est le plus à même de faire toucher la grâce et l’universel au monde qui s’agite sottement dans l’ordre et la morale. Un très bon film.

Pour le découvrir, nous pourrions judicieusement nous rendre dans la bibliothèque municipale d’un petit village du Jura nommé Les rousses ; malheureusement, la bibliothèque, forte de 6000 documents,  ne propose pas de collections audiovisuelles et il faudra requérir la BDP du Jura pour en demander l’acquisition et l’acheminement par bibliobus. Ceci dit, la ville de Jean-Jacques Rousseau n’est pas loin, et en trois quarts d’heure vous pourriez habilement rejoindre l’une des nombreuses bibliothèques de la ville de Genève : la bibliothèque Filigrane, spécialisée sur le thème de la condition féminine et qui permet de visualiser sur place le DVD d’Un ange à ma table. Attention toutefois à l’heure à laquelle vous arrivez, car le film dure plus de 2 heures et demi. Sinon, initiative intéressante, la bibliothèque Filigrane autorise l’emprunt y compris pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent adhérer au réseau genevois : il s’agit de prêts sous caution (20 CHF, soit un peu plus de 15€ ) de 10 documents (dont 2 DVD) pour une durée de 14 jours.

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2 réflexions sur “Quand les roux patinent à la bibliothèque

  1. C’est vrai que JP Gaultier n’est pas forcément l’impresario idéal pour qui veut raser les murs et faire oublier ses signes distinctifs. C’est toujours plus soft que Gilbert Collard, remarquez.

  2. C’est dingue parce que ma fille m’a parlé justement des blagues de mauvais goût qui circulaient sur les roux, elle précisait, devant mon ignorance de cet ostracisme dont sont victimes les roux, qu’ils étaient l’objet de railleries. Bon pour Yvette il faut dire que même si elle n’avait pas été rousse, vu que Jean-Paul avait mis le paquet, elle a été une victime idéale.

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