Anschluss à la B.U.

Même si on n’aime pas trop en parler, c’est la triste réalité : en bibliothèque, on fait parfois de mauvaises rencontres. Déjà messieurs, pardon mais à force de concevoir les bibliothèques comme des lieux incitant à la découverte, des endroits propices à l’étonnement et à la surprise, c’est immanquable, c’est mathématique, les usagers des bibliothèques sont tout autant exposés aux bonnes qu’aux mauvaises surprises :

Comme ce soir sinistre, où tu as cru bon de te rendre à un « café-philo » organisé par la bibliothèque de ton centre-ville. Le thème retenu par le modérateur est le désir, et les bibliothécaires ont eu la lumineuse idée d’agrémenter le débat avec des biscuits salés et quelques bouteilles de vin. Au moment où est abordée la question de Spinoza et du désir de liberté, l’un des participants –qui depuis une demi-heure s’est accaparé l’une des bouteilles de pinard, se met à prendre la parole et à partir bruyamment en impro sur le thème de l’impuissance à réprimer le désir masculin… avec une propension manifeste à parler de son propre cas (pourquoi d’ailleurs ?!!). Dans sa logorrhée, ce monsieur renverse brusquement son gobelet rempli de bon-rouge-qui-tache, et évidemment, c’est sur ton jean de marque qui t’a coûté un bras le mois dernier que ce bourrin a répandu le nectar bas de gamme de la collectivité. Toi, du coup, c’est l’impuissance à réprimer ton désir de vengeance qui commence à te travailler, et tu envoies ta chaise dans le tibia de l’individu en lui hurlant qu’il aurait pu faire attention… ce bâtard.

L’ambiance monte d’un cran, et tandis que l’animateur du café-philo, débordé, tente péniblement de rattacher cet incident à l’expression de deux désirs divergents par essence, tu continues de fulminer en mélangeant un verlan pas très frais à des jurons dignes d’un enfant de CM1. Lorsque la bibliothécaire de permanence, confuse, s’approche avec une serviette en papier aussi diaphane que sa libido pour t’aider à éponger la flaque de vin sur ton pantalon, va savoir pourquoi –tu n’en es certes pas à ton premier gobelet non plus, tu te mets tout à coup à insulter la mère de cette pauvre femme en vociférant que de toute façon cette bibliothèque est un repère de fachos et de cas sociaux. Puis, faisant valdinguer tes notes et ton crayon, tu prends violemment congé de la petite assemblée en claquant la porte de la salle d’animation comme un sourd : « Et soyez sûrs que je vais vous envoyer la note du pressing… bande de merdes! » .

C’est grossier et sans doute impropre, mais c’est révélateur du fait qu’on tombe parfois, en bibliothèque, sur des gens exagérément pénibles. Bon, ceci dit, avant d’arriver au niveau de guigne de Dustin Hoffman, il y a du chemin. Lui, alors qu’il est en train de bûcher à la bibliothèque universitaire, c’est carrément par une nazie qu’il se fait harponner. Et là mes amis, ça craint pour de bon. Bienvenue dans…

~~ Marathon man (1976)

Le problème avec les nazis, c’est qu’on a beau être abondamment informés sur leur méchanceté, ils sont parfois bien gaulés. Du coup, on se fait piéger comme de la bleusaille pubertaire. C’est l’erreur que commet Dustin, jeune étudiant malin et brillant, mais sans petite amie et de ce fait un peu fébrile dès qu’une femelle de type aryen s’approche de son lebensraum.

A sa décharge, cela fait quatre heures que Dustin travaille sur sa thèse à la bibliothèque de sa fac (Columbia), donc quand une étudiante au teint un peu albe s’assied à sa table, sa rétine se met fatalement à danser la polka.

Si l’on me pardonnait cette parabase, voici d’ailleurs un sujet (la montée du désir en bibliothèque) dont il serait intéressant qu’un jour, un des étudiants de l’ENSSIB ou de MEDIADIX s’empare. On n’a sans doute pas suffisamment fait l’anthropologie du lieu bibliothèque. Et oui, vous n’avez jamais remarqué à quel point, en bibliothèque, notre cerveau est capable de se rendre disponible pour des gens insignifiants ? Dans la rue, ce sont des personnes auxquelles on n’aurait jamais prêté attention, mais à la bibliothèque, parce que ça fait trois plombes qu’on est asservi à notre étude et qu’Armand Colin commence à nous casser gentiment les pieds, n’importe quel olibrius peut passer devant nous, il suffit que ce dernier se soit parfumé ou qu’il fasse un geste un peu significatif et cette personne devient soudain unique et importante pour nous, avec le sex-appeal d’un renard des steppes pour le petit Prince.

Cette facilité avec laquelle le désir peut monter en bibliothèque est sans doute accentuée par la topographie locale : l’uniformité, la linéarité et l’austérité des documents et des mobiliers, offrent un contraste qui met en valeur le moindre visage, la moindre expression, le moindre centimètre carré de carnation humaine, lesquels sonnent comme autant de stimuli qui nous renvoient à notre humanité première et originelle (l’accouplement fondateur). Bref, dans l’instant bibliothèque, c’est bizarre mais une fille pas mal peut devenir une miss France, et un craspec des faubourgs peut te faire battre la chamade comme une midinette…

Dans Marathon man en plus, il se trouve que la lectrice qui capte l’attention de Dustin Hoffman est Marthe Keller, et sans vouloir jouer les épurateurs du dimanche, je pense qu’on peut révéler qu’en dépit de ses navrantes convictions nazies, Frau Keller est une très jolie femme. Rien à voir en tout cas avec les cageots comme Leni Riefenstahl, même si du côté mental c’est évidemment la même came troisième Reich, fourbe et diabolique :

En effet, déguisée en étudiante lambda, Frau Keller s’installe en tapinois à la même table que Dustin. Elle dépose une quinzaine de livres devant elle, qu’elle ouvre ostensiblement et étale petit à petit, dans le but sournois d’étendre son territoire et de coloniser l’espace de travail. Une technique nazie bien connue. Au bout d’un temps, elle fait mine d’achopper sur un passage du manuel qu’elle a sous les yeux et soumet à Dustin une question de politique contemporaine. Le pauvre s’empresse de répondre, persuadé que la gretchen souhaite tester son niveau d’instruction parce qu’elle s’intéresse sexuellement à lui. Cet idiot ne percute pas que c’est en fait pour savoir de quel bord politique il est, afin de lui préparer (plus tard dans le film) un châtiment approprié à ses errances gauchistes (arrachage des dents de sagesse, noyade par immersion, ablation des cuticules unguéales…).

Pourtant, une chose aurait pu mettre la puce à l’oreille de notre candide étudiant : au moment où la jeune femme le remercie pour la réponse, elle s’aperçoit soi-disant qu’elle n’a rien pour noter et lui taxe un stylo… qu’elle va ensuite rechigner à lui rendre.  « – Je peux avoir mon crayon s’il-vous-plaît ? »… Devant l’insistance de Dustin, Marthe Keller lui restitue la pointe bic sans entrain, manifestement déçue de n’avoir pu ajouter ce stylo-bille au magot constitué par l’atavique et teutonne politique de spoliation des biens juifs. Les nazis sont incorrigibles. On se dit que le procès de Nuremberg a décidément été une passoire sans nom.

Pour revigorer cette opération séduction qui commençait à tourner en eau de boudin, Frau Keller fait alors un truc que de mémoire de lecteur de bibliothèque on n’a jamais vu: elle s’excuse auprès de Dustin et part se repoudrer le nez dans les toilettes de la B.U.,  genre femme fatale. N’importe quoi. Déjà, je ne sais pas vous, mais je trouve déjà irréaliste ce comportement que le cinéma nous refourgue à chaque fois qu’il y a une scène de dîner au restaurant…  mais alors, dans une bibliothèque ! On marche sur la tête. C’est vrai quoi, dans la vie sans caméra, quand on se fait un resto romantique, en général on va tous faire pipi et s’ajuster la frange avant, sinon –on le sait très bien, en plein repas ça bousille la dynamique de séduction. Moi, si une fille me faisait ce plan au resto, je serais un peu affolé. la voyant s’acheminer vers les toilettes, je me dirais : « Zut, je lui ai dit quelque chose qui est passé de travers et elle va aux cabinets pour allumer discrètement son smart-phone et vérifier sur Facebook si mes dires sonnent juste ». Dans ces cas-là, bouffé par le doute, je prendrais la tangente, et quand la fille reviendrait à la table, elle ne trouverait plus que ma serviette jetée dans l’assiette de lasagnes et un billet de 10 pour lui montrer que je participe quand même au règlement de la note.

Dustin, lui, tombe une fois de plus comme une mouche à truffe : dès que Marthe Keller s’éclipse en effet, il trouve opportun de fouiller dare-dare dans ses affaires pour débusquer de quoi lui fournir un sujet de conversation ad hoc à son retour. Ne trouvant rien de probant et dans la crainte que la fille le surprenne, il se rabat sur cette idée fumeuse : « Je n’ai qu’à lui piquer un de ses livres. Elle ne le remarquera pas, puis quand elle quittera la bibliothèque pour rentrer chez elle, je lui courrai après en lui criant qu’elle a oublié un livre sur la table, et là elle va me remercier infiniment et m’inviter à boire un verre de schnaps dans son salon… ». Un tel plan n’est en soi pas mal pensé, surtout pour un marathonien comme Dustin qui n’a aucun mal à courir derrière une fille même si celle-ci a été entraînée dans les bataillons des Jungmädelbund. Malheureusement, sa bonne foulée va le plonger dans la gueule du loup, et en guise de récompense pour ce livre qu’il rendra à Marthe Keller, celle-ci va non seulement l’inviter à boire chez elle, mais elle va s’offrir bibliquement à lui, lui proposer de se mettre en ménage et enfin, le présenter à ses copains nazillons qui vont l’attraper et le torturer d’une manière telle que je n’ai pas peur de l’avouer, je n’ai jamais regardé en entier Marathon man à cause de ça. J’ai d’ailleurs souvent trouvé dommage ce virage du film à mi-chemin, nous emmenant dans un enchevêtrement de scènes d’action et de torture beaucoup moins intéressantes que l’extraordinaire et mystérieuse première partie.

Pour la petite histoire, la scène de bibliothèque n’a pas été tournée à la bibliothèque de la faculté de Columbia (NYC) mais pour des raisons de proximité avec les studios hollywoodiens, à la bibliothèque Doheny de l’université de Los Angeles.

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