Le 3ème lieu, à l’encontre du 3ème type

Sortir du ghetto grâce à la bibliothèque, en voilà un projet excitant, qui fait plein de picotements dans tout le corps. Bon, surtout dans le corps des bibliothécaires à vrai dire. Parce que de l’autre côté, quand tu es banlieusard et que tu pointes ta ganache dans une bibliothèque pour la première fois, c’est un peu comme si tu trébuchais dans la quatrième dimension en te pétant le nez. Ces êtres mystiques que sont les bibliothécaires ont quand même réussi en 2013 à t’inventer des espaces publics où on n’a pas le droit de téléphoner, pas le droit de boire, pas le droit de manger, pas le droit de bavasser avec ses potes, pas le droit de griller une cigarette, pas le droit de faire du wifi…

Pour survivre à la magie de la première rencontre sans passer par la camisole de force, on aura intérêt à s’informer un minimum sur le monde si particulier des bibliothèques. Au passage et sans vouloir polémiquer, il est relativement embarrassant que les bibliothécaires disposent de tant de documentation pour les préparer à accueillir les « publics difficiles » alors qu’à ces derniers, jamais rien n’est proposé. N’auraient-ils pas pourtant avantage, à pouvoir également suivre les charitables formations du type « Bien vivre l’accueil en bibliothèque » afin de se prémunir contre la rupture d’anévrisme le jour où ils se hasarderont dans l’enceinte d’une bibliothèque ? Grâce à un film français à haute teneur anthropologique, cette injustice est aujourd’hui réparée. Parcourons ensemble ce providentiel guide de survie…

~~ Les amateurs (2004)

vlcsnap-2013-01-27-11h30m49s65Conseil n°1 : ne pas paniquer. Il faut premièrement, et une bonne fois pour toutes, admettre que les bibliothèques ne sont pas des lieux faciles et qu’un certain temps d’adaptation te sera nécessaire. C’est vrai qu’à la base c’est choquant, ces gens qui tripotent avec concupiscence tous ces livres, lesquels reconnaissons-le sont plutôt des objets inesthétiques et désagréables… Notamment les pages des livres, pourquoi diable sont-elles si fines, on est toujours obligé de s’y reprendre à trois fois quand on ne veut en tourner qu’une seule, c’est insupportable. Ils ne peuvent pas les faire plus épaisses ? En bibliothèque, ceci dit, ça n’a pas l’air de gêner grand-monde. Une observation approfondie de cette société laisse d’ailleurs penser que la finalité des livres ne serait peut-être pas d’être ouverts (la plupart d’entre eux ne semble jamais bouger des étagères).

Autre bizarrerie : en bibliothèque, les livres ont plein de plastique et de signes cabalistiques collés dessus, c’est très moche et très incongru, on se croirait dans un club fétichiste. A ce propos, lors de tes premières incursions à la bibliothèque, essaye d’éviter tout contact avec les individus les plus pervers. On trouve ordinairement ceux-ci, voûtés sur des grandes tables et grattant nerveusement sur des feuilles de papier au moyen d’objets oblongs plus ou moins effilés, dans ce qui est plausiblement un rituel tantrique servant à unifier le clan.

Les individus les plus mal placés dans la hiérarchie sociale furètent partout pour se trouver un protecteur…

Certains sujets vont te regarder bizarrement quand tu vas passer près d’eux. Ne pense pas tout de suite qu’ils veulent s’accoupler avec toi, c’est peut-être tout simplement parce que tu es le seul à ne pas avoir de livre dans la main. Le meilleur réflexe est alors d’en attraper un au hasard (il y en a partout normalement) et de faire comme eux. La prise en main d’un livre n’est pas extrêmement compliquée. L’idée est d’aboutir à une sorte de nonchalante dévotion: palpe l’objet, ouvre-le et, de temps en temps, caresse ses pages avec ton index de gauche à droite (surtout pas l’inverse sinon ça fait analphabète, ou arabe, et les deux sont assez mal vus dans ce milieu). Tu peux aussi fixer le livre du regard en faisant une petite moue entendue, ce genre de comportement est favorablement apprécié dans la tribu. Bon, je sais, tout ça est terriblement primitif et païen. Cependant, il vaut mieux adopter les coutumes locales si tu ne veux pas devenir un de leurs parias, mis au pilori devant leur redoutable autel appelé « banque de prêt » :

Mais vous avez une carte d’étudiant au moins?

En prenant toutes ces précautions, tu vas petit à petit t’implanter dans la bibliothèque et commencer à éprouver un certain plaisir. Oui, l’autochtone de bibliothèque risque fort de t’enchanter, avec ses postures déhanchées, ses petits gestes travaillés et gracieux quand il se déplace, ses étirements sensuels sur les tables de travail et ses poses hyper-décontractées quand il s’arc-boute contre une étagère pour faire corps avec le livre, dans une forme d’animisme des plus saisissantes.

Régulièrement, le mâle dominant laisse ses livres pour effectuer une petite parade de santé dont l’objet implicite est de réaffirmer sa suprématie dans la meute

Si tu fais preuve de patience –et que tu as un peu de chance aussi, lorsque plusieurs individus sont rassemblés, tu entendras peut-être fuser un rire très perçant qui fait un peu mal aux oreilles, et étrangement, quand tu y regarderas de plus près, tu t’apercevras que c’est un individu mâle qui l’a poussé. Celui-ci porte une coiffure qui a l’air accidentel mais qui a en réalité pris de longues minutes de préparation. Ces spécimens sont connus sous le nom d’étudiants de deuxième année.

Les femelles qui ne sont plus en âge de procréer se reconnaissent au fait qu’elles ont perdu toutes leurs couleurs. Elles finissent tranquillement leur vie en nuances de gris, désormais employées à la surveillance du lieu. Elles continuent ainsi à recevoir une forme de reconnaissance de la part de la tribu

Les gardiens de la tribu. Eux se repèrent aisément car ils sont en général plus vieux que les autres et ce sont ceux qui bougent le moins. Le plus souvent assis à une petite table, dotés d’attributs distinctifs plutôt astucieux, comme un écran d’ordinateur qui permet de cacher leur visage et de préserver ainsi leur univers émotionnel du reste du groupe, ils peuvent rester dans la même position pendant des heures. Dans cette société finalement plus évoluée qu’il n’y paraît, ce sont essentiellement des éléments féminins qui composent la caste supérieures des gardiens. Ces femelles de grande vertu ont abandonné la fonction reproductrice pour mieux se consacrer à l’équilibre mental et hygiénique de la tribu. On les appelle les bibliothécaires.

Quand la femelle alpha cherche un livre, tous les individus nubiles lui facilitent le passage

La joie de rencontrer une peuplade exotique est une chose mais rien ne vaut son petit Liré, avouons. Et là, tu vas être super content, car dans ce milieu inconnu, tu vas parfois tomber sur quelqu’un que tu connais. Comme Malika, ta voisine de cité. Le seul petit souci, c’est qu’à la bibliothèque tu ne vas pas la reconnaître, ta Malika. D’abord, vu qu’elle est encore allogène et en phase de sédentarisation dans ce nouveau biotope, il y a de grandes chances pour que Malika fasse comme si elle ne t’avait pas vu : avec ton argot de relégué et tes histoires de loulou du pavé, en effet, tu représentes pour elle un sérieux risque de déclassement social à l’intérieur de ce lieu symbolique où elle essaye de se bricoler une hexis qui lui ouvrira d’autres portes que celles de ta Bmw série 5 années Derrick. Quand tu auras cependant réussi à la coincer entre deux travées, ne t’étonne pas non plus si le dialogue est un peu plus poussif que dans le square en bas de ta tour. Ne t’attends pas par exemple à ce qu’elle rit à une seule de tes vannes habituelles…

Bon, pour le dire sans ambages, et dans l’intérêt de ton équilibre psychologique, ne nie pas l’évidence : si ta copine te snobe à la bibliothèque, laisse tomber, cela veut dire qu’elle fait désormais partie de ce peuple des bibliothèques, de ce nouveau monde, ouvert et forclos en même temps, ce monde terrible qui nous avalera tous un jour ou l’autre… à moins bien sûr qu’un salutaire acte 3 de la décentralisation vienne rapidement à notre rescousse pour retirer définitivement toute possibilité de subsistance à cette interlope nation.

* * *

(Malika) –Tu es venu te cultiver ? –Euh, ouais, ouais-ouais, je me renseigne sur la guerre d’Espagne, Mussolini, la guerre de Veronica, tout ça… –Hum, Guernica ? –Oui, voilà… –Hum, sauf que là, t’es dans le rayon Histoire de l’Antiquité… — Euh, ouais mais… euh, en fait c’est normal, c’est parce que j’aime bien commencer par le commencement, pour bien connaître les choses, c’est pour ça…

***

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5 réflexions sur “Le 3ème lieu, à l’encontre du 3ème type

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