Cette résidence secondaire nommée bibliothèque

Pendant près de deux semaines, c’est dur d’y avoir coupé, on n’a pas arrêté de voir Nanni Moretti se pavaner dans tout Cannes, à bisouter Jean-Paul Gaultier par-ci, à recevoir des accolades d’actrices affriolantes par-là, ou à s’enfiler des cocktails à plus de 15€ le verre avec des vedettes américaines ou des Moscovites si friqués que si tu leur coupais une main tu pourrais construire une médiathèque de 4 étages en Ardèche juste avec le revenu de leurs bagouses. Bref. En tout cas, et même si j’ai déjà eu l’occasion dans ce blogue d’évoquer mon hétérosexualité, je tiens à dire que Nanni Moretti est –et de plus en plus, un très bel homme. Pour autant, son escapade azuréenne ne doit pas nous faire oublier qu’avant d’être le milord de ces messieurs-dames, il en menait nettement moins large quelques années en arrière. Deux films sortis dans les années 80 attestent qu’en effet il ne fréquentait pas tant les soirées mondaines et les festivals internationaux que plus sobrement : les bibliothèques publiques.

~~ Bianca (1983) ~~La messe est finie (1985)

On ne va pas tourner 106 ans autour du plot, le Nanni Moretti des débuts a une vie proche de la marginalité. Pas socialement, non, pour ça Nanni est très bien : fonctionnaire dans les deux films (fonctionnaire de Dieu dans l’un, professeur de mathématiques dans l’autre), il exerce à chaque fois sa vocation avec un sérieux qui force le respect et lui assure une reconnaissance unanime. Mais c’est du côté psychologique que ça part en quenouille. Nanni est en effet un genre d’hyper-actif qui colle sans arrêt aux basques de ses proches, les assaille de questions qui ne le regardent en rien, critique leur vie, se plaît à soulever les tabous que les gens s’échinent à maintenir sous le boisseau… Et il palabre, palabre, palabre, c’est abominable. Du coup, il vit dans une confusion totale entre espace intime et espace public, et quand il se rend à la bibliothèque, c’est sans vergogne pour y régler ses problèmes personnels et familiaux. Dans Bianca, on le voit ainsi courir dans tout le lycée après sa collègue enseignante dont il est fou amoureux et lorsqu’il tombe sur elle dans la petite bibliothèque de l’établissement, il trouve l’endroit idéal pour l’entreprendre des choses les plus intimes qui soient, au mépris de tout règlement intérieur. Dans La messe est finie où il essaye de sortir les vers du nez de sa mère (une bibliothécaire de la génération chignon) afin qu’elle lui révèle les vieux secrets de la famille, il se rend carrément sur le lieu de travail de celle-ci pour mener son interrogatoire. Heureusement, ce volubile rejeton débarque pendant la fermeture au public. Pour ne pas se faire griller par ses collègues, la maman l’invite à improviser ce conseil de famille dans une des salles de lecture.

Dans son usage des bibliothèques, on aura compris que Nanni Moretti dénote quelque peu. Sans doute également innove-t-il ; en effet, alors que toute la profession s’emploie à  faire en sorte que la bibliothèque soit un lieu familier pour les gens, Nanni, lui, passe à la vitesse supérieure et conçoit carrément la bibliothèque comme un lieu familial. La bib’ avec lui, c’est comme à la maison… Après tout, pourquoi pas ?

Bah oui, si on se place du point de vue des professionnels, venir à la bibliothèque et y régler ses problèmes personnels, c’est une façon comme une autre de s’approprier le lieu, de le faire sien. Rien de plus naturel, tout le monde n’essaye-t-il pas de se sentir à l’aise à la bibliothèque ? Dans cette démarche, chacun a d’ailleurs sa petite recette, du côté des usagers comme des professionnels :

– cas n°1 : tu es directeur/directrice de la bibliothèque. Bonne pioche : là, tu n’as pas besoin d’y aller de main morte, dès ta première semaine d’embauche –et même si la bibliothèque est en pleine récession budgétaire et que tout le monde pleure pour acheter ses documents et ses fournitures, franchement on s’en fiche, tu demandes à refaire complètement ton bureau. Mobilier, moquette, couleurs des murs… tu fais la totale. Surtout, pense à soigner les détails : les stores vénitiens et les éclairages indirects, c’est mille fois plus feng shui que les néons et les stores en plastique prévus par l’architecte de l’époque. Bref, sans complexe tu te fais un petit cocon qui sera également apprécié de tes agents, car quand tu les convoqueras dans ton bureau pour leur refuser un congé ou une formation, ils le prendront toujours mieux dans un environnement cosy.

– cas n°2 : pas de chance, tu es sous-fifre. Tu as au moins 3 niveaux hiérarchiques au-dessus de toi et le conservateur ne t’as pas salué depuis près de 6 mois. Là, il va falloir être plus astucieux si tu veux te sentir comme chez toi à la bibliothèque. Première possibilité, tu surinvestis sur la décoration : tu ramènes tous tes bibelots en porcelaine de Chine dont ton conjoint t’a sommé de débarrasser la maison, et tu fabriques une sorte d’autel autour de ton PC avec ta collection de chats ou de grenouilles prompts à te ressourcer. Si tu n’aimes pas les batraciens, tu peux aussi jouer sur l’ambiance sonore : tu t’achètes un baladeur mp3 à Auchan, ils en font de très bien maintenant, et tu encodes tout le rayon relaxation de la section disco. Vissée constamment sur tes oreilles, cette musique lénifiante devrait normalement te mettre à l’aise. Par contre, fais juste attention, des fois tu vas avoir un collègue qui voudra te causer, et comme tu entraveras rien avec les chants des orques et les synthés new age qui te caressent les esgourdes, il est indispensable que tu apprennes les deux-trois gestes qui sauvent (mimer l’acquiescement enjoué, simuler l’air intrigué, affecter la circonspection…)

– cas n°3 : tu es adhérent à la bibliothèque, avec le forfait tous supports, la carte de photocopies et tout le toutim…  Bref, t’as la gold. Comme tu es un peu connu des bibliothécaires, tu peux t’autoriser quelques écarts de convivialité. Aussi, une fois que tu t’es établi(e) dans un des fauteuils vert pomme du coin presse, n’hésite pas à ôter tes chaussures pour t’aérer les pieds ou à te délasser en remplissant la grille de mots croisés du Figaro qui est comme on le sait la meilleure page de ce beau quotidien. Théoriquement, personne ne devrait rien objecter, mais au cas où un bibliothécaire (sûrement un nouveau) viendrait quand même te trouver,  tu n’as qu’à sortir le sésame habituel –étant donné que tu connais au moins un bibliothécaire sur deux par leur prénom : « Ah bon, pardon, mais Sylvie m’a dit l’autre jour que je pouvais…« .

– cas n°4 : tu vas à la bibliothèque juste comme ça. Vu que tu n’es pas inscrit, tu n’as hélas pas le droit à grand-chose : pas d’emprunt, pas de poste informatique, pas de code wifi, pas moyen d’écouter un disque sur une des platines à disposition… Pour te sentir chez toi, il te reste les toilettes et le panneau d’affichage dans le hall. Par exemple, tu peux inscrire au marqueur, sur les murs des WC, ton numéro de téléphone ainsi que tes préférences en termes de partenariat sexuel. Attention : ne commets pas l’erreur du débutant de balancer l’info dans la partie où tu fais toi-même pipi, ça n’a aucune utilité à part celle d’admirer ton écriture.  Si ta préférence va aux femmes, va donc inscrire tes coordonnées dans les toilettes féminines et mieux, sur le miroir au-dessus du lavabo de ces dames ,c’est beaucoup plus efficace. Fais tout ça évidemment à l’indélébile, car le ménage est malheureusement fait presque tous les jours dans les bibliothèques.

Arrêtons de nous égarer et retournons-en aux films de Nanni Moretti si vous le voulez bien. Ils le méritent amplement, et pour ceux qui n’ont découvert le cinéaste italien qu’à partir de Journal Intime, sachez qu’il y a déjà –dans La messe est finie comme dans Bianca, tous les ingrédients qui composent la merveilleuse alchimie de Moretti : la fantaisie et la mélancolie se côtoyant comme un vieux couple, l’introspection ludique et échevelée, les obsessions incongrues du quotidien, une expression de la liberté qui confine à la folie douce… et une prestation musicale aux petits oignons. Qu’on soit plutôt Piovani ou Piersanti (les deux musiciens fétiches de Moretti), la musique est dans les deux films de celles qui vous marquent durablement.

En outre, accéder à ces deux films est très pratique car dans leur édition française ils sont réunis dans un même coffret DVD… sauf que ces diablesses de bibliothèques publiques, dans leur malice courante, dépiautent sans pitié ce coffret pour en faire deux documents. C’est éminemment futé car ça permet de comptabiliser deux emprunts au lieu d’un. Si on était plus malin d’ailleurs, on ferait pareil avec les livres et on les reconditionnerait par chapitre, imagine les combos que tu te ferais avec certains titres.

On rigole, mais c’est un peu dommageable car les deux films présentent une unité évidente et il est passionnant de les regarder en enfilade afin d’observer les délicates variations artistiques du signore Moretti. Ceci dit, je ne vais pas bouder pour ce détail et vous inviter plutôt à découvrir ces deux petites perles en vous rendant par exemple dans le Rhône (le département, pas le fleuve), à la médiathèque de Rillieux-la-Pape qui comme son nom le laisse deviner propose également le plus « papesque » des films de Nani Moretti, son récent et merveilleux Habemus Papam. Et si vous faites partie de ces personnes bizarres ou pauvres à n’avoir pas de télévision chez vous, sachez que la médiathèque vous offre encore de visionner ces films dans le petit coin salon aménagé à l’intérieur de l’espace musique & cinéma.

— Tu crois que j’ai une chance de trouver l’édition française de La (…) Qu’est-ce qu’il y a ? — … Je regarde tes escarpins, ils sont très beaux ! –Ça, on me l’avait jamais sorti… mais c’est vrai, tu as raison ils sont jolis.

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3 réflexions sur “Cette résidence secondaire nommée bibliothèque

  1. j’ai adoré … deux fois ce film : la 1ère, c’était il y a dix ans, et la 2ème, c’est depuis qu’amazon me l’a expédié (vitesse éclair). c est un film plein de silences, reposant, et qui peut être en même temps comique (pr les amoureux de l italie et de son peuple). Musique très belle qui permet de pénétrer encore mieux dans l’intimité de Moretti, mais pas d’un regard voyeur, mais pour mieux comprendre son approche des évènements qui le perturbent.Certaines séquences (balade à scooter) évoquent si bien la douceur de l’Italie…Un film intelligent et pas intellectualiste.

  2. Bonjour Raphaël et merci pour ce message qui nous enseigne sur deux points :

    – ces êtres bizarres que sont les bibliothécaires ont donc des amis ! On avait des doutes, mais maintenant c’est confirmé, voilà un grand pas de fait pour la reconnaissance de ce métier trop souvent dévalorisé.

    SOS Fantômes contient en effet une scène de bibliothèque, tournée à la New York public library, qui est décidément la bibliothèque qui de par le monde a accueilli le plus de tournages de films !

    Bonne continuation à vous, et soignez bien votre amitié car les bibliothécaires en ont grand besoin pour leur équilibre.

    Mp

  3. Bonjour, une amie bibliothécaire à Rilleux La Pape m’a conseillé votre blog, que je découvre. L’idée est excellente, la prose est agréable. Puis-je vous conseiller un film so 80’s avec une belle séquence en bibliothèque (avec fiches qui volent et parquet qui couïne) : SOS Fantômes !

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