Les compensations pâtissières de la discothécaire

Je ne sais pas vous, mais moi, en dépit de toutes les réelles jouissances que me procure notre société du divertissement globalisé, il me revient, à intervalles réguliers, comme une vieille pulsion de résistance qui resurgit sans ménagement et m’envahit… Et tout à coup, je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de me faire : un bon petit film d’auteur. Tout seul, sans chaussettes et dans le catimini de mon salon, à 11 heures du soir, quand ma maisonnée et la société du prime time roupillent du sommeil du juste. Me faire un film intello –afghan ou parisien je m’en fous, mais un film à petit budget, un film où ça cause, un film qui t’émoustille les méninges avec des blancs dans les dialogues et des plans de 10 minutes sur les visages d’un couple qui part à la dérive…

Quand tu ourdis ce type de projet culturel, deux solutions se présentent à toi. Soit tu zappes sur la TNT pendant 2 heures dans l’espoir de tomber sur la pépite du 7ème qui se serait glissée dans les interstices de la grille des programmes… avec évidemment le risque de passer sur une émission racoleuse qui t’accroche de manière imprévue et t’éloigne de ton envie première. Soit tu vas dans ta DVDthèque personnelle, piocher une de ces galettes que tu as acquises sur le conseil d’un de tes visiteurs de blogue à l’esprit plus ou moins sain. C’est de cette dernière façon, qu’un soir, la sève bouillonnante, je découvris…

~~ Les gens honnêtes vivent en France (2005)

Le film démarre de la sorte : après s’être faite chevaucher sans respect dans une chambre d’hôtel mauvais marché, Victoria Abril renfile hâtivement son string devant l’ascenseur qui va l’emmener à son prochain rendez-vous. Le tout sur un fond de musique latino-arabisante vaguement mode. Bon, au niveau stimulation intellectuelle, ça ne commence pas très bien.

La scène suivante nous rassure : nous sommes dans une bibliothèque publique, pendant la pause-goûter de deux agents (Hélène de Fougerolles et un dénommé Rodolphe). Ayant mis en suspens la commande Cdmail sur laquelle elle travaillait, Hélène engloutit les deux mille-feuilles qu’elle est allée se prendre chez le boulanger d’à côté, avec un sens du partage et de la propreté fort approximatifs. Rodolphe la charrie sur sa gourmandise. Hélène lui répond : « De toute façon, je prends pas » (NDLR : « de poids »)… « Je peux me taper 30 mille-feuilles, je prends pas… Mais merde, j’aime ça la pâtisserie, voilà » … A cet instant précis, on se demande si des fois on n’aurait pas fait un mauvais choix de film. Je file sur Allociné et consulte les critiques presse : 2,2 étoiles. Pas très engageant.

On est toujours dans la bibliothèque. Rodolphe s’inquiète maintenant de la santé d’Hélène, qui n’arrête pas de tousser (bizarrement, la réalisation n’en laisse rien paraître). L’explication de la discothécaire quant à cette mystérieuse toux ne se fait pas attendre : « C’est ce boulot qui me convient pas, l’environnement, les gens, l’odeur… C’est ça qui me rend malade, j’en suis sûre! » . OK. Je jette un oeil sur les critiques spectateurs : 2,7 étoiles. Deux questions me viennent :

  • Qu’est-ce que le scénariste a dans le crâne ? La nana vient de s’enfiler 2 mille-feuilles sans s’hydrater : si elle tousse, il y a quand même tout lieu de croire que c’est parce qu’elle a avalé de travers ; je ne vois pas le rapport avec son environnement professionnel ou ses conditions de travail, à moins de vouloir régler des comptes avec le milieu des bibliothèques. Ce qui semble une hypothèse plausible, notez, car pardon mais autant on aurait été d’accord pour évoquer la poussière des bibliothèques… mais « l’odeur »  ! C’est la première fois qu’on entend dire que les bibliothèques ont des problèmes d’odeur, c’est vraiment très ennuyeux ces insinuations. Sans aller jusqu’à dire que le scénariste est un gars qui tous les soirs en promenant son clebs, colle des affiches de Marine Le Pen dans tout le voisinage une fois qu’il est bien repu du journal télé de TF1, ça vaudrait peut-être le coup de fouiller un peu la bio de ce bonhomme qui nous sert si doucettement sa variante du bruit et de l’odeur.
  • … Et si finalement, ce film n’était qu’un énorme nanar ?

On est des gens honnêtes –en tout cas patients, donc on décide de poursuivre la lecture du film. Hélène a fini de goûter et reprend sa commande de disques. Jubilation de la jeune femme en découvrant la richesse du catalogue de son fournisseur : « Oh, ça y est putain, je l’ai… Madness ! L’album en plus ! Oh putain je le commande de suite ! » . Rodolphe profite de cet instant enchanté pour déclarer sa flamme à sa collègue : « Tu sais que je t’aime ? » . Dommage, Hélène n’a rien entendu. Elle continue de s’éclater sur sa commande de disques : « Oh putain… Je prends les Papa’s et Mama’s avec, comme ça c’est fait… Allez, tout d’un coup! » .

Cette politique d’acquisition audacieuse –basée sur la notion de toquade personnelle, est celle de la bibliothèque municipale Glacière, située dans le 13ème arrondissement de Paris (voir photo ci-contre). Une bibliothèque qu’on aura l’occasion de louer aussi pour ses horaires d’ouverture généreux : on voit effectivement Rodolphe se rendre à son travail alors que la nuit est tombée… La journée de travail commence donc à 19 heures pour les bibliothécaires parisiens ? On ignorait que l’équipe municipale avait élargi au quotidien des bibliothèques le concept des « Nuits blanches »…

Examinons maintenant de quelle manière sont caractérisés nos deux personnages de bibliothécaires.

RODOLPHE (section bibliothèque adulte) :

Trentenaire plutôt bien fait de sa personne, Rodolphe porte le doux patronyme de Clampin (« bouffon », en argot de premier niveau). Tout un programme. Rodolphe n’est pas très satisfait de sa vie professionnelle : « Je fais un boulot bien au-dessous de mes compétences » … Certes. Il faudrait tout de même rappeler à ce jeune homme qu’il a la sécurité de l’emploi. Une chose qui ne lui plaît pas non plus, manifestement, c’est la paye dont la mairie de Paris le gratifie, dans la mesure où il est obligé d’avoir un deuxième boulot pour « mettre du beurre dans les épinards » . Il fallait y penser avant, Rodolphe : quand on est bac+6 de littérature comparée comme toi, on passe les concours de catégorie A de façon à avoir une grille indiciaire convenable, au lieu d’entrer par la petite porte comme agent du patrimoine et, partant, de chiper le travail aux prolétaires.

Le job d’appoint que fait notre agent sur-diplômé consiste à donner des cours particuliers au fils de Victoria Abril, laquelle campe une sorte de cougar survoltée qui passe son temps à flatter Rodolphe en le qualifiant d’intellectuel ou d’ « érudit » . Et lorsqu’un jour, Victoria veut recevoir à dîner un homme de la haute société afin de lui mettre le grappin dessus, elle appelle dare-dare Rodolphe pour qu’il lui apporte des livres et en garnisse les étagères de sa salle à manger, histoire de faire la nana un peu cultivée :

–Ecoutez Rodolphe, vous devez avoir chez vous plein de livres que vous ramenez de la bibliothèque, ne me dites pas le contraire !  –Bah…Oui, c’est pas ça qui manque…

Mis à part le fait qu’il pique plein de bouquins à son boulot, on reconnaîtra que notre ami Rodolphe est un bon lecteur. Sa came, ce sont les écrivains sud-américains, avec en tête de liste celui qu’il considère comme son « dieu » : le colombien Alvarez Toledo. Mouais, chacun ses goûts. Pour moi, ce Toledo n’a rien ni du dieu, ni même du demi-dieu ou du quarteron de métis de mulâtre de dieu vu que je n’ai jamais entendu parler de lui et que si ça se trouve, il n’existe même pas.

Une bibliothèque où les agents ont le temps de lire… On voit trop que c’est du cinéma, papa

*

Rodolphe s’intéresse aussi à la politique : on le voit dévorer l’ambitieux essai d’un certain François Guérambois : L’honnêteté en politique, nouvelle approche. Hum, un illustre inconnu de plus. C’est sans doute une de ces publications merveilleuses que nous sort régulièrement L’Harmattan, écrite par un étudiant en master à Dauphine. Côté politique encore : tous les dimanches matins, Rodolphe va –non pas au boulot (le film a été tourné avant que les bibliothèques parisiennes passent à l’ouverture dominicale) ou à la messe, mais… au marché, où il tracte pour inciter les gens à aller à de mystérieuses manifs dont l’unique slogan est « Soutenez-nous » .  Quand un badaud demande à Rodolphe de développer, ça ne vole pas beaucoup plus haut : « Je trouve ça important, à un moment donné, de se sentir concerné par ce qui se passe autour de nous ». Autour de nous… De quoi il parle ? Des gens qui achètent leurs légumes ? De ceux qui stagnent devant l’étal du vendeur d’ustensiles ménagers, médusés par sa harangue?

A la maison, notre bibliothécaire est encore plus flou : en mode loque, dans un peignoir trop grand, il erre dans son salon, devant une bibliothèque qui contient des livres rangés n’importe comment, on dirait la coiffure de David Bowie : tous les bouquins sont allongés en vrac, comme battus par un vent de force 7. Voilà au moins un bibliothécaire qui n’est pas atteint par la déformation professionnelle, remarquez.

HELENE (section discothèque)

Hélène, elle, est beaucoup plus excentrique. Par son accoutrement, d’abord : elle ressemble à comme qui dirait une contre-façon de poupée Barbie. Avec ses collants lycra et ses pulls en mohair rose, ses bracelets à base de fraises Tagada et son imperméable carotte râpé, on dirait la doublure sous Guronsan de Samantha Stephens. Cette gourgandine occupe ses soirées à emmener des mecs se faire une toile avec elle à son cinéma de quartier, afin de les tester. Les films préférés d’Hélène sont les productions Bollywood : « Le cinéma indien, c’est extraordinaire… Les costumes, c’est une merveille » . En tout cas, c’est raccord avec ses choix vestimentaires.

Côté coeur, Hélène est moins vernie : elle ne tombe que sur des cinglés. Le dernier en date, Régis, adore certes le cinéma mais lui, ce qu’il préfère c’est quand il y a une scène de viol collectif dans le film. Un cinéphile exigeant. Côté vie professionnelle, c’est pas non plus la joie pour Hélène. Comme on l’avait compris, elle déteste son travail à la bibliothèque ; ce qu’elle résume ainsi: « Ça fait des années que je travaille comme une conne… Un jour je vais tailler la route c’est sûr » .

En fait, c’est son collègue qui va tailler la route avant elle : Rodolphe abandonne du jour au lendemain son emploi de bibliothécaire pour une place de collaborateur que lui a proposée le fameux Guérampois dont il lisait l’essai politique. En fait, ce gars n’est pas étudiant à Dauphine comme je l’imaginais, mais un député de la majorité présidentielle très en vue qui a besoin d’un conseiller technique pour mettre en place dans sa circonscription la « Semaine de la littérature contemporaine » . Rodolphe troque ainsi sa panoplie de petit fonctionnaire aigri contre le complet-veston, la bagnole de fonction et la secrétaire full-options. Définitivement, la lecture mène à tout.

Au final, Les gens honnêtes vivent en France est un film compliqué : on l’aimera assurément pour sa représentation, aussi scrupuleuse que rare dans un film de fiction, du milieu des bibliothécaires, proposée d’une plaisante manière à travers le portrait de ces deux écorchés du bulbe que sont Rodolphe et Hélène. On aimera beaucoup moins le film, en revanche, pour sa réalisation rachitique qui se hisse à peine au niveau d’un téléfilm de France 3 (tout le long du film d’ailleurs, on s’attend à voir entrer en scène un Pascal Légitimus ou un Bernard Le Coq). Mais surtout, on pourra légitimement être fâché contre la gratuite et affligeante grossièreté qui enveloppe tout le scénario : sans évoquer plus avant les fredaines scabreuses de Victoria Abril, les scènes qui se veulent drôles –mais qui sont dans la plupart des cas seulement vulgaires, se succèdent avec une rigueur qui décontenancerait les plus chevronnés adeptes du Alfred Hawthorn Hill show. Comme cette scène où Rodolphe téléphone un soir à sa collègue et, prenant une voix saugrenue (comme s’il avait une chaussette coincée dans le gosier), il échange avec elle des propos tout à fait grivois qui conduisent rapidement nos deux bibliothécaires, chacun de son côté du téléphone, à se masturber dans leur living-room respectif, sur les canapés que la production avait gentiment mis à leur disposition. Consternant.

Le dimanche, le bibliothécaire tracte pour l’opposition municipale. Encore un qui a séché le cours sur le devoir de réserve, lors de sa semaine d’intégration. En même temps, peut-on en vouloir à quelqu’un qui porte un keffieh rose ?

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2 réflexions sur “Les compensations pâtissières de la discothécaire

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