L’usager en vert est contre tous

Un jour ou l’autre, il faudra bien que le monde des bibliothèques, et plus largement celui de la culture légitime, rende hommage au monsieur qui a inventé le concept de publics empêchés. Ce mec est un génie et je ne comprends pas pourquoi il ne siège pas encore au bureau national de l’ABF, eu égard à toutes les satisfactions et les joies que, grâce à lui, nous procure le contact régulier avec les aveugles, les incarcérés, les malades mentaux, les illettrés et, ne les oublions pas, les vieux qui mangent leur bave toute la journée. Grâce à ce soldat inconnu de la lecture publique (qui d’ailleurs est probablement une soldate), la vie des bibliothécaires est plus grande, plus belle, et éminemment plus professionnelle aussi.

Malgré ça, la tâche n’est pas toujours folichonne pour les bibliothécaires et ça, pardon mais c’est à cause d’une catégorie de publics nettement moins rigolote et sur laquelle personne n’a assez réfléchi je trouve : les publics empêchants. Je parle ici de tous ces usagers qui empêchent les bibliothécaires de travailler et qui polluent leur quotidien avec, reconnaissons-leur au moins ça, une gamme souvent variée et imaginative de modalités :

  • Le vieux pénible. Celui qui monopolise la banque de prêt pendant 2 heures et étourdit la bibliothécaire en lui racontant en long-en large (et surtout en travers) sa glorieuse vie d’andropausé (ses déboires de copropriétaire contrarié, les ennuis mécaniques de sa Citroën C4 (moins fiable que que feue sa Cx a priori) et son amour quasi-mystique du regretté Nicolas Sarkozy…). Quand tu as un de ces boulards sur le retour au prêt, tu n’as qu’une envie, c’est que le gouvernement Hollande passe l’âge de la retraite des fonctionnaires à 92 ans histoire de ne jamais devenir toi-même ce genre de retraité insupportable.
  • Le collégien de sixième, qui vient gentiment TOUS LES APRES-MIDIS de la semaine te demander de l’aider à faire ses devoirs. Lui, c’est un miracle. C’est-à-dire que tu te demandes comment il a fait pour passer dans l’enseignement secondaire vu qu’à 12 piges il a le cerveau d’un enfant de CP, et rien que les consignes du prof qu’il a transcrites dans son cahier de textes te prennent un quart d’heure, juste pour comprendre dans ce festival du slip de l’orthographe ce que ce fichu gosse a bien pu écrire. Diantre. Quand tu le vois, invariablement, tous les jours se pointer à la bibliothèque pendant tes permanences de prêt, tu n’as qu’une envie, c’est de lui faire une clé de bras et de l’étrangler avec le cordon de ta douchette. Etant donné que le règlement intérieur ne le prévoit pas, tu te contentes de refouler.
  • Le pire reste sans nul doute : ton ancienne copine de lycée. Celle que tu n’as pas vue depuis 15 ans, qui arrive un jour comme une fleur à la bibliothèque et te lance avec surprise : « Ah, tu bosses ici ? » . Automatiquement après, elle se croit forcée de chercher une corrélation entre ta façon d’être de l’époque et les raisons qui t’ont poussé(e) vers la vie professionnelle intense de bibliothécaire : « Oui, c’est vrai que tu étais souvent isolé(e), en terminale, je me souviens quand un prof n’était pas là, nous on allait au parc fumer des joints et toi tu restais au lycée à lire un bouquin dans un coin » … Bien sûr, cette greluche qui a fini cadre du tertiaire déclame toutes ces révélations à voix haute et intelligible de sorte que tous tes lecteurs habituels l’entendent. Et là, tu n’as qu’un regret, c’est de ne pas avoir cassé la jambe de cette pouf un jour où elle te doubla dans les escaliers du bahut en t’écrasant les escarpins…

Ceci posé, on doit reconnaître que ces quelques archétypes ne sont que du mini fretin, au regard du panthéon des casse-pieds de bibliothèques que domine le title-holder : Hulk. Gros, vert, moche et grognant sans arrêt, quand ce gars franchit les portes de ta bibliothèque, tu as de suite envie d’appeler ta Drh pour demander ton reclassement. Et une fois que le bonhomme est parti, dans une subite envie de décompresser, tu te précipites sur le site de l’ADAV pour commander l’intégrale de Shrek et exorciser de cette façon ta haine naissante des individus difformes et verts.

~~ L’incroyable Hulk (2008)

Parfois, quand on a de la veine, Hulk se présente à la bibliothèque alors qu’il n’a pas encore pris cette jolie teinte verte qui le rend ingérable. Hélas, même sous l’apparence chétive et falote de ce blanc-bec d’Edouard Norton, Hulk est loin d’être l’usager-modèle.

Déjà, que penser d’un gars qui arrive en courant à toute bombe dans la bibliothèque et qui ne dit bonjour à personne ? Que c’est un athlète muet ? Allons, allons, il est plus plausible qu’Edouard Norton soit juste un petit impoli. Impoli, mais rapide : sans raison, il sprinte jusqu’à la porte réservée au personnel puis grimpe à l’étage et s’engouffre dans les magasins documentaires. Les bibliothécaires laissent faire : le gars n’a pas l’air très fute-fute et s’il vire au vert, il va te pulvériser la bibliothèque avec ses poings en moins de deux.

Quelques secondes plus tard, nos soupçons sur la santé mentale de l’individu sont confirmés. Caché dans les rayonnages, Hulk-Edouard s’est recroquevillé près d’une espèce d’encyclopédie Quillet. Il sort de son sac une clef USB, la scrute deux secondes, prend sa respiration et… l’avale. C’est fou ça ! Juste après, cet imbécile se rend compte de son ânerie et essaye de vomir la clef, mais la bougresse ne veut pas sortir… C’est quoi le problème Hulk ? Tu en as marre de la société du tout-numérique ? OK, moi aussi. Mais il ne faut pas exagérer non plus, la prochaine fois tu vas faire quoi, manger une souris ou te faire un chili con carne en faisant frire les touches de ton clavier d’ordinateur ? Moi, ça m’énerve les comportements comme ça, c’est comme quand José Bové casse un restaurant Mc Donald’s parce qu’il veut défendre la bonnebouffe. C’est pas parce qu’on n’apprécie pas les évolutions de la société qu’il faut tout dégrader quand même. Regardez Stéphane Hessel, lui il n’a jamais cassé une clef USB de sa vie je suis sûr, et pourtant il était plutôt du genre nerveux. Enfin je crois. Bon, en y réfléchissant un peu, il y a tout de même une chose assez pénible avec les clefs USB, c’est quand tu es fumeur. Et oui, une fois sur deux, quand tu veux te griller une clope, tu crois sortir de ta poche ton briquet et en fait c’est cette satanée clef USB que tu brandis devant ta bouche, ce que ne manque pas de te faire remarquer ton narquois compagnon de pause-clope. A l’inverse, et c’est plus dommageable, quand ton supérieur hiérarchique te demande de lui montrer un truc sur l’ordinateur et que tu essayes d’enficher ton briquet dans le port USB de sa foutue bécane, tu passes vraiment pour un neuneu lobotomisé par la nicotine.

Revenons-en à notre Hulk-Edouard si vous le voulez bien. Tout indulgent qu’on puisse se montrer à l’égard de son étonnant régime alimentaire et de la complexion légèrement bipolaire de monsieur, on admettra plus difficilement, en revanche, les parties de paint-ball dans la bibliothèque. Car si Edouard court à toute blinde entre les étagères, on apprend rapidement pourquoi : il se fait une partie de chat-mitraillette avec une dizaine de copains nippés en treillis qui courent bruyamment à sa suite, investissent tous les espaces et agitent leur armes pour le débusquer. La stagiaire qui bossait dans le magasin pour désherber les encyclopédies est sous le choc. La pauvre n’avait encore jamais vu autant d’hommes, simultanément dans une bibliothèque. Hum, l’idée n’est pas mauvaise au départ : passer par le jeu pour faire venir les hommes en bibliothèques. Mais autant les tournois d’échecs ou les quiz musicaux feront aisément consensus, autant le coup de la chasse à l’homme à balles réelles entre les étagères, ça va peut-être trop loin.

C’est un peu d’ailleurs le problème de ce film. Il va trop loin. Trop loin dans l’action (tout le monde court tout le temps dans ce film), trop loin dans les effets spéciaux bidons (Hulk qui fait des sauts de 3 kilomètres), trop loin dans l’exploration psychologique du héros (Hulk devient une caricature du torturé contemporain), trop loin dans les dialogues chelous (« Tu penses pouvoir maîtriser ta colère ? Non, non, sûrement pas. Mais la canaliser, oui » )… Bref, à l’exception de la présence toujours sympathique de Liv Tyler, un film bizarre et inutile.

Pour entrer dans la bibliothèque, c’est original, il faut montrer un préservatif (c’est censé prouver ta majorité sexuelle)

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4 réflexions sur “L’usager en vert est contre tous

  1. Salutations Fab’ et merci pour cette fab’ulous suggestion pour I wish que je n’avais pas encore eu l’occasion de regarder. J’aurais d’autant plus plaisir à le chro-niquer que j’avais adoré Nobody knows il y a quelques années (un de mes films préférés sur l’enfance). Mon grand bonjour à toute l’équipe,
    Mp

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  4. Joli titre, camarade Pamp, joli titre.

    Dans la série des films avec des vrais morceaux de bibliothèque dedans, il y a le très beau « I Wish » sorti l’an dernier : l’un des enfants est amoureux de la bibliothécaire… et comme on le comprend ! Elle incite franchement à l’adhésion, si vous me passez l’expression, aussi crapuleuse soit-elle dans un tel contexte.

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