Demain, les bibliothèques 0.2.

Imaginez une société dans laquelle les gens se désintéresseraient complètement de la lecture. Une société abrutie par un entertainment lancinant qui canaliserait toutes les distractions en dehors du culturel, et qui n’offrirait plus aux populations que des loisirs vulgaires, tels que partir en voyage organisé sur Jupiter avec des retraités d’une centrale à fusion inertielle, ou applaudir dans des stades bondés 15 gugusses qui courent sur des motos à hydrogène après une boule de pétanque en titane (le rollerball). Bizarre, mais heureusement impossible, pensera-t-on. Car on est en France, le pays des Lumières, des Chiffres et des lettres et des présidents-écrivains, et Dieu merci il est peu probable que la littérature et le savoir disparaissent un jour de nos écrans radar.

En plus, on serait embêté, que ferait-on de tous nos établissements de lecture publique ? Vous avez déjà essayé de requalifier une bibliothèque, vous ? C’est mal fichu, une bibliothèque. Si on enlève les livres et les disques, il n’y a plus que des grandes salles avec des extincteurs et du linoléum ultra-moche, des halls mal gaulés, et puis –ce n’est pas anodin, des bibliothécaires. C’est pas facile à recycler, un bibliothécaire. En effet, on a tous eu des collègues qui venaient des espaces verts, du centre social ou du service des sports, mais par contre, de mémoire de fonctionnaire on n’a jamais vu un seul bibliothécaire qui ait été reclassé dans un autre service. Personne n’en veut. C’est comme une étagère de chez Asler, tu te vois récupérer une étagère Asler pour la mettre dans ton salon ? C’est horrible ces trucs-là, il n’y a que les bibliothèques pour avoir des goûts pareils.

Bref, le jour où la population en aura marre des livres et des pratiques culturelles, il vaudra mieux pour les 25000 bibliothécaires de France qu’ils aient prévu un plan B, sinon ça va être une hécatombe.

Quoique. Un film d’anticipation assez pointu s’est penché sur la question et émet l’hypothèse que grâce aux merveilles sans cesse renouvelées du monde digital, les bibliothèques ne vont pas disparaître, elles vont juste exister différemment. Let’s go.

~~ Rollerball (1975)

Rollerball, c’est l’histoire d’un champion de rollerball, adulé et grassement rémunéré, mais qui en a plein les bottes qu’on le prenne uniquement pour une bête des stades et des calendriers pour quadras sur le retour. Il souhaite –c’est bien légitime, évoluer vers une carrière culturelle. Un peu comme Yannick Noah si vous voulez, sauf qu’il ressemblerait plutôt à John McEnroe en fait.

Le problème, quand tu es un sportif de haut niveau, c’est qu’à cause de l’entraînement et des fredaines nocturnes, tu n’as jamais eu l’occasion de faire des études et de t’ouvrir vraiment au monde. Les premiers pas de John dans le culturel sont donc prudents : il ne se lance pas tout de suite dans l’achat d’oeuvres d’arts ou des choses comme ça,  il va d’abord faire un tour à la bibliothèque de sa métropole. Et comme il n’est pas très à l’aise dans cette démarche, il demande à un de ses copains de l’accompagner. Souci : John ne connaît que des sportifs et le camarade qui l’accompagne n’est pas très chaud pour une sortie bibliothèque. « Moi le truc que je préfère, c’est les centres de loisirs… Ou alors, si je pouvais me faire une secrétaire, ça j’aimerais vraiment bien… » (je précise que le doublage français n’est pas assuré par Franck Ribéry). John insiste et explique à son ami que ce n’est pas de la blague : il a réellement envie d’accéder au savoir et de se cultiver. L’autre ne voit toujours pas l’utilité de la bibliothèque : « Si tu veux savoir quelque chose, pourquoi passer par les livres ? Si j’étais toi, je ferais plutôt venir un enseignant à domicile, on a des cartes privilégiantes en plus »

Des cartes « privilégiantes ». C’est clair, certains auraient besoin de cours de français à domicile. L’oeil lubrique du jeune homme nous laisse cependant à penser que ce n’est pas exactement ce type de profs particuliers qu’il a en tête.

Les deux sportifs abordent la bibliothèque, un bâtiment assez massif qui jouit d’une visibilité remarquable dans le quartier. On a d’ailleurs plaisir à voir que dans le futur, les bibliothèques gardent le même souci de singularité architecturale que celles qu’on construit de nos jours. Côté développement durable en revanche, elles vont beaucoup plus loin, mues par un sens aigu de la réhabilitation : ainsi, la bibliothèque de Rollerball, manifestement construite à partir de la décapitation d’un château d’eau. Pas sensationnel au niveau de la lumière naturelle, mais en même temps, il n’y aura sans doute plus que des livres électroniques aux écrans lumineux, donc les bibliothèques du futur pourront souffrir d’être des lieux obscurs.

A l’intérieur, c’est moins innovant. Le personnel d’accueil est habillé en jaune, les moquettes sont bleues et les plantes vert fluo, on se croirait chez Ikéa. La circulation dans les espaces a l’air tout de même moins diabolique puisque nos compères parviennent dans la salle de références en moins de 10 minutes. Ils s’approchent de la banque d’accueil, où siège la bibliothécaire –une jolie femme qui pourrait être Denise Fabre, ayant piqué à Emma Peel sa combinaison bicolore en stretch qu’elle aurait distendue à cause d’une erreur de programme de lave-linge. La dame est charmante, son élocution et sa dentition sont parfaites, mais les réponses qu’elle fait à John sont loin de le contenter.

Bien qu’elle dispose de trois ordinateurs pour chercher dans le catalogue, Denise ne trouve effectivement aucune des références demandées par John. A la fin, elle est obligée de lui lâcher : « Désolé, les livres que vous demandez sont tous dans le domaine réservé« . John n’est pas idiot, il est capitaine de son équipe et il a déjà vu neiger, comme on dit au Québec. Il réclame des explications. Prise en défaut, Denise crache le morceau et nous livre en détail tout le circuit du livre de demain :

Premièrement, les livres imprimés n’existent plus : c’est ringard et ça prend trop de place. Les bibliothèques du futur ont donc concentré leurs activités sur une rétronumérisation de l’ensemble du patrimoine écrit. Problème, la numérisation de masse, on connaît, ça sature les serveurs ; alor,s comme nos descendants ne sont de toute façon pas vraiment portés sur la lecture, les bibliothèques choisissent peu à peu d’arrêter la numérisation en texte intégral, pour rentrer seulement dans les machines des versions abrégées des oeuvres (sorte de variante jusqu’au-boutiste et techno du Reader’s digest).

De fait, la tâche principale des bibliothécaires du futur consiste à lire puis à résumer sur une fiche bristol (sic) le contenu de chaque bouquin. Lesdites fiches bristol sont ensuite envoyés à Genève où se trouve la Bibliothèque Centrale du Monde, qui les rassemble et les numérise en vue de les verser dans une sorte de supra-catalogue informatisé (le fameux « domaine réservé« ) servant de base à toutes les bibliothèques du monde. Hum. Notre héros, avide de connaissance, demande qui s’occupe de ce catalogage. Denise lui répond sans conviction :  » Ça doit être le Complexe informatique qui fait ce travail « … Et bien, dire que dans nos bibliothèques actuelles on se plaint de la mainmise des DSI sur le développement de nos services, dans le futur, elles vont carrément devenir toute puissantes. Effrayant.

Pour clair que soit l’exposé de Denise Fabre, John n’en reste pas moins déçu. En partant, il ne peut s’empêcher de lui lancer une vacherie :

— Entre nous, l’endroit où nous sommes n’a rien d’une vraie bibliothèque, et vous-même, vous n’avez rien d’une bibliothécaire ! … La pauvre Denise prend sur elle et confesse :  –Effectivement, je ne suis qu’employée… et je le déplore, croyez-moi … (Glauque, on sent la nana qui attend depuis 10 ans la promotion interne)

Notre ami ne comptant pas en rester là, il se rend –cette fois sans son acolyte, à la mystérieuse banque centrale des livres en Suisse. Un plan aérien nous montre l’établissement. Bonjour l’arnaque au passage car c’est en réalité le siège de l’ONU de Genève qui a été filmé. Ces filous de producteurs ont dû manquer de sous à un moment donné.

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L’intérieur de la bibliothèque centrale n’est pas très engageant. Il y a des machines partout –genre sous-marin soviétique, et on ne comprend rien à ce que baragouinent les bibliothécaires, qui portent tous une blouse blanche et jargonnent un baratin informatique bien à eux. On croise un vieux conservateur presque gâteux. C’est le responsable du service de numérisation. Il présente fièrement à John la machine qui informatise les fiches de résumé, laquelle est discrète comme un linotype et propose une ergonomie insensée –hybride entre le MO5 et le Minitel… mais qui semble fonctionner.

Tu parles, Charles. Le vieux conservateur raconte à John que dernièrement il y a eu un petit bug :  » Oui, la totalité des ouvrages numérisés du 13ème siècle a été perdue. C’est fâcheux, nous perdons souvent des données« … Gasp, il y a de quoi nous interroger sur nos ambitions contemporaines de transcription numérique du patrimoine. Ceci étant, le conservateur de Rollerball n’est pas trop chagriné :  » Bon, le 13ème siècle n’est pas non plus un siècle très riche, à part Dante et quelques écrits de papes corrompus… ». Shocking.

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Sous ses atours de SF un peu kitsch, Rollerball n’est pas un film sot. Il suggère à quel point notre obsession actuelle de faire moderne et d’investir les territoires digitaux peut préparer de futures catastrophes culturelles. Et oui, à force de se transposer sur Facebook, de numériser les collections à tour de bras et d’organiser des tournois de Wii avec des gamins de 14 balais qui pensent que le Rougon-Macquart est une marque de vin, il y a fort à parier que le bibliothécaire de demain va muter en une espèce de technicien de maintenance qui passera ses journées à boire du maté devant un serveur informatique qui le dépasse de deux têtes. Et là je dis, méfions-nous. La médiation numérique, les diaporamas prophétiques de Silvère Mercier, les articles hi-tech de Thomas Chaimbault et les tweets prospectifs de Xavier Galaup, c’est bien joli tout ça, mais c’est comme la crème glacée Häagen-Dazs, tu es toujours parti pour en manger trois cuillères et en définitive tu te les enfiles par pots entiers, jusqu’à te retrouver un beau jour en gras-du-bide diabétique, à t’extasier devant une intégration XML ou un nuage de tags en 3 dimensions… Et là, brusquement revient le doute atavique du bibliothécaire : dans quel état j’erre ?

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Pour se plonger dans ce film estimable qu’est Rollerball premier du nom (évitons l’exécrable ressucée de 2002 qui s’est en outre affranchie des scènes de bibliothèque), on pourra se rendre avec avantage dans les bacs DVD de la Bmi, alias la Bibliothèque Multimédia* Intercommunale d’Epinal-Gobley, établissement récent (2009) et très agréable, dont les attraits, variés, vont de la consultation des documents patrimoniaux de la superbe salle des boiseries, à une partie de Xbox ou une séance de travail sur un des 60 postes informatiques mis à disposition.

* Pas de panique, « bibliothèque multimédia », c’est juste le nouveau mot pour « médiathèque »
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