My mother was a library stone

Dans la série « J’ai honte de mes parents mais j’ai opté pour la survie », on connaissait Michel Houellebecq, Honoré de Balzac, Annie Ernaux, Dj Mosey, Alexandre Jardin…  Aujourd’hui, grâce à la magie du cinématographe, on découvre une autre recrue à cette engeance de déçus de l’ovocyte : Tom Cruise –dont il est peu dire que ce dernier n’est pas fier de sa maman. Si certes, madame Cruise n’a jamais inscrit Tom au jeu Qui veut épouser mon fils ni découpé le reste de la fratrie dans le bac congélateur, c’est peut-être plus désolant encore : elle a été bibliothécaire toute sa vie, ce qui n’est évidemment pas facile à assumer pour un rejeton qui a un minimum d’ambition dans la vie. Bienvenue dans le vénéneux…

~~ Magnolia (1999)

On croyait que l’acteur Tom Cruise était une personne de bonne moralité, allant tous les dimanches à la messe et s’engageant quotidiennement dans le combat contre l’intolérance. Mais en arpentant le personnage au-delà de cette image polie par trois décennies de médias complaisants, il se pourrait aussi que Tommy soit un fichu détraqué. A côté de ses activités artistiques et associatives en effet, le film Magnolia nous montre qu’il a créé un mystérieux mouvement nommé « Séduire et détruire » et, n’y allons pas par quatre chemins, il s’agit ni plus ni moins d’une secte dont l’activité consiste à donner à travers les States des conférences enseignant aux individus mâles les plus frustrés comment attraper des nanas et les jeter comme des kleenex après consommation. Vaste et ambitieux programme, dont Tom s’est fait le sulfureux ordonnateur. Afin de percer la personnalité de ce gourou du slibard, une journaliste décide de mener l’investigation. Au fil d’une interview tendue comme un priape, elle parvient à lui arracher quelques révélations :

« — Que faisaient vos parents ?
— Ma mère… hum…
— Oui ?
— Vous allez trouver ça ridicule…elle était bibliothécaire
— Pourquoi est-ce ridicule ?
— Oui, remarquez, peut-être que ça ne l’est pas… »

J’ai honte de ma mère bibliothécaire

Pas convaincu, le Tommy boy. Ce salopard est en train de sous-entendre que s’il est devenu un vilain phallocrate, c’est –entre autres, parce que sa maman bibliothécaire lui a donné une image féminine des plus navrantes ! On veut bien croire qu’il est délicat d’avouer qu’un de ses parents exerce une profession dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle pourrait être assumée par des alzheimistes bénévoles, mais un peu de respect tout de même. Pour les esprits chafouins, il faut rappeler que toutes les bibliothécaires ne sont pas des mères maniaques et castratrices. Ne serait-ce que parce que, déjà, toutes les bibliothécaires ne se reproduisent pas (et oui, c’est logique). Et puis, il faut redire qu’il y a plein de femmes bibliothécaires qui ont des vies tout à fait normales, épanouies et qui sont assurément des modèles pour leurs enfants. Jusqu’à l’âge de 5-6 ans en tout cas. Après, reconnaissons que ça se gâte un peu… Mais aussi, quelle mouche pique les mères bibliothécaires, à toujours vouloir détourner leur marmaille de leurs jeux vidéo ou de leurs parties de foot avec les copains ? Pourquoi diable la mère bibliothécaire gangrène toujours le planning de son enfant avec ces satanées séances de lecture qu’elle lui impose enfermé dans sa chambre, à partir d’un de ces romans ados insipides que madame l’assistante de conservation a découvert lors de sa dernière réunion d’office jeunesse ou dans la sélection mensuelle de l’omnipotente JPL ?

Tom Cruise a sans doute quelques circonstances atténuantes ; on restera toutefois interdit devant le mépris avec lequel il parle de sa maman. C’est vrai, imaginez vous par exemple Grand Corps Malade en train de nous raconter que c’est à cause de sa mère bibliothécaire qu’il a la jambe en compote… C’est ridicule et indigne, tout le monde sait qu’avant d’être un brillant slammeur, notre ami était un piètre nageur, et pardon pour lui, mais plonger dans une piscine sans eau, c’est au moins aussi risible que d’avoir une mère payée pour classer des livres avec des numéros à décimales. Bref.

 

Je suis un jeune garçon brillant, je passe tout mon temps libre à la bibliothèque

Revenons-en à Magnolia. Plus loin dans le film, on rencontre un personnage qui va élégamment contrebalancer la vision obscurantiste du monde des bibliothèques colportée par Tom Cruise. Il s’agit d’un jeune garçon nommé Stanley Spector et, s’il devait s’avérer que ce dernier fut le fils de Phil, alors on pourrait dire qu’il a vachement mieux résilié que Tom Cruise. Car Stanley est un garçonnet gentil, obéissant et très instruit, qualités qui lui permettent de participer à l’équivalent étasunien du jeu Questions pour un champion et même, d’être retenu pour la finale des masters. Dans sa mansuétude, l’école de Stanley lui octroie quelques aménagements horaires afin qu’il puisse s’entraîner. Pourtant, au lieu d’utiliser ce temps à potasser sa culture gé’ à la bibliothèque de l’école comme prévu, ce petit filou va truander la confiance que lui voue la communauté adulte et se faire la malle, direction… la bibliothèque municipale. Où ce fou furieux de la déviance préadolescente va alors passer des heures et des heures à… lire. Il s’en vante avec malice auprès d’un copain :

« Ils me laissent planifier mes heures d’étude comme je veux…  ce qui veut dire mes heures de lecture à la bibliothèque ! »

Sale jeune. Au lieu de travailler, tu vas te répandre dans une lecture-plaisir à la bibliothèque communale, c’est du propre. Sur ce point, c’est d’ailleurs une chose dont on ne se rend pas assez compte en bibliothèque : et oui, en tant que professionnels, on est tellement content quand on voit débarquer un jeune dans notre établissement, qu’on oublie que si ça se trouve, ce brave ado est censé s’installer dans la zone d’étude et réviser pour un contrôle ou un jeu télé. Or, nous, comme des vieux schnocks attendris devant le tableau d’un môme de 13 piges qui dévore un manga, on ne fait pas attention au fait que par cette attitude irresponsable, on est juste en train de savonner la pente de l’échec scolaire que ce mouflet emprunte depuis des semaines.

La suite de Magnolia le confirme : la lecture est un péché qui conduit l’enfant à transgresser dans la foulée toutes les règles établies par les sacro-saintes politiques d’ouverture exiguë des bibliothèques : ce malotru de Stanley se laisse effectivement enfermer dans la bibliothèque afin de rester lire sur place toute la nuit  (oui, malgré son apparente intelligence, ce nigaud n’a pas percuté qu’en bibliothèque, quand on veut poursuivre une lecture, on a la faculté d’emprunter les livres et de les rapporter à la maison). Question de culture générale : je suis… Je suis une petite fiche de plastique généralement imprimée de part et d’autre et qui porte avec fierté l’effigie d’un établissement public. Possiblement rangée dans la poche d’un pantalon ou d’un accessoire vestimentaire quelconque, je sers à faciliter des transactions de prêt de livres ou d’autres supports culturels… Souvent dotée d’un graphisme peu inspiré, je peux coûter cher si on me perd… je suis… je suis ?… Oui Stanley, la carte de bibliothèque !

Ne soyons pas trop chicaniers. Voir un enfant fréquenter même dans l’outrance une bibliothèque est toujours un spectacle exaltant. D’ailleurs, regardons de plus près à quoi ressemble cette bibliothèque dans laquelle ce garçon passe tant d’heures si excitantes :

A une maison de retraite. Tables de travail en formica, chaises en tubes d’acier comme dans une salle d’attente d’hôpital, étagères décorées au moyen de posters tirés des portfolios du National Geographic ou de Géo… Clairement, ça sent bon la mort, et pour couronner le tout, des pots de fleurs sont posés sur toutes les tables, sauf que c’est pas des magnolias mais des espèces de géraniums à la couleur improbable d’une selle (au sens proctologique) de cheval déjà équarri.

A une conférence de retro-gaming. Le film est censé se passer en 1999 mais l’espace multimédia de cette bibliothèque (gauche sur la photo ci-dessus) consiste en un alignement de machines qui hésitent entre le Minitel première version, les bornes d’arcade Jeutel et le bureau d’un ingénieur de chez Honeywell Bull en 1982.

A une photo de Martin Parr. Quand tu voies la bibliothécaire en poste, avec sa permanente à la Stéphanie de Monaco, sa veste à épaulettes et sa banque d’accueil bourrée de bibelots bariolés comme une cuisine Smoby, tu as l’impression d’entrer dans le musée national du kitsch ou de te regarder un épisode de la série Strip-tease.

— A un vide-greniers, un dimanche de pluie dans le 11ème arrondissement de Paris. Quand tu regardes les livres que le petit a sorti des rayons pour les feuilleter à sa table, ce ne sont que vieilles éditions jaunies des années 80, typos psychédéliques et illustrations en kodachrome saturé. Ambiance revival pour bobos revenus de tout. Bienvenue dans la bibliothèque collector, celle qui sous le paravent du développement durable a définitivement aboli le désherbage.

*

Magnolia est-il un bon film ? Ma foi oui, et ce bien qu’il adopte un format particulier de trois heures qui, comme on devait s’y attendre, finit par le desservir. On pourrait définir Magnolia comme un péplum de l’intime. Fort bien joué, plutôt sagace dans sa forme comme son propos, il explore le tréfonds de la condition humaine contemporaine et nous offre une très-très belle galerie de personnages oscillant entre perdition et rédemption et qui dans une projection eschatologique, pourraient former la tribu finale d’une humanité arrivée, en bout de course, au moment du jugement dernier. Ça c’est pour le positif. Au revers, Magnolia est un film assez chiant, dont le rythme soporifique est bousculé par de trop rares fulgurances. Il faut aussi dire un mot de la bande-son, pas du tout variée et surtout omniprésente. Tu as intérêt à apprécier la folk balsamique d’Aimee Mann et les atmosphères mélancoliques de Jon Brion qui soutiennent dictent (tiens, je fais comme Bertrand Calange) les fréquentes émotions auxquelles nous convient toutes les scènes de ce film. Non, parce que sinon tu vas forcément avoir envie, durant ces trois heures et des brouettes, de pulvériser ta télé LCD à 500 balles. C’est certes une facilité ordinaire du cinéma hollywoodien, mais sur trois heures, cette musique à tout-bout de champ devient juste un artifice insupportable. Magnolia restera malgré tout un film puissant et souterrain, qui nous aura donné l’impression, malgré l’ampoule de sa postproduction, d’être revenu d’un grand et périlleux voyage. Un film qui laisse une expérience plus qu’un souvenir. A l’heure où l’imbécillité devient le mètre étalon de la gouvernance humaine, est-ce que ça se refuse ?

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5 réflexions sur “My mother was a library stone

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  4. Pardonnez-moi d’insister Isa, mais je connais un peu l’étymologie du bibliothécaire moderne et je suis sûr de mon coup : « Calange » est la contraction de « callos » et de « ange », ce qui en gréco-latin signifie « bel ange ». En traduction plus châtrée, ça donnerait quelque chose comme « Bertrand, joli séraphin ». Vous n’avez probablement pas fait de langues mortes, ce n’est pas grave.

    Un jour, je vous parlerais de l’étymologie d’Anne-Marie Bertrand, dont la proximité patronymique avec le sus-nommé vous suggérera sans doute qu’il y a eu des croisements génétiques entre les deux lignées dans les années 80.
    Sinon, je m’incline devant votre mention de Supertramp ; ceci dit, je ne vise aucun encyclopédisme dans ce blogue et vous comprendrez que je ne peux décemment pas parler de tout. Maintenant que j’y réfléchis, d’ailleurs, j’aurais préféré que vous ne parliez pas de Supertramp non plus.

    Salutations,
    Mp

  5. Alors là c’est du très grand Mister Pamp.
    Mais même les très grands faiblissent parfois vers la fin :
    Bertrand Calenge, pas Calange !
    Et pour la BO, tu oublies de citer Supertramp, qui du coup sont super raccord avec la bibliothèque 70-80, non ?

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