Innovation médicale : le patch anti-bibliothèque

Docteur Patch bibliotheque DVDRobin Williams, quel bel acteur. Certes, pas physiquement, le gars ressemble au responsable du rayon rabots à béton chez Casto. Mais moralement par contre, quel bonheur, quelle élégance dans sa façon de toujours utiliser des moyens triviaux (la facétie, l’anticonformisme…) pour faire surgir la profonde humanité de chacun de ses personnages… Moi j’adore.

Dans le film Docteur Patch, Robin aspire à devenir médecin. Pas pour entrer au Rotary Club ou avoir de la cortisone gratuite à vie, mais pour aider son prochain. A l’ancienne. Le seul souci, c’est qu’avant de pouvoir arpenter les couloirs d’une clinique high-tech en blouse blanche et se gondoler avec ses pairs de la dernière blague à la mode sur les hémorragies internes, Robin n’a pas imaginé qu’il aurait à passer autant d’années à apprendre la théorie médicale sur les bancs de la fac. Sur les bancs de la fac, et sur les chaises de la bibliothèque du campus.

~~ Docteur Patch (1998)

Robin a beau faire, la bibliothèque, ça ne passe pas. En étudiant persévérant, il a bien essayé d’y aller en bande, en intégrant un groupe de camarades avec qui réviser, mais c’est peine perdue : les livres, le silence et toute cette gravité ambiante, ça lui met les nerfs en pelote, surtout que ses copains de bibliothèque ne sont pas exactement les drilles les plus funky de la west coast :

  • Adams, le rouquin arrogant, que son gros visage rubicond situe à mi-chemin entre le pourceau des montagnes et la pustule bitmap de Space harrier. Adams passe son temps à sortir sa science et à prendre tout le monde de haut parce que son père est un éminent médecin, alors que lui-même n’a aucune vie sociale à part envoyer des lettres prétentieuses à la revue Nature dans l’espoir qu’elles soient retenues pour la rubrique courrier des lecteurs. Adams s’assied toujours à la même place à la bibliothèque universitaire ; c’est le type-même de l’usager… inquiétant.
  • Truman, le grand échalas qui ressemble à une version atrophiée d’Elvis Costello. Lui, c’est le parasite du groupe : il se tape constamment l’incruste alors que personne ne l’apprécie, et pour se donner une consistance il adopte cette fameuse stratégie d’intégration que nous devons à Faudel : il sourit tout le temps. Les autres étudiants ont évidemment grillé sa tactique ; cependant ils semblent le tolérer vu que Truman a des bras très longs qui lui permettent de porter les livres de toute la coterie. Robin Williams, qui doit être un peu feignant, lui porte une certaine compassion.
  • Madeleine, la brune renfrognée, introvertie jusqu’à l’excès. Elle, c’est sans espoir, même son acné est intériorisé, et manifestement elle l’a sur la langue vu que chaque phrase qui sort de sa bouche semble le produit de grandes souffrances intrinsèques. C’est le genre de fille qui peut t’arracher un oeil si tu as oublié de lui rendre le livre qu’elle t’avait prêté. Elle, si elle loupe ses exams de médecine, elle a clairement une carrière à faire dans les bibliothèques.
  • Carine, la blonde bien fichue. A priori, c’est la moins désagréable du groupe. Avec son minois de favorite de rallye, on a envie d’y croire… sauf qu’elle est hyper-coincée. Dès que Robin Williams essaye de badiner avec elle, il se prend une veste en tweed de 10 kilos en pleine face et elle retourne à ses livres. Pour briser la glace, une seule solution : l’impressionner en mode pigeon savant. Super rasant.

Bon, avec de tels loustics, on comprend que les séances de révision à la bibliothèque sont loin d’être des parties de rigolade pour Robin. Un jour, pour détendre l’atmosphère, il a l’excellente idée de s’introduire dans la bouche une espèce de stérilet qu’il a dû voler dans un TP et de faire une grimace que j’ai personnellement trouvé hilarante. Hélas, ce n’est pas le cas de ses copains. Le gros mec roux devient rouge comme une tomate, la brune grincheuse fulmine et la blonde se barre. Seul Elvis Costello, évidemment, se marre. Robin, dégoûté, court après la blonde, manquant de se vautrer sur le perron de la bibliothèque.

A un moment crucial du film, Robin décide enfin de s’éloigner de tous ces rabat-joie. En dehors des heures de cours, il se met désormais à étudier la médecine à sa façon, buissonnière et folâtre : il squatte tous les colloques de gynécologie moléculaire, de chirurgie nasale et d’épidémiologie de l’orgelet, puis il s’achète une blouse blanche grâce à laquelle il s’introduit petit à petit dans les hôpitaux locaux et, faisant croire qu’il est déjà médecin, traîne dans les chambres et tâte du patient. Sur le tas, gentiment, il se familiarise de cette façon au corpore insano.

Après, Robin –qui en a décidément dans le ciboulot, a l’idée de fonder sa propre clinique : il achète une bicoque dans les bois qu’il retape et qui se métamorphose peu à peu, grâce à sa ténacité, en établissement de santé populaire et alternatif, basé sur une médecine où les numéros de magie et les blagues Carambar remplacent les médicaments… Ainsi, pendant qu’Hippocrate se retourne le ménisque dans sa tombe, Robin devient une sorte de gourou bon enfant : l’autoproclamé docteur Patch, qui accueille dans sa clinique toutes sortes de malades sans-le-sou et d’illuminés du bocal. Carine, l’étudiante blonde qui potassait jadis avec lui à la bibliothèque, propose à Robin de le rejoindre et de l’aider à tenir la clinique (on en a vu d’autres et on devine que cette coquine a juste envie de se rapprocher du docteur Patch qu’elle aime secrètement)… Ensuite, on ne comprend pas bien pourquoi mais le film tourne soudain à l’horreur, tant pour la jeune fille que pour l’image de la lecture dans la société moderne.

En effet, un malade se présente un jour à la clinique de Robin. Il explique ses symptômes : « —Voilà, docteur, j’adore lire…Mais j’adooore aussi la lecture (répond Robin par commisération),.. et tu lis quoi, quel est ton auteur favori ? (…) —Euh, Kazantzakis… Pour les incultes, je précise que Kazantzakis est l’auteur qui a écrit Alexis Zorba, livre qui fut adapté au cinéma sous le titre de Zorba le Grec et qui raconte l’histoire d’un fou qui rencontre un non-fou qui devient fou à force de fréquenter le fou, bref… La suite est un carnage : ce patient atteint de « lectorite » prend un flingue, assassine la chérie du docteur Patch, retourne l’arme contre lui et se fait exploser le caisson… Hum, il me semblait qu’on rigolait davantage dans les films de Robin Williams, d’habitude.

Bon, il n’y a pas lieu de chercher midi à quatorze heures, de toute façon : Docteur Patch restera dans les anales comme un film assez nul et aux thèses puantes. Après nous avoir effectivement matraqué dans sa première partie que la bibliothèque était l’archétype du lieu pénible et anxiogène pour les gens épris de liberté, le film tente ensuite de nous démontrer que les gens qui adorent la lecture sont des criminels en puissance qui peuvent passer à l’acte à tout moment. N’importe quoi. Ça rappelle un peu ces débats d’il y a 10 ans, lorsque certains mass médias se plaisaient à nous montrer qu’à la base, les gens qui font du ball-trap à la kalashnikov dans les écoles maternelles sont tous des dingues de jeux vidéos qui se prennent pour Sonic, la princesse Zelda ou je ne sais quel héros vidéoludique en quête de vengeance. Non, non, et non. En 2013, il nous faut le rappeler : la lecture n’est pas forcément criminogène. Ou alors pour les arbres. Et encore, à ce compte-là on pourrait aussi parler des gens qui, aux cabinets, plient systématiquement les feuilles de papier en deux ou trois avant de se les passer là où je pense. Pire que les lecteurs, ceux-là sont les vrais assassins de nos forêts occidentales, surtout si en plus ils poussent le vice jusqu’à emporter de la lecture sur le lieu de leur forfait. Rhaaa, les marauds.

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4 réflexions sur “Innovation médicale : le patch anti-bibliothèque

  1. Pingback: Innovation médicale : le patch anti-bibliothèque | Les bibliothécaires n'ont pas d'humour | Scoop.it

  2. Pingback: Innovation médicale : le patch anti-bibliothèque | Pôle Image de la Bibliothèque du Finistère | Scoop.it

  3. Bonjour et merci Gryx pour cette piste. Quelqu’un m’avait déjà dit qu’il y avait une bibliothèque dans L’histoire sans fin et je m’étais procuré le DVD. Malheureusement, ce bourricot ne m’a –comme vous, ceci dit en passant, pas précisé de quel opus de L’histoire sans fin il parlait, du coup j’ai acquis le 1 et a priori ce serait plutôt dans le 2… (dans le 1, le mouflet va dans une librairie).
    Soyez un peu plus précis dans vos commentaires la prochaine fois Gryx, ça ne fera de mal à personne.
    Bien à vous,
    Mp

  4. Merci !
    Tant que j’y pense, dans l’Histoire Sans Fin on voit aussi une bibliothèque qui représente, de façon un peu cliché certes avec son tenancier flippant, l’accès à l’évasion et l’imaginaire.

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