Le siège un peu rude de la bibliothèque

La pochette du DVD de RagtimeIl y a deux catégories professionnelles en France, il est franchement difficile de s’expliquer l’aura dont elles jouissent. La première, c’est les oncologues, pardon mais avec leur taux de guérison qui plafonne à même pas 40%, je ne vois pas pourquoi on continue à respecter et à boire les paroles de ces gens-là. Les autres, c’est les pompiers : quand on réfléchit un peu, le succès persistant qu’ils rencontrent auprès de la population relève autant du mystérieux que de l’insupportable :

– Voir le gamin de 4 ans, celui qui te flingue les oreilles avec son camion rouge téléguidé et sa saleté de sirène qu’il a eu à Noël, tu n’as qu’une envie c’est que ce joujou made in China rende l’âme avant la Chandeleur. Ils sont bêtes les gamins, quand même : ils veulent tous devenir pompiers, monter sur la grande échelle et éteindre des feux gigantesques… Si seulement ils savaient que l’essentiel des interventions pompier consiste à désincarcérer des soûlards dans leur voiture et à ramasser des vieillardes qui font des AVC dans leur 2-pièces cuisine, ils auraient d’autres ambitions et il y aurait peut-être moins de chômeurs en France.

– Voir aussi les nanas, celles qui vont au bal des pompiers du 14 juillet comme si c’était la sortie de l’année ou le Congrès ordinaire de l’UMP avec Patrick Balkany et Nathalie Koscisuko-Morizet en drag-queens. Elles se pomponnent comme des vendeuses de chez Séphora, enfilent leur jupe la plus courte et vont se faire chahuter sans respect toute la nuit mais ça leur convient car les gars qui jouent avec elle ne portent pas un baggy et une paire de baskets américaines, mais des rangeots et un pantalon bleu marine avec un liseré rouge qui moule bien les fesses. Affligeant.

– Voir encore les personnes âgées, alors elles c’est le pompon. Tout le monde est pourtant bien calé sur la chose : chaque année, deux pompiers viennent nous harceler à la maison pour nous vendre leurs calendriers tout minable.Toi tu es quelqu’un de normal, tu les traites comme les témoins de Jéhovah et tu les renvoies dans leur caserne en leur disant que t’as un smartphone avec application agenda et que t’en as rien à faire de leurs calendriers en papier ringard. Mais les vieux ! Eux, ils les introduisent dans leur salle à manger comme le messie et leur filent des biscuits, du thé et par là-dessus un billet de 20, tout en essayant de tâter les biceps de ces messieurs dans le but désespéré se rappeler des sensations oubliées. Abject.

Heureusement, quelques esprits mieux avisés nous font entendre raison et osent nous montrer la vraie réalité des pompiers : une bande de rustauds sans manières, racistes et violents dont il faut absolument se protéger. Et si vous vous sentez cernés, une seule solution de repli : la bibliothèque. Bienvenue dans le merveilleux film de Milos Forman intitulé…

~~ Ragtime (1981)

En 1906, à New York et dans sa banlieue, un afro-américain au nom quelque peu alambiqué de Coalhouse Walker Junior (« le jeune randonneur de la maison de charbon »… n’importe quoi) –et que nous renommerons par commodité LL Cool J, est un jeune qui monte dans la musique, mais vu que le rap et la r’n’b n’existent pas encore, il est pianiste de ragtime, se produisant dans des bouges assez interlopes qui lui permettent nonobstant de se faire connaître.

Un jour, alors qu’il se rend avec sa Ford T (les Hummer n’existent pas encore) chez sa petite amie Sarah –que nous appellerons par facilité Lil’Kim, il croise la route d’un groupe de pompiers passablement mal embouchés qui lui cassent son auto et font caca (sic) sur la banquette, juste pour rigoler et sans doute un peu aussi parce que notre ami est noir, pardon, afro-américain. LL Cool J a sa fierté et ne veut pas en rester là, mais étant donné qu’à l’époque, la machine judiciaire n’est pas encore très ouverte à la communauté noire, il ne parvient pas à se faire entendre. Il décide alors de se venger avec les moyens du bord et recrute autour de lui quelques amis également ségrégés, ainsi qu’un copain blanc qui a l’habitude de se peinturlurer le visage en marron (sic) afin de montrer qu’il est noir de coeur. Nous appellerons ce dernier Christophe Maé.

Bref, la petite bande de justiciers investit dans le trinitrotoluène et en manières de représailles, se met à dynamiter plein de casernes de pompiers. Du coup, monte dans la ville une certaine ébullition qui amène à un moment LL Cool J, Christophe Maé et leurs copains à se faire oublier. Ils cherchent une planque et investiguent dans ce dessein les bâtiments les moins fréquentés de la ville. Ils pensent immédiatement à la bibliothèque.

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Bon choix. Une bibliothèque, c’est à peu de choses près la forteresse idéale. Il y a plein d’espaces mal conçus qui freineront avantageusement la progression des escouades de police, les bibliothécaires sont des otages relativement malléables (tant qu’on ne leur parle pas de leur régime indemnitaire) et puis, les étagères de bouquins offrent des barricades de bonne facture, surtout si comme ordinairement, la politique documentaire est fondée sur une logique d’accumulation et de densité qui, fortuitement, empêchera les balles de traverser. LL Cool J a eu le nez creux en squattant la bibliothèque. Notre ami va même plus loin, en démontant le coffrage de la boîte de retour de document afin d’utiliser la fente comme une meurtrière.

Il établit ensuite son QG dans le bureau du conservateur, le seul qui dispose d’un téléphone permettant d’appeler vers l’extérieur, ce qui s’avère indispensable pour la négociation avec la police. Pendant ce temps, Christophe Maé et les autres se façonnent des cagoules de fortune grâce aux chiffons de l’atelier d’équipement, puis investissent la salle patrimoniale de la bibliothèque avec organisation d’un chemin de ronde sur les travées hautes.

Dehors, les forces de l’ordre veulent d’abord utiliser la voie parlementaire avec les insurgés. Le préfet de police fait appeler le conservateur de la bibliothèque, qui était en RTT ou alors dans une de ces mystérieuses réunions mairie qui ont lieu tous les vendredis à partir de 15 heures. Quand il arrive sur les lieux, notre ami conservateur écume :

« Je vous préviens, monsieur le préfet, la bibliothèque est classée patrimoine national. S’il devait y avoir des scènes de violence, j’en avertirais immédiatement le président… Et si jamais il y a la moindre déprédation d’objets d’art, je vous préviens, il y aura pour vous de graves conséquences ! »

Ils ont le bras long à l’époque, les conservateurs de bibliothèque : une vitre cassée ou un présentoir Demco chouravé et c’est direct un coup de fil à l’Elysée. Quand je pense que maintenant les responsables de bibliothèques n’arrivent même pas à obtenir gain de cause auprès de leurs collègues des services technique ou formation, on se dit que les temps ont bien changé. Ceci dit, l’apparente autorité du conservateur de Ragtime ne fait pas long feu car le préfet le remet rapidement à sa place : « Pour l’instant, monsieur le conservateur, vous n’êtes pas dans votre bibliothèque. Vous êtes donc un conservateur de courant d’air ! » . Méchant mais bien balancé, en plus ça rime. Le conservateur enrage mais ne trouve pas de réplique plus drôle, ou alors le scénariste de Milos Forman a eu une panne sèche à ce moment-là, donc il part un peu chercher les plans de la bibliothèque, se disant que ce sera toujours utile si la maréchaussée souhaite intervenir dans le bâtiment.

La suite, tout la monde l’aura conjecturée : les renégats vont y passer et la bibliothèque va être sauvée sans trop de dommages. Finalement, seul le mug dans lequel le conservateur avait l’habitude de boire son Earl Grey sortira un peu cabossé de l’assaut parce qu’il aura servi de projectile. D’ailleurs, heureusement que le bâtiment n’a pas été esquinté dans le tournage, vu qu’il s’agit de la magnifique bibliothèque new-yorkaise Morgan qui, outre un joli ensemble architectural, abrite des collections extraordinaires telles que les esquisses originales de Jean de Brunhoff ou le manuscrit d’Eugénie Grandet que Balzac offrit à sa future femme la comtesse Hanska.

Le film de Milos Forman est à l’image de la bibliothèque Morgan choisie pour le film : une oeuvre d’une grande élégance, dense et magnifiquement mise en scène. Son scénario astucieux épouse la structure musicale du ragtime, ce courant qui préfigurera le jazz et que Randy Newman performe avec talent en signant le score du film. Une bande originale qu’on pourra trouver à la bibliothèque intercommunale de La Rochelle, ville d’où sont partis les huguenots qui fondèrent la ville de New Rochelle, au nord de New York, où se déroule l’action principale de Ragtime. Pour voir le film en revanche, il nous faudra le suggérer en achat aux bibliothécaires rochelais, car il ne l’ont pas dans leurs fonds…

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