Protéger son image de Marx grâce à la bibliothèque

S’il y a dans notre monde tourmenté des pays qui savent encore chatouiller notre imaginaire et nous faire rêver, pardon mais c’est bien l’Inde. Quelle contrée, mes aïeux : Samarcande, Jodhpur, la magnificence du Taj-Mahal, la spiritualité à tous les coins de rue, la cuisine raffinée, les chants puissants du Mahâbhârata et de Tagore, l’envoûtement du sitar, les vaches dont on voit les bronches sans scanner, les palais des maharadjahs, les soieries bigarrées, les encens capiteux… Quelles splendeurs.

A côté de cela, hélas, l’Inde c’est aussi les call-centers qui te rendent épileptiques, les singes qui te refilent le sida alors que tu n’as même pas eu de plaisir avec eux, et –sans doute la plus grande immondice que l’Inde ait jamais portée : les films de Bombay. Je ne sais pas si j’ai jamais eu autant mal au crâne qu’en regardant ces spectacles débiles et bruyants, joués par des napées à embonpoint et des espèces d’éphèbes aussi expressifs que des capuchons de stylo. Franchement, si j’avais à choisir entre remplir mon thermos à café avec l’eau du Gange, et aller au cinéma pour me faire un film de Bollywood, mon camp serait vite choisi. Je lèverais même mon thermos à la santé du dénommé Jean-Michel qui, avec son accent de vendeur de montres de Gare du Nord, m’a fait poireauter au téléphone 45 minutes avant de me faire réaliser que ma panne d’ordinateur était simplement due à un câble mal branché.

Ceci étant et malgré tout le mal qu’on peut penser du cinéma bollywoodien, on est parfois tenu par des obligations supérieures, et quand on apprend fortuitement qu’un de ces abominables films a été tourné dans une bibliothèque publique, bah on s’incline. On est peu de choses.

~~ Good boy, bad boy (2007)

Visez un peu la finesse du scénario : Raju et Rajan sont deux étudiants que tout oppose (à part les trois premières lettres de leur prénom bien sûr… ils se sont vraiment pas foulés) : l’un est un cancre qui se la donne en sport et en nanas, l’autre est le rabat-joie du campus, studieux et coincé. Histoire qu’il n’y ait pas de confusion, le bad boy arbore une barbe de 10 jours et une boucle d’oreille, tandis que le pigeon savant porte des pulls jacquard étriqués et baisse les yeux sans arrêt. Merci au réalisateur pour cette subtile caractérisation. Ne soyons pas trop narquois cependant, car on trouve assez vite un certain intérêt à ce film, dû à l’élément de suspense suivant : on se demande jusqu’à la fin lequel de ces deux personnages s’avérera le moins craignos… Malheureusement, une fois parvenu au générique de clôture, on se rend compte que notre questionnement a été complètement vain et qu’en définitive, ils sont aussi andouilles l’un que l’autre.

Au rayon andouilles, les filles qui jouent dans cette comédie ne sont pas mal non plus. Quand l’appliqué Raju propose à l’une de ses camarades d’aller travailler à la bibliothèque du campus, celle-ci lui demande :  « Où est la bibliothèque? » . Stupéfait, le garçon répond : « Quoi ?… la bibliothèque? Bah.. elle est sur le campus… Tu ne veux pas savoir où est le campus non plus ? » . Un peu potache, mais bonne vanne.

A un moment, nos deux zozos finissent par trouver le chemin de la bibliothèque et là, grosse surprise pour la jeune fille en découvrant une salle de lecture qui, pour en être remplie, n’en est pas moins nimbée d’un silence monacal : « Mais pourquoi tout le monde est silencieux là-dedans, est-ce quelqu’un est décédé ? » .  Là, tu t’apprêtes à rire comme un goret vu que la vanne est encore plus puissante que la précédente… si ce n’est que la seconde d’après, tu réalises, vu l’air dégoûté pris par la fille en disant ça, que c’est en fait du premier degré et que cette ingénue ne sait réellement pas qu’il y a une bibliothèque dans sa fac ! Deux hypothèses s’offrent alors à nous : soit la communication de la B.U. et sa signalétique sont vraiment effroyables, soit le niveau des étudiants indiens est en chute libre, avec des jeunes gens qui gravissent les échelons de l’enseignement supérieur sans avoir jamais mis les pieds dans une bibliothèque.


La scène suivante donne crédit à cette dernière hypothèse. On est maintenant dans la cafétéria du campus. La jeune fille recroise par hasard notre ami l’intello. Etonnée de le voir s’ébaudir dans un vrai lieu de sociabilité, elle le lutine sans façon : « Toi ici ? Je ne pensais pas que tu puisses fréquenter autre chose que les toilettes ou la bibliothèque » . Charmant, cet amalgame entre la bibliothèque et l’endroit où on se vide les intestins. Est-ce à dire que les usagers fidèles des bibliothèques sont des dérangés du sphincter ? Arrg, quand je repense à ce monsieur qui vient tous les jours lire le journal à la bibliothèque où je travaille, je crois que je ne lui serrerai plus jamais la main de ma vie. Etrangement, Rajan, lui, ne s’offusque pas de cette pique. Au contraire, il ricane bêtement, en amateur de bons mots qu’il est. De son côté, la jeune fille, émoustillée par le rire jaillissant de phéromones de notre Rajan, décide de passer à l’accostage. Comme elle remarque qu’il a un livre dans la main, elle lui susurre avec ses yeux de biche :

« –Qu’est-ce que tu lis? »

« —Un livre », répond le jeune homme avec aplomb. Gasp. Définitivement, ces deux-là ont dû entrer à la fac avec une VAE de l’école du rire, c’est pas possible un humour aussi canné. Quant à nous, on a beau être bon public, on commence à sérieusement tirer la tronche : mais qu’est-ce que c’est que ce film, nom d’un chien ?!! Fast forward.

Nouvelle scène à la bibliothèque. Cette fois, c’est Raju –le bad boy, qui s’y colle. Il est en train de se balancer sur une chaise en feuilletant avec désinvolture le Manifeste du Parti communiste comme s’il s’agissait d’une revue divertissante pour hommes modernes. On ne croit pas si bien dire : ce filou est précisément en train de reluquer des filles sur le papier glacé d’une revue pour métrosexuels qu’il a camouflée derrière la reliure du Marx-Engels ! Outre ce procédé comique éculé depuis au moins 1932, on notera là un joli pied de nez du capitalisme triomphant à l’une des dernières idéologies qui ont marqué l’humanité. Bon, ne soyons pas trop écoeurés non plus, ce n’est qu’une comédie pour teenagers et de toute façon aujourd’hui, quand tu dis Rosa Luxemburg ou Babeuf, les jeunes te regardent tous avec de grands yeux qui disent « Je connais pas, ça fait combien de degrés ? » .

Bref, Raju fait semblant de lire Marx et c’est mieux que rien. Surtout que s’il a choisi ce livre, ce n’est pas par hasard mais parce qu’en connaissance de cause il escompte que ce titre va capter le regard des étudiantes venues à la bibliothèque pour draguer les intellos. Et ça fonctionne : deux filles viennent s’asseoir juste en face de Raju et lui font part de leur admiration. « Waouh, tu lis Marx !? » . Le jeune homme –qui n’est pas archi-futé, saborde stupidement sa couverture : « Non, en fait c’est juste pour vous impressionner » . Nous, on se dit que ce garçon en tient une couche et qu’il va se prendre une veste cinglante… mais c’est oublier qu’on est dans un film de Bollywood : une des filles s’attendrit de cette déclaration, lui dit qu’il est chou, et après je n’ai pas tout compris ; il s’ensuit une séance photo avec leurs smartphones, un gars se prend plein d’eau sur la tête –qu’il remue sensuellement comme dans une pub de Tahiti douche mais avec les habits, puis on a le droit sur la pelouse de la fac à une de ces séquences chantées mordantes et ciselées comme jamais au niveau des paroles, avec Raju en lead vocal qui se déhanche sur l’air très inspiré de « I am bad, bad… I am a bad-bad boy » , entouré d’une harde de 15 nanas en sari qui dansent la zumba comme des Beyoncé de 12 ans en lui donnant le ton : « You’re bad, you’re bad… You are a bad-bad boy » … C’en est trop.

Coût total de l’opération : 1h50. Une heure cinquante d’ennui, de dégoût et de sentiment océanique, où 30 fois tu as revu ta vie défiler devant toi à cause du spectacle létal de ces dingos des plaines qui gesticulent dans leurs fringues saturées de couleurs et leur vocabulaire de Teletubbies. Misère, quand tu ressors du film, tu n’as qu’une envie, c’est d’aller te faire un shoot avec un tube entier de paracétamol, puis de démarrer dans la foulée l’intégrale d’American pie, dont tu commences à subodorer des qualités indéniables de réflexion sur la société, après avoir raclé à ce point le fond du gouffre avec ce Good boy, bad boy, dont le sous-titre est quand même : « Quand le bien rencontre le mal, c’est magique ».

Allez, pour ne pas conclure sur une touche trop pessimiste, on retiendra deux choses positives de ce film :

  • Le DVD de Good boy, bad boy est fort mal distribué en France et du coup, assez difficile à trouver ;
  • La jeune fille qui joue le premier rôle féminin du film. Mamma mia, quel canon. Charpentée comme une statue de Praxitèle, la peau douce comme de l’albâtre, des yeux plus sauvages qu’un roman de Kipling, cette jeune fille est une ode à l’amour interculturel, intergénérationnel et interdisciplinaire. Même son nom est un envoûtement : Tanushree Dutta. Imaginez une créature à mi-chemin entre la chanteuse Eve et Salma Hayek (mais avec une mâchoire de fille), qui sentirait le patchouli et qui aurait besoin d’un tuteur pour faire ses premiers pas dans une bibliothèque… Bande de pervers, va.

Namasté.

« Regardez cette cruche, les copains, elle ne sait même pas où se trouve la bibliothèque universitaire! »

.

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6 réflexions sur “Protéger son image de Marx grâce à la bibliothèque

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  2. Bonjour Poulain,
    Je prends note de votre message et vous enverrai mon email professionnel demain (je ne l’ai pas en tête). Bien à vous,
    Mp

  3. Bonjour,
    J’envisage de proposer une conférence-projection à la BM de Dijon sur le thème de la représentation des bibliothèques et bibliothécaires au cinéma. Pouvez-vous m’envoyer une adresse mél afin que je vous expose le projet ?
    Bien à vous
    Caroline Poulain
    Conservatrice en charge du patrimoine et du Pôle 1 BM Dijon cpoulain@ville-dijon.fr

  4. Merci beaucoup chère Céline pour cette nouvelle référence dont j’étais ignorant. Vous me donnez envie, en effet, de me procurer ce LOOPER, et j’avoue que c’est en partie grâce à l’usage enthousiaste que vous faites des points d’exclamation. Je ne sais pas si on vous l’a déjà dit, mais vous avez le point d’exclamation très communicatif !!! Je suis par contre assez désolé que votre chef soit si défaitiste par rapport à l’avenir des collections en bibliothèque, c’est même un peu suspect à mon avis. Vous êtes sûr que ce n’est pas pas un administrateur ou un attaché territorial déguisé en conservateur ? Par précaution, je vous conseillerais bien d’aller fouiller un peu dans son bureau pour vérifier, mais pensez à faire le coup avec un collègue qui fera le guet dans le couloir, on ne sait jamais. Bien sûr, si vous vous faites prendre, on ne se connaît pas et vous n’êtes jamais allée sur mon site. Adieu Céline.

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  6. Excellent comme toujours!!
    Tant que j’y pense, j’ai regardé hier l’excellent film LOOPER de Rian Johnson! Et si vous voulez voir Bruce Willis dans la bibliothèque de demain (celle de 2044 en l’occurence), procurez vous ce film bien vite … perso, quand j’entends le conservateur de la médiathèque où je bosse me dire que dans 10 ans, il n’y aura plus de collections dans les bibliothèques, je suis sceptique … et LOOPER me donne raison!

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