Les CDI, zones de non-droit ?

Le bon cinéma à la française est en perdition, messieurs-dames : notre gégé Depardieu nous abandonne pour aller mettre son talent au service des deux pays les plus has-been de tout l’hémisphère nord, l’effroyable Dujardin est oscarisé pour un film dans lequel il n’a même pas eu à apprendre une seule ligne de dialogue, et Daniel Auteuil tourne désormais dans des pochades pour ados où il sert de punching-ball à la génération nan-nan. C’est navrant sans doute, et ça porte même un nom :

~~ 15 ans et demi (2008)

Imaginez-vous Daniel Auteuil en père de famille. Daniel Auteuil : le reluqueur de filles (Manon les Sources), l’asocial (Mon meilleur ami), l’ivrogne (Mr 73), le satyre (Sade), le suppôt de Satan (Ma vie est un enfer)… Vous avez l’impression que Daniel ne serait pas un super papa ? Bien vu, il est juste mauvais.

Déjà, à peine avait-il ensemencé la mère de l’enfant qu’il prenait la tangente direction les States, pour soi-disant saisir une opportunité professionnelle (on n’est pas idiot, on devine qu’il y avait bien sûr un projet d’évasion fiscale derrière). Quinze ans plus tard, Daniel se met en tête de revenir en France et de faire valoir son autorité parentale auprès de sa fille devenue teenager… en ayant une attention particulière à sa moralité. Malheureux ! Pas besoin d’être le fils de Françoise Doltovitch en effet, pour savoir que revenir la bouche en coeur après 15 ans de frasques amerloques, ce n’est pas le meilleur moyen pour un père de se faire respecter. La fille de Daniel ne se gêne pas pour le lui copieusement rappeler. Au programme : vols dans le portefeuille du daron, gros-mots et verlan à tous les étages, inculpation pour viol dès que son père lui dit de ranger sa chambre, et mazette, une aptitude à la mystification qui confine à la pathologie : en gros, dès que cette jeune fille veut faire quelque chose de canaille, elle fait croire à son père… qu’elle révise à la bibliothèque.

La bibliothèque comme alibi. Ce n’est pas original pour un sou mais ça reste pertinent. Et oui, les bibliothèques sont essentiellement des lieux où il ne se passe jamais rien, ou sinon des choses insignifiantes comme un avis d’imposition oublié dans le photocopieur (et là, tu as tous les bibliothécaires sur le pont, ravis qu’ils se passe enfin quelque chose d’exaltant). Du coup, que tu sois allé à la bibliothèque un mardi de février ou un vendredi d’avril, qui saura jamais le prouver ?

Ton père sourcilleux te demande des preuves ? Tu es ado mais pas si bête : décris-lui les vêtements du bibliothécaire qui était de permanence ce jour-là ; dans la mesure où ce gueux est toujours habillé de la même façon, tu as peu de chances de te fourvoyer. Et si tu n’es jamais allé dans une bibliothèque de ta vie, fais marcher ton imagination : le bibliothécaire porte en général des baskets vintage usées jusqu’à la couenne et un polo défraîchi qu’il ne rentre jamais dans son pantalon, question de principe (c’est si beau un bas de polo avec la petite fente sur le côté et tout). Malgré ça, si ton pater se montre dubitatif, ajoute que tu travaillais sur un ordinateur et qu’à un moment donné il y a eu une panne réseau. Mouarf, ça ne mange pas de pain non plus : ce genre de soucis survient au moins 3 fois par jour dans les bibliothèques publiques –on se demande d’ailleurs toujours auprès de quel obscur opérateur ils ont pris leur abonnement Internet.

Autre avantage à utiliser la bibliothèque comme alibi : tout le monde s’y croise sans vraiment se voir, c’est l’endroit idéal pour bâtir un mytho ni vu ni connu. Vous n’avez jamais remarqué, on peut s’adresser trois fois à la même bibliothécaire, celle-ci relève le nez de sa lecture et nous redit bonjour à chaque fois, sans percuter que c’est la troisième fois qu’on se présente à elle, ni d’ailleurs tilter que c’est une singulière coïncidence de rencontrer en enfilade trois personnes qui s’intéressent toutes à la vie amoureuse de Séraphine de Senlis. Non, il en faut bien plus que ça pour déstabiliser une bibliothécaire, laquelle replonge invariablement dans son Rustica en se léchant les babines par l’intérieur. Tu pourrais alors arracher 20 pages d’un Pléiade pris au hasard et faire voler un escadron d’avions supersoniques de papier, elle n’y verrait rien. Flower power.

En définitive, le seul désagrément quand tu choisis d’établir ton alibi à la bibliothèque, c’est les horaires d’ouverture. Car si tu as besoin d’être couvert toute une après-midi pour aller glandouiller au centre commercial avec tes copains, c’est une gageure quand ta bibliothèque de quartier n’est ouverte que de 15h30 à 17h00. Il faut alors ruser, en racontant par exemple à ton père que ces godiches de bibliothécaires t’ont enfermé dans l’établissement parce qu’une fois de plus elles ont mis les bouts le soir sans vérifier s’il y avait encore quelqu’un au fond de la salle d’étude… Etant donné l’image dégradée qu’ont les fonctionnaires de la lecture publique, ça paraîtra hyper crédible à ton père.

Une fois posé ces quelques bases, il faut avouer que la fille Auteuil se débrouille plutôt bien. Fait intéressant, elle se rend de temps en temps à la bibliothèque de son lycée afin d’y capter un parfum de véracité pour ses bobards à venir. Ce qu’elle y fait, naturellement, n’est pas des plus studieux : l’activité principale de la miss consiste à rejoindre ses copines sur un des postes multimédia du CDI et à s’émoustiller en lisant le blogue d’une dévergondée nommée Shirley, une lycéenne qui raconte dans un français relativement cocasse sa prétendue vie sexuelle. Extrait : « Personne ne peut imaginer que ce soir je m’offrirai à lui et que nous fuirons dans le sexe et le chaos » . Au niveau lexical on a déjà fait mieux, mais c’est toujours de la lecture me direz-vous. Et j’opinerais volontiers, réjoui de voir que malgré de nidoreuses idées reçues, les jeunes gens de 2013 –oui madame– lisent encore, dussent-ils le faire sur des écrans. En sus, il faut reconnaître que c’est à peu de choses près le même genre de littérature qui occupe leurs mamans donc il n’y a pas de complexe à avoir. Le graal de la lecture intergénérationnelle est enfin trouvé.

Une fois revenus de notre extase de professionnels du livre, on aura cependant à noter que certains agissements de notre jeune héroïne font tache au sein de ce CDI propre comme une cafétéria de sitcom. Car à l’occasion, la fille Auteuil n’hésite pas à profiter des lieux pour mener ses petits trafics. On la trouve un jour au rayon littérature étrangère, en pleine négociation avec un garçon de sa classe à qui elle essaye de refourguer un téléphone portable. Le copain lui demande si elle a d’autres modèles. La gadji, pleine de ressources, lui ouvre son sac US et lui propose de choisir. Il y a au moins 40 téléphones là-dedans ; le garçon est aux anges… Sauf que derrière eux, une ombre venue de la réserve de la bibliothèque s’approche. C’est le proviseur, qui fond sur eux bien courroucé. En effet, les téléphones volés par notre jeune amie sont tous le produit de confiscations que monsieur le directeur avait soigneusement cachés dans son bureau. Les deux ados ont droit à une semonce un peu sèche mais apparemment, pas de renvoi de l’établissement. Les jeunes ont déjà du mal à trouver le chemin de la bibliothèque, on ne va pas non plus les pousser dehors n’est-ce pas.

Il nous faut maintenant évoquer un point assez décevant de cette super-production française : le personnage du bibliothécaire. A-ton jamais vu un rôle aussi vaporeux ? C’est-à-dire que si le ténia de Dominique Besnehard sortait un jour des intestins de ce dernier pour prendre forme humaine, il ressemblerait à peu près à ça. Le premier être humain issu de la fécondation vitro-céramique, une sorte d’oeuf cuit dans du mascarpone, un type sans âge, sans teint, sans couleur de cheveux, sans regard, sans circulation sanguine… Je pense sérieusement qu’à ce niveau-là, ce n’est plus un rail de coco mais la gare de triage qu’ont dû s’enfiler le chef costumier et le directeur de casting pendant la conception de ce personnage de bibliothécaire qui, avec sa tête à programmer des casse-briques sur des calculatrices scientifiques, a l’air de s’être arrêté de vivre en 1985. Il porte quand même un tee-shirt de Deux flics à Miami (ça existait donc) et en guise de paletot, une veste achetée dans un surplus militaire de Berlin avant la chute du Mur. Et puis –fait hautement improbable, sa seule incursion dans le monde d’après 1989 est une photo de George Bush avec laquelle il a décoré son poste de travail. Du grand-grand n’importe quoi, c’est comme si tu voyais un poster dédicacé de Tobie Nathan dans un commissariat d’arrondissement lyonnais. L’accessoiriste s’est vraiment gavé.

Bon, si l’on excepte une vision réactionnaire et gratuite du métier de bibliothécaire, on aura plutôt l’occasion de dire du bien de ce 15 ans et demi. Allons-y tout de go : c’est une excellente comédie française. La mise en scène est nerveuse et inventive (j’ai bien aimé les inserts oniriques), les scènes sont drôles et bien dialoguées puis, quelques acteurs pas piqués des hannetons comme le belge François Damiens assurent de jolis numéros. Enfin, Daniel Auteuil y offre un jeu savoureux, même s’il ne parvient pas à égaler, sur une thématique identique (rapports compliqués père-fille), la succulente Fille du Puisatier qu’il a reprise l’année dernière. Adeus.

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