De Hamlet à femmelette, il n’y a qu’un fât

En France, il paraît qu’il n’y a pas assez d’hommes qui fréquentent les bibliothèques publiques. Alors que le commun des mortels se contenterait de penser que ceux-ci ont tout simplement mieux à faire, les bibliothécaires, eux, s’en émeuvent avec force empathie. Cycles de conférences sur le tuning, abonnement à des magazines de bricolage, ouverture d’un fonds DVD de westerns… Voici quelques-unes des nombreuses et astucieuses actions déployées pour rameuter le gazier. Evidemment, une fois sur deux ça foire, et même quand on monte un tournoi de PES dans la salle du conte, t’as encore des nanas pour se pointer. Désespérant.

A qui la faute en vérité ? Je ne veux pas jeter la pierre mais franchement, au lieu de toujours gamberger sur leur accueil, les bibliothèques feraient bien de réfléchir aussi, de temps en temps, à leurs accueillants. Car pardon, mais dans 80% des cas à la louche, la personne qui t’accueille en bibliothèque est : une femme, d’un âge indécis et de type caucasien. C’est pas balourd, ça ? Bah oui, comment briguer un élargissement significatif des publics si les équipes de bibliothécaires ne sont pas un minimum représentatives du territoire humain qu’elles desservent ? C’est comme si ton prof de hip-hop était un quinqua hémiplégique en santiagues. Comment veux-tu que ça marche ?

En tout cas, moi je fais partie des gens qui réfléchissent sur cette féminisation excessive du métier de bibliothécaire. Je posais dernièrement la question à un collègue : selon lui, tout est à cause de la douchette de prêt. Comme pour le métier de caissière, la douchette, en exerçant une forte attraction sur les filles, les amènerait quasi-magnétiquement vers ces métiers. A cause de sa forme de jouet pour adultes et de son bip-bip qui rappellerait les heures câlines que les femmes passent en salle d’échographie. Il m’a raconté qu’il a même surpris Sylvie, une nana du secteur jeunesse, se caresser un jour le ventre avec la douchette. Bon, à mon avis ça peut se discuter, vu que par ailleurs ce collègue m’envoie régulièrement des powerpoints qui prouvent que Barak Obama est un androïde créé à partir de l’extraterrestre de Roswell, ou que l’expédition sur la Lune de 69 a été tournée à la mer de sable à Fontainebleau avec Rémy Julienne. Bref.

Y en a un autre, c’est Eric Rohmer. Lui, son hypothèse est que les hommes évitent le métier de bibliothécaire parce que cette profession aurait tendance à substantiellement ternir leur charisme et à les fragiliser dans leur virilité. Dans un film pas piqué des hannetons, le grand cinéaste dissèque avec une précision clinique les ressorts de cet affaiblissement masculin.

~~ Conte d’hiver (1992)

Elle s’appelle Félicie et habite à Paris. Pour élever sa fille issue d’une passade de vacances, elle travaille sans conviction dans un salon de coiffure. Félicie est ce qu’on appelle un coeur d’artichaut ; elle partage ses sentiments et sa couche entre Maxence le coiffeur et Loïc le bibliothécaire. Etant donné que malgré ses efforts, elle ne parvient pas à choisir entre l’un et l’autre, elle se dit qu’elle va rester avec les deux le temps d’en trouver un troisième. Aucune moralité mais passons. On remerciera au passage Eric Rohmer, le responsable du scénario, d’avoir mis en concurrence un bibliothécaire et un coiffeur, dont on connaît la réputation en termes de virilité. C’est très sympa pour les bibliothécaires je trouve. En même temps, il faut avouer que si le bibliothécaire avait été en compétition avec un chauffeur de taxi ou même un agent d’assurances, il aurait sans doute si peu fait le poids qu’il n’aurait donné lieu qu’à un caméo dans le film.

Bon, nous qui sommes des gens cultivés, on ne comprend pas trop pourquoi Félicie n’arrive pas à trancher en faveur du bibliothécaire. Surtout qu’à chaque fois qu’elle en parle à sa mère, celle-ci ne tarit pas d’éloges sur Loïc : « Je ne crois pas que tu puisses trouver mieux que ce garçon« , « Je le préfère mille fois à ton coiffeur!« … En plus, notre ami bibliothécaire est loin d’être déplaisant. Bien balancé, doté d’une épaisse et ondoyante chevelure, il arbore un look intemporel à la Francis Austère, col roulé anthracite et veste en polyester gaulois. Une sorte de Gérard Philipe en plus apathique, ou Jean-Luc Mélenchon sans le Viagra. C’est justement ça le problème : Loïc n’a pas la niaque. Avec sa tête de gendre idéal-qui-ne-fait-pas-de-mal-à-une-mouche, il plaît aux belles-doches mais manque d’arguments pour attraper les filles qui ne sont pas encore familiarisées avec la ménopause. Félicie ne s’en cache d’ailleurs pas : « J’aime les hommes qui me donnent une impression de force, pas ceux qui sont toujours courbés sur les bouquins« . La bougresse.

En plus, Loïc cumule les handicaps. Non content d’être bibliothécaire, il a choisi d’oeuvrer dans une des bibliothèques les plus moches de la capitale, à savoir l’ancienne bibliothèque du quartier Clignancourt à Paris (18ème). Avec sa devanture peu avenante façon bains-douches municipaux, tu as l’impression que tu vas y croiser Mallaury Nataf dans un peignoir élimé. Et puis, la bibliothèque est situé au 1er étage et il faut au moins un diplôme de Fort Boyard pour gravir l’étroit escalier en colimaçon –modèle fil de fer forgé,  qui permet d’y accéder. En haut, on ne tombe pas sur cette ordure de père Fouras mais sur un palier aussi riquiqui que vétuste, orné de posters écornés promouvant des manifestations culturelles qui se sont déroulées 17 ans auparavant. Une porte grince, c’est celle qui mène à la salle de lecture (à peu près 5 m²). On remarque une affichette très pédagogique qui figure un basset en train de fumer la pipe : elle invite le quidam à éteindre sa cigarette avant d’entrer. La sinistrose ne fait que commencer.

  

En effet –et on congratulera à nouveau Eric Rohmer pour le casting et la direction d’acteurs, les deux bibliothécaires qui assurent l’accueil représentent la fine fleur de la bibliothéconomie. Assis côte à côte à la banque de prêt, ils ont l’air de deux névrosés en train d’attendre leur tour à une réunion d’alcooliques anonymes.

Ils sont affairés, semble-t-il, à vérifier l’orthographe des pavés ISBD des notices papier. On a là Loïc –égal à lui-même, et sa collègue –une espèce de George Sand neurasthénique qui fait une tronche d’enterrement à chaque fois que quelqu’un ouvre la porte d’entrée de la bibliothèque. Peut-être à cause du grincement (espérons).

Par une belle après-midi, Félicie décide de faire une surprise à Loïc et d’aller le retrouver sur son lieu de travail. Quand sa nana se présente à la banque de prêt, notre ami n’est pas très à l’aise. C’est-à-dire qu’il a une haute conscience de sa mission de service public et il est décontenancé par cette immixtion de sa vie privée dans son travail. Il s’empresse donc de conduire Félicie dans son bureau pour continuer la séance retrouvailles. Grand bien lui en prend, car si Félicie est venue, c’est en fait pour lui annoncer qu’elle le quittait pour son coupe-tifs et qu’elle le considérerait désormais seulement comme un ami. Le bibliothécaire, accablé, se retient de tomber grâce à deux volumes de Tout l’univers qui semblent attendre depuis 3 lustres d’être catalogués. La mise au point est sévère :

Lui : — « Je t’ennuie ? –Non, tu m’amuses. Tu m’as beaucoup appris, tu sais (répond-elle, doucettement narquoise). Tu m’as donné envie de lire… mais je n’aurai jamais ta tournure d’esprit. –Quelle tournure d’esprit ? (…) –Hum, je sais pas, tu peux pas te passer des bouquins. Si je te disais « je t’aime« , toi tu irais voir si c’est pas écrit dans Shakespeare ou ailleurs… Pour toi, il n’y a de vrai que ce qui est écrit. Ça nous sépare beaucoup plus que tu ne crois… »

Après ce camouflet des familles, Félicie s’apprête à quitter la bibliothèque. Loïc se précipite. Dans une très belle opération dernière chance, il la coince dans l’embrasure de la porte d’entrée pour lui redire toute l’étendue de son amour, et lui propose d’aller voir une dernière pièce de théâtre ensemble (tactique bizarre, mais on est chez Rohmer en même temps). Félicie hésite, se dit qu’après tout elle n’aurait rien contre un petit boulevard avec Jean Lefebvre, mais c’est une pièce de Shakespeare à laquelle la convie Loïc : Le conte d’hiver. Et là, on se dit que Rohmer ne s’est quand même pas foulé pour le titre de son film. Bref. Après, il y a une jeune femme à la dégaine patibulaire, le torse gonflé par son Bomber’s et les bras chargés de livres, qui veut entrer dans la bibliothèque. Comme Loïc a pris racine devant l’entrée, trop occupé à faire le pitch de la pièce de Shakespeare pour convaincre sa future ex-dulcinée, la lectrice est obligée de jouer des coudes pour pouvoir passer. Loïc a les cotes défoncées et le coeur en miettes.

Pour comprendre pourquoi notre ami bibliothécaire en est arrivé là, on doit cependant approfondir, car ce n’est pas uniquement du fait de son métier ingrat, soyons clair. Loïc est surtout (pardon pour l’acteur), un empoté sacrément pénible à vivre. Déjà, il habite dans un appartement de vieillarde décoré comme dans une pub pour Pliz, et honnêtement, la manière qu’il a d’occuper son temps libre n’est pas très compatible avec une vie amoureuse épanouie : une bonne soirée pour lui, c’est inviter à la maison deux-trois de ses collègues bibliothécaires les plus azimutés et faire des apéros-débats supra-intellos sur leurs dernières lectures.

Ma chérie, je te présente mes collègues : Edwige, dite la Titreuse, et Quentin… euh, le Presse-papier

Une des collègues de Loïc –la dénommée Edwige, dont l’excitation semble due à un oubli dans son traitement, s’extasie avec sa voix de crécelle sur un roman compliqué de Forster tandis que l’autre collègue, vissé au sofa et futé comme un balai, fait de temps en temps une grimace de satisfaction histoire de faire celui qui comprend. Félicie fulmine. Elle, elle voudrait juste regarder la télé et zapper ces hurluberlus. Sauf que chez Loïc, évidemment il n’y a pas de télé. Cette espèce de je-veux-être préfère en effet passer ses soirées à réciter du Hugo ou déclamer à sa chérie l’intégrale des dialogues platoniciens, dans la collection Budé of course. A côté de ce zozo, autant dire que Félicie ne trouve pas sa place, elle dont l’exigence littéraire s’arrête à lire Iznogoud à sa fille avant de la coucher.

Quel dommage. Notre bibliothécaire n’a rien vu venir, et malgré tous ses atouts (parisien, bien élevé, catholique, un appartement très propre…), sa nana finit par partir à Nevers rejoindre Maxence, son merlan d’amoureux, un homme vulgaire dont la maison est rempli d’étagères vides. « Ce n’est pas grave, dit Félicie avec malice, on n’aura qu’à les remplir avec des bibelots« . Maxence adore l’idée. Les gueux !

Attention, messieurs les bibliothécaires –et je voudrais vous adresser cette apostrophe avec la vigueur d’un édito d’Anne-Marie Bertrand ou de la poignée de main de Thierry Giapiconi : NE SURINVESTISSEZ PAS VOTRE ROLE DE MEDIATEUR CULTUREL !!! Comme nous le suggère le film d’Eric Rohmer, si vous souhaitez vous reproduire un jour en empruntant la voie naturelle (trouver une femme), videz vos étagères de livres et calmez-vous un peu sur la lecture. Vous avez déjà un métier pas facile, alors be careful. Je sais, c’est écoeurant, car quand c’est nos homologues du sexe féminin qui jouent la carte du cultureux un peu coincé, ça suscite facilement les fantasmes. Mais chez un homme, ça fait seulement mec phobique et ennuyeux.

La vie est injuste, mais ça on le savait. Par exemple, la médiathèque municipale de Nevers possède 6 films de Rohmer dans ses collections DVD, mais pas Conte d’hiver dont une bonne partie a pourtant été tournée dans la ville. Il faudra pousser jusqu’à la bibliothèque municipale des Gibjoncs, à Bourges (1 heure de route) pour trouver le DVD du film. Le réseau de lecture publique de Bourges présente la particularité de proposer des inscriptions à la carte, en fonction de l’appétit culturel de ses adhérents : le passeport bleu pour les petits joueurs, et le passeport rouge (=la »gold » ) si vous voulez emprunter 4 DVD à chaque fois, par exemple. Malheureusement, le prix n’est pas le même. Un petit parfum censitaire qui peut se discuter…

Après, je te lirai Tintin au Congo si tu veux, ma choupette

3 réflexions sur “De Hamlet à femmelette, il n’y a qu’un fât

  1. Voilà pourquoi je milite pour qu’il y ait plus de mâles en bib ! Les lecteurs y verraient une forme d’ouverture dans cet antre féminin.

  2. Merci chère Stéphanie, pour cette analyse pas du tout tirée par les cheveux de l’oeuvre d’Eric Rohmer : dans ses films, c’est vrai, c’est toujours le coiffeur qui gagne à la fin. Y compris quand ça se fait au péril de la lecture publique, comme dans le fameux L’arbre, le maire et la médiathèque dont nous aurons évidemment le plaisir de reparler ici.

    Quoique votre proposition de scrabble m’intéresse éminemment, je dois avouer que j’essaye plutôt de m’intéresser à la pétanque désormais. Pas pour une question de symbolique virile mais, oserais-je dire, de latitude (^_^)

    Au plaisir d’un passage rilliard,
    Mp

  3. Parfait, comme d’hab… Et je me réjouie de voir que je suis pas la seule à avoir eu cette intuition : un homme bibliothécaire ? Suspect, forcément suspect (pour paraphraser la Duras en mode décompensation psy, et pour faire ma frimeuse un peu aussi…). En revanche je me pose une question : est-ce pour son ancien métier de merlan que Rohmer a souvent (trop?) dirigé Luchini ? Et là, tout s’éclaire ! C’est pour ça que ce dernier s’oppose violemment à la construction de la médiathèque dans « L’arbre, le maire et la médiatruc »… ououououh la la, le truc de ouf c’t’histoire ! C’était qu’une question de testostérone et de pécho d’la meuf alors… Tu viens de m’ouvrir de nouveaux horizons sur l’œuvre du maître. Je vais de ce pas m’y replonger en commençant par « Perceval le Gallois » et ses stratégiques prouesses capillaires qui ont eu raison de l’étrange Dombasle en mode « Ohana vient à peine d’avoir son bac, attendons un peu avant la rhinoplastie ».
    Merci l’ami ! On t’attend toujours pour le scrabble… à moins que cela aussi ait tendance à substantiellement ternir ton charisme et à te fragiliser dans ta virilité ?
    Stéphanie

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