Quand la bibliothécaire passe à la casserole

** Attention, cet article est déconseillé aux moins de 18 ans voire peut-être à certains majeurs  **

On ne va pas se voiler la fesse, le sexe et les bibliothèques, ça ne fait pas toujours bon ménage. Déjà, vous avez vu où on range les livres sur le sujet en bibliothèque ? Si l’on se fie à la classification en usage, les livres de sexe sont entre les glandes endocriniennes et le squelette. Avouons que ce n’est pas des plus excitants, même pour les coquins qui revendiquent une sexualité un peu freestyle. J’ai souvenir d’un lecteur, après 10 minutes d’une conversation embarrassée, je comprends enfin qu’il cherche un manuel de sexologie illustré (dans l’intention mal déguisée d’honorer avec plus de tonus sa légitime). Je l’amène devant le rayon : ses yeux avides furètent, glissent sur des bouquins sur l’ostéoporose, les dérèglements de la thyroïde… Son visage se raidit, le regard s’assombrit : ça commence à débander sec.

Un autre motif de débandade qu’on est obligé d’évoquer, je suis désolé mais c’est les bibliothécaires. Beaucoup d’entre eux ne sont pas franchement une ode à l’érotisme, reconnaissez. J’ai eu une collègue, le truc le plus sexe qu’elle a fait dans ses 35 ans de carrière, ça a été à une réunion, de se renverser du café sur son tee-shirt noir de biker (genre loup hurlant devant une Harley). Le liquide en s’épanchant sur le tee-shirt a révélé une espèce de dé à coudre au niveau de la gueule du loup et après quelques écarquillements, on a compris que c’était en fait un téton qui se réveillait. Ce jour-là, preuve fut faite que notre collègue était bien une femme, malgré sa voix à la Castaldi et sa démarche de flic de la BAC. Cette rageuse, chaque été quand arrivait le hors-série spécial sexe des Inrockuptibles auxquels la bibliothèque était abonnée, elle le piquait  illico pour le planquer dans son tiroir. On se disait cool, elle veut se palucher discrétos, ça va la décoincer. En fait, que nenni. Elle était juste en stress que le public puisse accéder sur les présentoirs à ce hors-série qu’elle jugeait indécent, et qu’elle ne consentait conséquemment à prêter qu’aux usagers avertis qui en feraient la demande. Je me souviens, cette gonze, on essayait d’imaginer quel était le plus gros objet phallique qui ait jamais approché de sa bouche… En fait on le connaissait tous, c’était juste son briquet au gazole avec lequel elle allumait ses 30 goldos quotidiennes.

Ceci posé, et précisément du fait que le sexe est refoulé sans vergogne du monde des bibliothèques, une antédiluvienne pulsion de détournement peut, par ricochet, nous amener à concevoir ce milieu comme sexuellement très stimulant. Certains ne s’y sont pas trompés, regardez Carmen Electra, ou mieux (encore que), Georges Bataille. Ce dernier aurait-il été un chantre de la transgression littéraire et de l’érotisme s’il ne s’était pas autant fait chier en tant que conservateur à la BNF ? La bibliothèque, avec ses codes portés à la pudibonderie et à la coercition (on mange pas, on boit pas et, on ne l’écrit jamais dans le règlement intérieur, mais on ne b***e pas non plus), peut pousser aux excès inverses. Il n’est pas anodin à ce titre que les décors de bibliothèques soient si courants dans les films pornographiques (je vous fais confiance pour trouver un lien)…

Allez, ne boudons plus notre plaisir et laissons enfin entrer le sexe à la bibliothèque. Dans cette démarche sanitaire et sociale, un film nous fournira une jolie entrée en matière :

~~ Tomcats (2001)

Pour rendre hommage au lyrisme de cette très belle oeuvre cinématographique, il convient d’aller au-delà du simple résumé de l’intrigue –qui tiendrait accessoirement sur un demi-tweet (des gars couchent avec plein de filles et s’en vantent #histrionisme), pour s’arrêter sur le libertinage puissant et raffiné qui préside à sa dramatique.

Le dénommé Mickaël est transi d’amour pour Nathalie, une fille élégante et sensuelle, malheureusement déjà engagée avec un autre, quoique ce dernier soit un odieux queutard qui la trompe toutes les 10 minutes. Mickaël, qui aime les défis, insiste. Nathalie accepte de le voir, mais dans un endroit où elle ne courra aucun risque d’y croiser son casanova de boyfriend. Son choix se porte rapidement sur la bibliothèque municipale.

Hélas pour Mickaël, le rencard va tourner au fiasco : là, dans le hall de la bibliothèque, Nathalie lui explique qu’elle est trop amoureuse de son bonhomme pour envisager une relation parallèle. Dépité, Christophe déploie alors cette technique pas très fair-play qu’on a tous, dans nos moments de faiblesse, expérimentée : il casse du sucre sur le dos du petit ami. « Tu ne le savais peut-être pas, mais ton mec s’envoie en l’air avec des bonnes femmes pendant qu’elles vomissent!« . Une dame qui lisait dans une chauffeuse, a priori moins choquée par le contenu de cette révélation que par le volume sonore de la discussion, réclame le silence. Ce qui s’avère inutile car Nathalie, hyper-vexée par l’attitude de son prétendant, quitte les lieux et le laisse, abasourdi, dans le hall de la bibliothèque.

On est dans un teen-movie donc Mickaël ne sombre pas bien lontemps dans le taedium vitae. Après une petite rasade d’eau fraîche dans les toilettes, il décide que pour se venger de la veste qu’il vient de prendre, il va entrer dans la salle de lecture de la bibliothèque et « se faire » la première femme qu’il croisera puis, une fois rassasié, la jeter sans ménagement. La première fille qu’il voit  est une usagère dodue à la Marianne Sägebrecht. Mickaël la néglige prestement et détourne plutôt son regard vers une jeune bibliothécaire qui en train de parquer avec un maniérisme effroyable son chariot de rangement.
En dépit du cliché vestimentaire habituel (chignon, gilet étriqué et épaisses lunettes), la jeune femme est plutôt bien faite de sa personne et Mickaël passe à l’action. Il attrape un livre qui traînait (La lettre écarlate de Hawthorne) et se dirige vers la pauvre bibliothécaire en exhibant la couverture : « Vous savez qui s’occupe des livres en retard ? ». En voyant le titre de ce classique de la littérature américaine, la nana se figure que son interlocuteur, quoiqu’en retard, doit être un homme discret et sensible. Elle consent à un rendez-vous pour le soir-même.

La sortie resto va s’avérer éprouvante. : les sushis sont dégoûtants et la fille passe toute la soirée à jacasser sur son métier (« J’ai toujours adoré les livres« , « J’ai fait une école de bibliothécaire, c’était passionnant« …). Mickaël n’en a rien à fiche, ça pantèle à mille à l’heure dans son calecif, mais il fait tout pour rester poli. Ça finit par payer et il obtient de finir la nuit chez elle.

La jeune femme habite avec sa grand-mère. Cette dernière est en train de comater au salon, sous un châle avec un canevas et une tisane. On l’avait deviné ; la jeune femme le précise toutefois à Mickaël : « Tu sais, ma grand-mère aussi travaillait comme bibliothécaire jadis ». 

Si le salon empeste la camomille, dans la piaule de la jeune femme c’est la guimauve : édredon Dora l’exploratrice, nounours roses, bibelots de fillette…  Même Lova Moor aurait une overdose. A ceci près que notre pusillanime bibliothécaire cache en réalité bien son jeu, et juste après que Mickaël se soit jeté sur son paddock de schtroumpfette, notre héros se retrouve immédiatement ligoté au lit, cochonnet de pétanque dans la bouche et tartouves aux poignets. Et oui, la soi-disant bibliothécaire effarouchée est en fait une sadomaso pur jus : ses peluches cachent dans leurs bras des menottes en acier, et dans sa penderie rose bonbon la meuf collectionne les fouets et les accessoires bondage qu’elle a rangés selon une Dewey adaptée ! Notre ami sent qu’il va morfler et demande à tout hasard s’ils ne pourraient pas faire l’amour de manière conventionnelle. Sa partenaire répond : « Appelle-moi maîtresse, sale vermisseau ! » puis elle le convie à un jeu de rôle des plus vicieux :

–Ce que tu as fait n’est pas bien, c’est même très mal ! –Mais je n’ai rien fait de mal… –Vilain garçon, tu avais un livre en retard ! Les sales garnements comme toi, je les connais, VOUS NE PRENEZ PAS LES LIVRES AU SERIEUX ! –Mais non, je les adore….. Et là, empoignant son fouet le plus clouté, la miss fond sur lui : –Tu brises et abîmes les reliures, tu gribouilles dans la marge… Voilà ce que tu es, un petit gribouilleur, un vulgaire écorneur de pages !

La suite est terrifiante : la bibliothécaire brandit une espèce de râpe à gruyère géante et lui explose le bonda avec une violence inouïe (un coup asséné par jour de retard). Là-dessus, la grand-mère a dû finir sa tisane car elle se radine dans la chambre, en se tortillant dans une combinaison de cuir très aérée et tenant fermement un godemiché tibétain de 1 mètre de long… Là, j’avoue, j’ai arrêté le DVD. Je n’ai rien contre les règlements intérieurs un peu brutaux, les pénalités de retard douloureuses, voire un bon petit recours à la police municipale, mais là, c’est un peu beaucoup. Je veux dire, pour un mec qui n’avait qu’un seul livre en retard, imagine s’il avait rayé un CD ou perdu un magazine ! La sanction aurait sans problème viré façon Abou Ghraib et ça, ce n’est pas très tolérable à mon avis, surtout en 2012.

Ne dénigrons pas trop hâtivement ce film malgré tout : en montrant qu’une bibliothécaire à l’apparence fragile peut cacher une dominatrice qui te déglingue le thorax à coups de casserole en cuivre, le film Tomcats délivre un message assez efficace contre le harcèlement sexuel. Et oui, la prochaine fois qu’un lecteur, un conservateur –ou même le technicien du photocopieur en mal de plan quéquette, rêveront d’assiéger une bibliothécaire à l’ombre des rayonnages, qu’ils prennent garde car ça pourrait finir en déculottée inattendue. Bon, mis à part ce petit message à caractère préventif, TomcatsMatous pour les anglophobes, vaudra surtout pour son intense vulgarité, si subjuguante qu’à sa vision on accède progressivement à une sorte de béatitude dans le salace et la grossièreté ; on reste en effet épaté devant ces jeunes gens qui s’amusent à organiser des concours de masturbation à la banque du sperme, qui se concotent des cocktails de médicaments susceptibles de leur prodiguer une gaule de trois jours ou qui se font monter des testicules humains en pendentif…

Je doute qu’il y ait beaucoup de bibliothèques en France à avoir acquis le DVD de ce petit bijou peu en phase avec nos jansénistes « politiques documentaires ». Sans le regretter spécialement, on peut tout au moins s’interroger sur l’absence quasi-totale des films dits teen-movies dans les fonds des bibliothèques françaises. Ces films font des cartons dans les salles de cinéma et les vidéoclubs mais sont très peu relayés par les bibliothèques publiques. Et quand on en trouve (série American Pie par exemple), force est de constater que ce n’est pas parce qu’ils sont meilleurs que les autres, mais juste parce qu’ils ont été davantage médiatisés et plébiscités. Or, il y aurait peut-être un travail de sélection à faire dans cette nébuleuse production teen-movie afin d’en tirer une offre pertinente pour les nombreuses personnes qui les consomment.

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12 réflexions sur “Quand la bibliothécaire passe à la casserole

  1. Pour se donner envie de voir des teenmovies il faut regarder ce documentaire : http://www.arte.tv/fr/teen-spirit-les-ados-a-hollywood/2909158.html
    Après on veut tous les regarder ! Même si on a plus de 30 ans.
    Je conseil vraiment « breakfast club ». Il y a aussi « superbad » et « 10 bonnes raisons de te larguer » (le scénario de ce dernier étant écrit à partir d’une pièce de Shakespeare). Par contre je ne me souviens pas de scènes dans une bibliothèque dans ces 2 films (à vérifier).

  2. Oui, Juno (plutôt feel-good movie AMHA) et Les beaux gosses sont incontournables. Je vais regarder de plus près The Outsiders et The Breakfast Club. Sinon American Graffiti me semble injustement méconnu en France alors que c’est un peu l’un des films fondateurs du genre (avec Grease, toujours AMHA). Mais j’avoue qu’une fois sortie de l’âge visé par les marketeurs on a quand même vite fait de perdre pied avec les nouveautés de ce genre hautement marketé/calibré. (Et ça y est, je me mets à parler comme une vieille conne.) Ca doit être pour ce genre de raisons qu’on en trouve si peu en bib/médiathèque…

  3. J’opine, Michel, j’avais beaucoup ri avec Supergrave également. Une autre référence du film teenager à laquelle je songe : Girl next door, que je trouve assez moyen mais qui comporte une scène de bibliothèque.
    (« arides » ?)

  4. Supergrave est superbon. Encore bravo pour ces pertinentes – quelquefois un peu arides – analyses.

  5. Vous êtes notre bouffée d’oxygène dans le bureau. Merci de nous faire marrer. Quel talent !

  6. Tout a fait d’accord avec votre remarque Emma. Merci aussi pour vos références, en plus The Breakfast club est tourné dans une bibliothèque donc double banco. Par contre, je ne suis pas certain qu’on puisse classer des films comme Outsiders ou Juno dans les teen-movies, car pour être un tee-movie, il ne suffit pas qu’il y ait une tripotée d’ados dans le scénario, il y a je crois des codes assez précis à respecter (humour, décors récurrents, personnages stéréotypés…). Mais allez voir le site du confrère dont j’avais déjà mis le lien dans l’article, il explique bien le genre je trouve : https://sites.google.com/site/teenmoviescomedies/les-ingredients-du-teen-movie/un-genre-a-part-entiere
    A bientôt,
    Mp

  7. Salut, cher ami Vidéothécaire,
    Hum, vous rigolez j’espère… Car si je me fie au très joli néologisme qui vous sert de pseudonyme, c’est vous le spécialiste, non ? Sans blague, j’y connais nash aux teen-movies, je voulais juste soulever le hiatus entre l’importance de ce genre sur le marché du cinéma, et sa relative inexistence dans les surfaces de lecture publique. Après, je pense qu’en farfouillant à gauche à droite sur Internet, on parvient facilement à voir quelles sont les films qui valent le coup et ceux qui ne valent pas un cachou…
    Bien à vous,
    Mp

  8. J’avoue, cher Fabien, que je me suis peut-être laissé un peu emballer par les volutes de l’été, mais bon à cause de vous maintenant je commence à culpabiliser… Allez, promis, le prochain film dont on parlera sera intello et dégagé de toute connotation grivoise, ou alors en marge… ou en tout cas, j’essaierai de pas dire de gros mots. Bon, je les mettrai dans des guillemets.

  9. Rooh l’article racoleur de l’été ! Le public n’est pas dupe Pamp, pas plus que le non-public qui s’en fout !

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