Quand les lecteurs paissent en liberté

Vous n’avez pas souvenir de ce dîner chez des amis ? A la table, il y a cette nana que vous n’avez jamais vue, vous lui tendez la corbeille à pain (elle met au moins 20 secondes à choisir son quignon) puis vous commencez à lui faire la causette, en prenant juste soin d’éviter la thématique du pain dans vos sujets de conversation. A un moment, vous vous enquérez de savoir ce que la fille fait dans la vie. Elle vous répond : « Je travaille dans l’action culturelle » .  Oké. Au bout de 5 minutes vous comprenez qu’en fait elle est bibliothécaire à Vigneux-sur-Seine et qu’à part prêter des livres, son « action » culturelle consiste essentiellement à taper sur Word (parce qu’ « Open office est quand même moins bien » ) le document mensuel de propagande qui recense les activités de sa bibliothèque. Comme vous n’avez pas envie de faire la soirée sur les polices de caractère préférées de madame, vous lui lâchez une méchanceté pour mettre un terme à votre babillage : « Mais honnêtement, bibliothécaire, c’est quand même surtout du social que vous faites, nan ? » . La fille s’afflige et hausse les épaules avec un soupir supra vintage : « Mais paaaas du tout » .

En vrai, je ne sais pas pourquoi les bibliothécaires s’échinent toujours à nous faire croire qu’ils sont dans le culturel : quand on met un peu le nez dans leurs affaires, il est patent qu’ils donnent à pleins tubes dans le social. Avez-vous remarqué, ils se plient tout le temps en in-quarto pour monter des expositions tip-top alors que nous, tout ce qui nous intéresse c’est de nous pointer le jour du vernissage pour boustifailler comme des cochons, siffler le maximum de kirs (même si on sait pertinemment qu’ils ont été bricolés avec du gros-plant de chez Lidl), et éventuellement aller embêter le maire adjoint, qu’on attaque sur le sujet du stationnement rendu payant en centre-ville ou sur nos problèmes de voisinage. De temps en temps, on lève tout de même un oeil sur un des tableaux accrochés dans le hall, et on jette un « C’est bizarre ça comme peinture, c’est comme si Van Gogh avait retrouvé son oreille, qu’il l’avait passée au mixer puis badigeonnée sur une toile » … Ebahi, notre voisin nous dévisage. Pas de bol : c’est l’artiste, venu pour l’occasion. Un nouveau kir s’impose.

On ne va pas se répandre, mais franchement, beaucoup d’activités dans les bibliothèques relèvent du service social. Et si chaque vernissage ressemble à une soirée potage de l’Armée du salut, que dire des clubs-lecture qui sont avant tout –reconnaissons-le, une occasion cathartique offerte à ces messieurs-dames du 3ème âge de parler de leurs maladies respectives ? Quant aux espaces multimédia, y a-t-il meilleur dérivatif à la délinquance pour les ados du quartier, que les bibliothécaires préfèrent définitivement voir s’abrutir sur Facebook ou Dofus plutôt que zoner dehors, avec la plausible tentation de schlasser leurs pneus de voiture ou d’agresser les rares citoyens qui rendent encore leurs livres à l’heure ? On ne parlera pas des espaces presse, refuges imparables pour sans-abris de toutes conditions…

Bref, en dépit de ces constats éloquents, peu de bibliothèques assument pleinement leur vocation sociale. Outre-atlantique, une bibliothèque audacieuse nous montre qu’il peut y avoir une autre voie. En lançant une opération unique avec l’un de ses usagers –l’affranchir complètement de tout interdit afin d’observer comment il s’approprie les lieux, les bibliothécaires du campus de Princeton nous convient à une expérience passionnante…

~~ Un homme d’exception (2001)

Princeton. Tout le monde connaît cette université de renom qui a vu passer des centaines de personnalités ayant largement contribué aux progrès de l’humanité : John Kennedy, Hannah Arendt, Toni Morrison, Michelle Obama, Robert Darnton… Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que lorsque la bibliothèque universitaire de Princeton décide de sélectionner un étudiant lambda pour conduire une expérimentation sur les usages sociaux en ses murs, on tombe là encore sur un des esprits les plus éclairés de notre temps… le grand Russell Crowe.

Là, je sais, vous vous dites « Quel idiot, j’ai failli tomber dans le panneau, tout le monde sait que Russell Crowe n’est pas un foudre de guerre au niveau intellectuel ! Le type qui a écrit ce billet fait vraiment dans l’ironie facile, ça doit être encore un de ces bibliothécaires aigris qui tente pour la 6ème fois le concours d’assistant qualifié… »

Désolé d’interrompre votre tirade les amis, mais d’abord, mon concours je l’ai depuis belle lurette, et quand vous en étiez encore à piaffer devant Mickey Parade ou à jouer au docteur Nono avec votre Tamagotchi, moi je savais déjà pourquoi c’est des points et pas des virgules qu’il y a dans les indices de la Dewey. Et aussi, pardon de vous mettre en face de votre ignorance, mais apprenez qu’en plus d’être un excellent acteur, Russell Crowe se trouve être un crack en mathématique quantique.

Et oui. Il n’y a qu’à le voir, claquemuré au fond de la bibliothèque de Princeton, à essayer de résoudre des équations alambiquées qui, espère-t-il, lui permettront de devenir un jour un grand mathématicien. Rien autour de lui ne semble avoir d’importance, il gratte frénétiquement sur ses cahiers et quand il est à cours de feuilles, pas de souci, les bibliothécaires l’autorisent à poursuivre ses théorèmes et sa géométrie de 3ème cycle sur les vitres de la bibliothèque. Ce qui est d’ailleurs très malin du point de vue de l’accroissement des publics car dehors, tous les étudiants voient Russell Crowe en train de scribouiller à la craie sur les fenêtres de la B.U. et naturellement, ils n’ont qu’une envie, c’est entrer dans la bibliothèque pour se faire signer un autographe par notre gladiateur de l’asymptote. Encore une innovation des bibliothèques inspirée des Pays-Bas… avec ici, une filiation évidente avec les fameuses vitrines des michetonneuses d’Amsterdam.

Quand il en a son soûl des équations différentielles et des intégrales byzantines, Russell aime bien squatter la bibliothèque avec deux-trois copains. Là, on a peur, on se dit qu’avec son physique de footballeur américain et sa réputation de bagarreur, ça va tourner au vinaigre de Xerxès . En fait, il ne semble pas : ses copains sont des nerds premier choix et la bande de Russell se contente de s’installer sur une table et de discuter discrètement autour de quelques usuels de mathématiques. Hum, méfions-nous de cette apparence studieuse : passées quelques heures, la petite assemblée commence effectivement à péter les plombages. N’importe quel étudiant qui a déjà passé 8 heures d’affilée à potasser dans un SCD connaît ce phénomène : au bout d’un moment, l’ascétisme de l’étude nous monte au ciboulot et on commence à divaguer, se surprenant à dessiner des lombrics géants dans les marges d’un exemplaire Ellipses ou à aller dans les toilettes pour téléphoner à une ex qu’on a pas revue depuis 4 ans et proférer des vilenies sur son petit ami du moment.

Quand l’ivresse estudiantine les attrape, Russell et ses potes, eux, se mettent à se déchausser, à s’empiffrer de sandwiches isocèles au thon-mayo et à souffler sur les miettes pour qu’elles s’envolent dans leurs godasses. Après, tu vois Russell en train de déambuler pieds nus entre les tables de travail et gueuler à la cantonade « Moi, j’adore la bière!!! » , puis monter sur un radiateur de la bibliothèque, se coiffer d’un bonnet rouge et réaliser une imitation piteuse du commandant Cousteau. C’est nul, c’est irrespectueux, mais c’est jeune. Du coup, après un ébahissement naturel, le bibliothécaire se met en mode tolérance et se dit qu’il tient peut-être là une piste pour la bibliothèque de demain, ainsi qu’accessoirement le thème d’un futur congrès de l’ABF : « La bibliothèque sans entraves », ou sinon on se rabattra sur un truc chiadé comme on les aime : « La bibliothèque au carrefour des chemins » ou quelque chose d’approchant (si Gilles Eboli est dans le coup, ça devrait marcher quand même, inscrivez-vous).

Bref, le jeune –surtout s’il étudie, est très exigeant avec la bibliothèque. Il voudrait que ce soit à la fois un espace de quiétude où il puisse se concentrer, à la fois un lieu où il serait autorisé à converser bruyamment avec ses pairs de sujets cruciaux liés à son éveil à la sexualité (« Il paraît que Virginie est un bon coup », « Saviez-vous que Mickaël portait le même slip 3 jours de suite ? ») ou à son intérêt récent pour la chose politique (« Che Guevara avait tout compris », « Vous allez à la manif’ contre l’extrême droite dimanche ? Moi je vais y aller avec un copain noir mais il est sympa »…). Parfois, on gagne du temps car l’étudiant mêle ces deux toquades (« Je crois que Jean-François Copé n’a pas changé de slip depuis la défaite de Nicolas Sarkozy »), mais grossièrement, on peut reconnaître que le jeune est un être insupportablement compliqué qui ne sait ni où il va ni ce qu’il veut, et qu’au lieu de se triturer l’esprit pour adapter nos bibliothèques à sa petite personne, on aurait meilleur jeu de faire comme s’il n’existait pas… Ou, hypothèse plus acceptable socialement, de faire comme si le jeune était un individu comme les autres.

Retournons au film Un homme d’exception si vous le voulez bien. Ce dernier nous place devant cette sidérante constatation : paradoxalement, plus on donne de liberté à l’usager de la bibliothèque et moins on va observer de débordements, dans la mesure où séduit par cette liberté, l’usager aura tendance à venir souvent à la bibliothèque et subséquemment, à épouser petit à petit les usages établis, pour finalement se conformer, par mimétisme avec le lieu, à l’habitus initialement prescrit par l’établissement. Ainsi, après quelques épisodes turbulents, Russell Crowe mute peu à peu en rat de bibliothèque docile et introverti respectant jusqu’à l’outrage le silence recommandé. Un de ses amis le croise un jour à la B.U. et s’en désole : « Mais ça fait deux jours que tu es prostré ici ! » .

La suite du film ne met pas tellement à l’honneur la bibliothèque. On s’aperçoit en effet que Russell est un schizophrène qui s’enferre de plus en plus dans un monde régi par les lois mathématiques et finit par s’éloigner de toute activité sociale. A 45 ans, il est toujours à la fac : l’éternel étudiant est devenu enseignant-chercheur mais sa fréquentation immodérée de la bibliothèque l’a rendu quasi-autiste. Il traîne toute la journée sur le campus en fantôme, dérangeant certes la communauté étudiante. Pour qu’il arrête de fatiguer tout le monde, le directeur de l’université lui propose une planque rémunérée à la bibliothèque, laquelle consiste à donner des cours particuliers pour les quelques étudiants à la ramasse. La bibliothèque lieu de relégation pour les pénibles, on connaît la chanson.

Dans ces conditions, difficile d’apprécier ce film de Ronald Howard qui partait pourtant d’un bon sentiment en fixant sa structure narrative sur cette interrogation constante : Russell Crowe est-il un génie des sciences ou un petit mythomane qui se cherche des rôles dramatiques pour faire monter sa cote dans le mercato hollywoodien ? Le suspense bâti par le scénario est éminemment cousu de fil blanc : nul besoin en effet d’avoir pris un abonnement de 2 ans à Closer pour savoir que Russell Crowe gagne toujours à la fin. Deux heures fichues en l’air, deux heures de pudibonderie oscarisée qu’on aurait pu employer à des choses plus passionnantes, mais enfin c’est toujours plus distrayant que l’interminable réunion de service à laquelle ton conservateur en chef t’invite chaque trimestre pour te rappeler qu’il est toujours vivant. A bientôt.

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7 réflexions sur “Quand les lecteurs paissent en liberté

  1. Bonsoir Simone.

    Je suis désolé mais il n’y aura jamais de liste de ce type sur ce blogue. D’une, parce que dans votre esprit tortueux, j’imagine qu’il faudrait en plus que je l’actualise, et ça c’est vraiment pas possible : je passe déjà suffisamment de temps à regarder des films minables et à me battre avec l’interface qui héberge ce blogue, pour n’avoir pas envie de me créer une nouvelle difficulté. Et aussi, je ne fais pas de liste parce qu’en fait, il existe déjà un endroit où les gens peuvent suggérer des titres de films, cet endroit s’appelle la rubrique A PROPOS, il faut cliquer quelque part en haut à gauche.

    Enfin et surtout, rappelez-vous où vous êtes. Vous n’êtes pas dans votre bibliothèque ici, vous ne faites pas ce que vous voulez. Le côté participatif tout ça, assumez-le à votre boulot ou avec vos amis, je suis sûr que c’est formidable, mais ici, il est hors de question que je commence à obtempérer aux apostrophes des uns et des autres. C’est une question de principe et également de survie : je ne suis pas votre chose, Simone, rappelez-vous ça.

    NS : Donc accessoirement, je parlerai de Citizen Kane quand l’envie me viendra. Vous ne m’aurez pas deux fois, Simone, mettez-vous ça dans les crânes.

    Cordialement,

    Misterpamp

  2. Merci de cher Mister Pamp d’exauser mon voeu avant la fin du monde.
    Et si pour eviter de subir le feu nourri de nos références pourries, vous ouvriez quelque part un cahier (enfin une liste de suggestions, sous forme wiki) qui permettrait de voir ce qui a déjà été suggéré par d’autres ou ce que vous avez en préparation et de vous éviter ainsi l’accablement qui semble poindre dans vos propos acides…comme le pamplemousse.
    Dans le genre, je suis la xxxeme à vous suggérer une scène, merci de nous régaler un jour prochain de la scène de Citizen Kane.
    A lire avec joie votre prose réjouissante.

  3. OK, chère Simone, je vous remercie pour votre entrée en matière très brillante, bien que vous soyez juste la 235ème personne à me dire qu’il y a une scène de bibliothèque dans Star Wars (des fois que je ne le susse de mon propre chef). Je ne vous remercie donc qu’incidemment, car je vais consacrer le prochain billet à cette bullshit cinématographique qu’est Star wars et de cette façon, être enfin débarrassé de vos suggestions répétées.

  4. Bonsoir,

    Merci de ces bouffées d’oxygène !
    On parle ici de padawan ?
    Avez-bous pensé à la scène de bibliothèque dans le Stars war 2 (L’attaque des clones) ?
    certes très courte, mais essentielle, me semble-t-il à la compréhension de la bibliothècaire à chignon et lunettes qui semble aussi sévir dans les galaxies les plus lointaines de notre univers !

  5. c’est ton padawan de ton ancien bureau d’helio je t’ai laisser mon adresse mail perso envoi tes coordonnées =)
    amitiés républicaine =)

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