Dieu est-il conservateur ?

Quand on démarre dans le métier de bibliothécaire, on a toujours tendance à voir les conservateurs comme des dieux. Et c’est vrai que généralement il en jette, notre conservateur : quand il arrive le matin sur le parking de la bibliothèque, même s’il manque trois fois de caler avant de se garer, avez-vous remarqué, de sa vitre ouverte on n’entend jamais de R’n’B de supermarket ou Europe 1, mais une musique classique non déflorée par les pubs ou bien ce bourdonnement caractéristique qui nous est au départ inconnu et dont on apprend un beau jour que c’est celui d’une éminente radio : « France culture ».

Au-delà du style, c’est évidemment son savoir qui fait du conservateur un être supérieur et vénérable. Qui a déjà passé un concours ou un entretien d’embauche avec un conservateur dans le jury le sait : alors que les DRH ou les DG te posent des questions trop faciles du type « quelles sont vos qualités et vos défauts? » ou « comment vous situez-vous dans le travail en équipe?« , le conservateur est lui largement au-dessus de la mêlée et tu restes médusé par tant d’érudition quand il te demande d’un air détaché : « Que pensez-vous de la démarche de déconstruction du roman chez Lobo Antunes ?« . Oui, le conservateur est un pur esprit, et franchement, si on n’était pas aussi rationnel on pourrait imaginer qu’il vient d’ailleurs. Un film sorti l’année dernière aborde sans détours le sujet et émet le postulat suivant : si Dieu occupait un emploi quelconque au sein de notre société, il serait assurément conservateur des bibliothèques. Laissez tomber la charpenterie, et bienvenue dans…

~~ L’agence (2011) 

Le monde n’est pas régi par le hasard, ça nous le savions. Depuis que Angela Merkel est arrivée sur Terre en tout cas, ça ne fait plus un pli. Ce qu’en revanche nous ignorions, c’est que la totalité des destinées humaines est consignée dans une espèce de livre électronique, une sorte d’e-book total continûment rédigé par un collectif de conservateurs réunis pour cette mission dans une bibliothèque gigantesque : l’Agence (« adjustment bureau« ). Je n’aime pas dévoiler les fins de film –sauf si c’est pour embêter bien sûr, mais je dois tout de suite vous révéler que ces bibliothécaires-rédacteurs sont en fait des anges-gardiens à la solde de leur conservateur en chef alias Dieu himself, qui coordonne la rédaction de ce fameux livre appelé Le plan et qui est un peu comme le dictionnaire de l’Académie française : une entreprise interminable. Car l’équipe de ces joyeux cocos (conservateurs-contributeurs) lui apporte sans arrêt des retouches qui ont pour vocation de réajuster la vie des individus qui essayent de s’affranchir du scénario qui a été écrit pour eux. Et si les récalcitrants persistent, les conservateurs opèrent un désherbage brutal appelé réinitialisation, version moderne du pilon. C’est effrayant mais si l’équilibre du monde en dépend. ..

On aimerait bien connaître l’auguste coordinateur de ce livre. Hélas, on ne verra jamais dans le film à quoi ressemble ce conservateur en chef démiurge. On apprendra juste que son bureau est au dernier étage de la bibliothèque.

Celle-ci exhale une ambiance particulière. D’abord, à l’instar de nos bibliothèques départementales, elle n’accueille pas de public, c’est une bibliothèque faite par les bibliothécaires pour les bibliothécaires. Aussi, quand un quidam (Matt Damon) a décidé pour une raison qui lui appartient de réécrire lui-même sa destinée et de pénétrer de force dans la bibliothèque avec sa nana –une fille en escarpins qu’on croirait sortie de la publicité Carte Noire, le conservateur adjoint est furax. Il convoque toute l’équipe de direction, déclare l’état d’urgence et somme tous les magasiniers –dont la tenue de travail est un crossover entre un agent de CRS et un Daft Punk, de descendre dans la salle de lecture et de rétablir l’ordre en refoulant Matthew à base de matraques. On voit dès lors ce pauvre Matt courir comme un diable dans toute la bibliothèque pour éviter de se faire taper dessus, bousculant les agents qui se trouvent sur son passage et faisant valdinguer les lampes sur les tables de travail. Sa petite copine semble trouver la situation normale.

Une autre chose fait de cet établissement une drôle de bibliothèque comme dirait notre consoeur Anne-Marie : à part le livre que nous venons d’évoquer, on n’y trouve aucun document ! Pas un seul bouquin dans les rayonnages ni sur les chariots de rangement. Cela semble bien mystérieux, et en même temps, si toute la connaissance du monde est rassemblée dans un seul livre, on admettra que ça ne sert pas à grand-chose d’en proposer d’autres, si ce n’est éventuellement des doublons. Sauf qu’on le sait, les bibliothèques détestent acheter les bouquins en plusieurs exemplaires. Elles préfèrent n’avoir qu’un seul volume et gérer des files de réservation de 10 personnes sur un best-seller, c’est beaucoup plus rigolo. Surtout quand c’est l’épuisante Mme Broussel qui vient pour emprunter le dernier Patricia Cornwell et qu’on peut lui répondre goguenardement : « Vous savez, Mme Broussel, il y a déjà 7 personnes devant vous, donc d’après mes pronostics c’est triste mais vous ne pourrez malheureusement le lire que dans 6 mois minimum. Je vous fais la réservation quand même ? (grand sourire patelin) »

En tout cas et pour être plus sérieux, je n’ai jamais compris pourquoi les « politiques documentaires » des bibliothèques publiques françaises, pourtant portées à un usage collectif, considéraient ordinairement leurs collections dans une unicité pour chaque titre acquis. Il y aurait sans doute avantage à s’inspirer sur ce point des bibliothèques académiques qui, elles, acquièrent régulièrement en moult exemplaires.

En tout état de cause, la bibliothèque de l’Agence n’investit pas dans le doublon. Elle ne possède donc qu’un livre et du coup, on se questionne sur l’utilité d’avoir une si grande bibliothèque. Un petit distributeur automatique au coin de la rue façon vidéo-club n’aurait-il pas suffi ?

La réponse, seuls les scénaristes la connaissent. Toujours est-il qu’en accord avec le chef décorateur de ce film à gros budget, ils ont préféré tourner dans la majestueuse New York public library, dont ils ont occulté toutes les étagères avec des panneaux en bois et des rangées de livres-leurres immaculés, afin de nimber cette bibliothèque d’une atmosphère ésotérique.

Ce pourrait être un choix intéressant en termes d’identité territoriale mais force est de constater que les bibliothécaires qui travaillent dans cet établissement ne semblent pas très épanouis. Tandis qu’ailleurs, certains pinaillent parce qu’on leur demande juste de porter un badge, les bibliothécaires de L’agence sont beaucoup plus mal lotis: on leur impose carrément le port d’une espèce d’uniforme entre le Dupont-Dupond et le Blues Brother à la retraite, c’est hideux. La motivation générale, fatalement, s’en ressent ; il n’y a  qu’à voir ce vieux conservateur qui déverse son désarroi :

« On passe toute sa carrière à espérer qu’un jour on nous mettra sur un dossier rouge qui nous permettrait de nous faire vraiment un nom… »

Tel autre se plaint du manque récurrent d’action à la bibliothèque :

« –Alors, on va enfin passer en mode opérationnel ? C’est si excitant ! … … Pas de veine, son responsable calme aussitôt ses ardeurs : « –Non, on ne va pas passer en mode opérationnel. Je ne suis pas arrivé à mon niveau en prenant des risques idiots. On va plutôt envoyer le dossier à un échelon supérieur, où ils auront la latitude de le traiter ».

Damned, la hiérarchie verrouille tout. Heureusement que ce n’est qu’un film et que tout ça est pour de faux. Précisons d’ailleurs que toute ressemblance avec l’organisation interne d’une certaine bibliothèque nationale d’Europe occidentale installée près d’un quartier chinois ne saurait être que fortuite. On est ici dans de la science-fiction pur jus. La preuve : L’agence est construit à partir d’une nouvelle de Philip K. Dick et on ne s’étonnera pas de trouver à cette adaptation quelque chiasmatypie (28 points au Scrabble) avec des films comme The Truman show ou The box. Si l’on excepte le jeu assez juste mais propret de Matt Damon, L’agence est un film captivant –efficace comme on dit maintenant, quoique légèrement alourdi par une histoire d’amour un peu nunuche.

Je vous invite à découvrir L’agence  en vous rendant à Brest, dans les bacs ciné d’une des cinq bibliothèques de la ville qui proposent le DVD du film. Et si après l’avoir visionné, la question « est-ce que Dieu existe? » vous turlupinait, sachez que vous n’aurez malheureusement pas le droit de la poser aux bibliothécaires brestois, qui se proposent en revanche, via BiblioSésame, de répondre à toutes vos autres questions  moins tendancieuses. Autre précaution d’usage : quand vous prendrez le chemin de la bibliothèque, n’oubliez pas votre pébroque car pour rappel Brest est la ville la plus pluvieuse de France. Elle pourrait d’ailleurs proposer un partenariat intéressant à Matt Damon, fondateur depuis 2009 d’une ONG dont l’objet est précisément de faciliter l’accès à l’eau potable dans les pays déficitaires. Les quelques pétroliers qui, chaque jour, débarquent leurs hydrocarbures à Brest, pourraient par exemple repartir chargés de la bonne eau-de-pluie-brestoise au lieu de faire le voyage retour avec les cales vides…

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7 réflexions sur “Dieu est-il conservateur ?

  1. Faut peut-être pas pousser non plus, Virg’. Si vous deviez absolument vous choisir un dieu, je vous conseillerais personnellement quelqu’un qui s’habille mieux que moi. Quand vous aurez trouvé, dites-moi, et si vous voulez, promis je veux bien être votre diacre.

  2. Pingback: Dieu est-il conservateur ? « BibElec

  3. Merci Joëlle,
    pour tout vous avouer j’essaye également de ne louper aucun article, même si parfois ma passion pour le curling indoor en pâtit.

  4. Merci pour ces découvertes de films, trop bien le blog, je ne rate plus un seul article

  5. Il n’y a pas de recette miracle à mon avis, mais personnellement je dirais : du talent, de l’opportunisme et de la chance.
    Exemple : tu as ton adversaire qui vient de poser CHIASMA en faisant le malin comme quoi il a plein de vocabulaire (en même temps il faut bien que son doctorat en biologie moléculaire lui serve de temps en temps vu que le pauvre est devenu par dépit bibliothécaire en section adulte, responsable des acquisitions en 600 — la dèche lOl).
    Et bien toi, derrière, tu lui ruines sa réputation en apposant juste TYPIE et tu rafles la mise. En plus, comme t’es un veinard, tu ajoutes un S qui te permet de choper le triple et tu caracoles en tête jusqu’à la fin de la partie.

    Si vous avez besoin d’autres conseils au Scrabble, n’hésitez pas cher Fabien, c’est un jeu où je me défends pas mal (j’ai été formé à l’école hollandaise).

    Mp

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