Les dangers du bibliotourisme

Connaissez-vous ce nouveau mode de vacances qu’on appelle le bibliotourisme ? Mettez-vous à la page par pitié, c’est un phénomène très couru. Pour les casaniers ou les gens peu rompus aux néologismes, je précise : le bibliotourisme est une activité qui consiste à visiter des bibliothèques publiques sur son lieu de vacances. Oui, je sais, c’est bizarre. C’est comme si on profitait de ses 3 semaines de congés annuels pour aller visiter les locaux de la Sécurité sociale du patelin où on a pris notre location. Faut vraiment avoir l’amour des services publics dans le sang –ou alors un œdème dans le cerveau, pour aller zoner dans une bibliothèque alors qu’on est en vacances. On n’y va déjà pas le reste de l’année…

Je vous rassure : en réalité, seuls les bibliothécaires font du bibliotourisme. Donc si par hasard vous voyiez un jour un vacancier entrer dans une bibliothèque, prendre des photos de l’espace multimédia et interroger le personnel sur le plan de classement adopté pour les romans ados : pas de panique, c’est juste un bibliothécaire en vadrouille. Ne jugeons pas ce dernier trop durement. Le bibliothécaire est un être ordinairement mal dans sa peau, et même en vacances à 800 km de chez lui, il a sans doute besoin de trouver un environnement familier et sécurisant… même si bien sûr, on pourra arguer que cette aliénation au boulot revêt quelque chose d’effrayant. C’est vrai, qui imaginerait dans le même registre un « bancotourisme » ? Avec un conseiller bancaire en vacances, qui se rendrait en tongues à l’agence la plus proche de son camping pour choufer comment les brochures sur les taux de crédit sont mises en valeur par rapport à la banque dans laquelle il travaille ?

« T’as vu, ils mettent leur estampille à toutes les pages 30 de leurs livres, chez nous on a choisi la page 99, je me demande si c’est pas mieux leur truc « 

Allez, il peut quand même arriver que des vrais vacanciers  franchissent les portes de la bibliothèques publique. En général, ceux-là ont soit besoin d’une connexion Internet parce qu’un mariole local leur a levé leur iphone le matin-même alors qu’ils étaient trop occupés à chercher des spécialités au marché du coin, soit ils veulent consulter une carte IGN de randonnée sans avoir à sortir un fifrelin en l’achetant en librairie (ahaha, ces touristes ignorent qu’on na jamais de cartes en bibliothèque ! … Bah oui, trop dur à équiper). A titre exceptionnel cependant, tu pourras croiser des vacanciers qui entrent pour une vraie recherche documentaire. Bienvenue dans…

~~ La course contre l’enfer (1975)

C’est l’histoire de deux couples d’amis vaguement new age (on dirait le groupe Abba) qui ont loué un camping-car et s’offrent un road trip pour leurs vacances. Jusqu’ici tout va bien : ils s’arrêtent où bon leur semble, se baladent en espadrilles dans la cambrousse ouest-américaine, et le soir venu ces messieurs vident les glacières de vinasse pendant que leurs nanas bouquinent de la littérature facile sur un plumard en mousse alvéolaire de 1 cm d’épaisseur. Ce ne sont pas les vacances les plus chics qu’on ait vues, mais on n’est pas dans un film de Resnais non plus.

Il y a désormais plus hype que les grilles de sudoku ou de mots fléchés pour tuer le temps en vacances : le déchiffrage de runes.

A la faveur d’une affaire des plus triviales, ce farniente bas de gamme va incidemment prendre un tournant plus culturel. Un matin en effet, nos quatre vacanciers constatent qu’un de leurs voisins de camping leur a saccagé le bahut et laissé sur le pare-brise un mot rempli d’invectives. Le souci, outre que le pare-brise est en miettes, c’est que la note est illisible vu qu’elle est écrite en… runes (quelle trouvaille scénaristique, mes amis). Bon, quand tu veux traduire de la rune, tu n’as pas trente-six solutions. Soit tu essayes de trouver un runiste –qui à peu de choses près est l’habitant de la Runardie (de plus en plus dur à trouver de nos jours), soit –et c’est l’option sur laquelle se rabat notre petite troupe, tu te dis que tu vas aller à la bibliothèque du coin pour voir si des fois ils auraient pas un dictionnaire franco-rune qui traînerait sur leurs étagères.

Chez Abba, la sortie bibliothèque est comme la corvée vaisselle, réservée aux femmes. Tandis que les garçons du groupe préfèrent partir au commissariat pour porter plainte, nos deux suédoises battent donc la campagne à la recherche de la public library locale . Dans le village microscopique où le groupe s’est échoué (une simple rue arborée de quelques tilleuls cache-misère), elles tombent rapidement dessus. L’accessibilité de l’établissement, dont l’entrée est placée au bout d’un escalier en pierre de taille coudé d’au moins 4 mètres de haut, n’est pas exactement optimale… mais on n’est pas dans un film de Claude Poissenot non plus et, surtout, on est en 1975, époque où nos cadors de la bibliothèque du 21ème siècle ne sont encore que des bambins qui s’arrachent les neurones sur l’assemblage du souflobut, du pistovni ou de l’appareil photo en plastoc de leur Pif Gadget chéri. Bref, il ne faut pas s’attendre à une bibliothèque tip-top et quand on y entre, pas de surprise : rayonnages en bois qui grince, rideaux marron délavé et bibliothécaire parfumée à la naphtaline.

Nos deux jeunes femmes semblent être des habituées des bibliothèques. En effet, ni une ni deux, elles repèrent tout de suite l’étagère dédiée aux sciences occultes (fort garnie) d’où elles retirent quelques ouvrages qu’elles vont ensuite compulser sur la table de travail la plus proche. L’un d’eux retient leur intérêt : Petite histoire de la magie et du surnaturel. Petite, c’est vite dit, le bouquin fait dans les 700 pages. Par bonheur, il est abondamment illustré. D’ailleurs, une image en couleur, qui figure un sacrifice de vierge lors d’une cérémonie aztèque, arrête le regard de nos deux touristes. Coup de coeur immédiat, elles décident d’emprunter ce livre (qui les changera certes de la cure de Kathleen Woodiwiss dans le camping-car). Hélas, deux obstacles de taille vont les attendre à la banque de prêt :

1. la bibliothécaire est un transsexuel. Je me suis écarquillé les yeux, j’ai passé le film au ralenti, j’ai essayé de dénouer cette bizarrerie en parcourant les crédits, mais c’est un fait : la bibliothécaire de cet établissement est un travesti, pas mal fichu au demeurant –pour peu qu’on apprécie physiquement Yves Mourousi et les perruques de rousse qui descendent jusqu’aux mollets. Attention, je ne fais pas de racisme anti-travestis, il y en a de très bien et je trouverais à ce propos souhaitable que cette communauté soit davantage représentée en bibliothèque, ou même dans l’Education nationale (oui, si d’ailleurs ils pouvaient être tous embauchés comme profs, je préférerais). Mais je poserais juste cette question : pourquoi le réalisateur d’un film gore prend le parti de faire de son personnage de bibliothécaire un travelo à la mâchoire chevaline ? Pour illustrer toute l’horreur d’un métier pour lequel il n’a que mépris ? Je laisserai la question en suspens ; on remarquera seulement que cette bibliothécaire à la nature hermaphrodite et au visage effroyable va de suite prendre en grippe nos deux jolies touristes scandinaves, dont l’hyper-féminité agresse probablement son univers mental.

2. l’ouvrage pris par les jeunes femmes n’est pas disponible à l’emprunt ; c’est effectivement un usuel et la bibliothécaire est formel : « Je suis désolé-e mesdames, mais c’est un livre de référence et il ne peut pas sortir de la bibliothèque » . Nous, on se dit que même si on est en 1975, pourquoi cette tigresse (ce tigre?) a t-elle eu l’idée saugrenue de disséminer tous ses usuels dans les rayons de prêt ! Franchement, ça n’aurait pas été plus simple de les ranger à part, afin de lever toute ambiguïté pour le lecteur ? Bon, en même temps, est-ce qu’un travesti est la personne la plus encline à gérer la notion d’ambiguïté, voilà une autre question à laquelle, par pudeur, on ne se hasardera pas à répondre.

Les deux Abba sont dégoûtées, mais la loi c’est la loi : un usuel, ça sort pas. Devant leur rapide résignation et alors qu’elles s’apprêtaient à aller ranger le livre, la bibliothécaire leur tend quand même une petite perche (elle s’aperçoit sans doute que si ces deux-là s’en vont, la bibliothèque retournera à son vide sidéral en termes de fréquentation) :

« … Mais si vous restez ici, sachez que vous pouvez consulter ce livre à loisir. Nous sommes ouverts jusqu’à midi le samedi »

Menteuse. Ou menteur, je ne sais plus trop bien. Mais quand on regarde attentivement le plan suivant du film, on tombe sur le panneau des horaires, lequel indique que la bibliothèque est ouverte de 10h à 14h le samedi. Problème de raccord? Hum, plutôt une ruse de cette bibliothécaire, qui à l’évidence a envie de fermer plus tôt afin d’être plus rapidement en week-end. A première vue, cela pourrait paraître légitime, sauf que le panneau des horaires nous montre qu’à part le samedi, la bibliothèque n’est ouverte que deux jours dans la semaine : le mardi de 17h à 20h et le jeudi de 15h à 18h. Dix heures d’amplitude, c’est déjà léger, alors si en plus monsieur la bibliothécaire essaye de carotter deux heures chaque samedi, tu te dis mais que fait l’IGB?

En attendant le prochain rapport ministériel sur le sujet, nos deux copines jugent qu’elles ont été suffisamment mal reçues et décident de quitter ce lieu sinistre. Puis, comme ce dragon de bibliothécaire ne veut pas leur prêter le livre sur lequel elles ont jeté leur dévolu, sans autre forme de procédure, elles le fauchent !  Et c’est là qu’on adore cette époque fantastique des seventies, avec cette mode des pull-overs hyper-tombants qui te permettaient de planquer n’importe quel Citadelles & Mazenod sans te faire attraper. Une fois à l’extérieur, une alarme retentit. nos deux Thelma et Louise de fortune sont tétanisées. Que se passe-t-il ? Bizarrement, rien. Elles comprennent alors que ce n’est pas l’alarme antivol de la bibliothèque qui s’est déclenchée, mais la sirène d’alerte du canton, testée chaque mois. La méprise est rigolote et elles s’en retournent, guillerettes, à leur camping-car. L’une d’elle est prise d’un début de remords. Elle propose à sa collègue : « Une fois qu’on l’aura lu, on aura qu’à leur renvoyer le livre par la Poste » . Personne n’y croit, mais comme c’est les héroïnes elles disent ce qu’elles veulent en même temps. Une conclusion s’impose à nous : en bibliothèque, méfions-nous des vacanciers de passage.

Quel joyeux nanar que cette Course contre l’enfer, film d’horreur atroce qui commence par une scène interminable de course moto sur un circuit, après quoi, sans transition, tu te farcis un sacrifice humain avec des nanas à poil qui dansent lascivement autour d’un feu de camp et d’un mec qui ressemble à un bousier. Puis c’est la grande scène du deux : une course-poursuite extrêmement improbable avec les mêmes danseuses (toujours nues) qui courent après un camping-car lancé à toute allure, parviennent à le rattraper et pètent tout là-dedans. A la fin, tu vois juste les occupants du camping-car passer le balai pour nettoyer les bris de verre et tout le tintouin.
Si on passe outre ces petites errances de scénario, que dire des acteurs ? Qu’ils jouent comme des pieds de biche ? C’est peu dire, on les croirait tous sortis d’un aquarium, en train de suffoquer dans une épuisette… comme la jolie blonde de l’équipe, qui réussit l’exploit de tourner tout le film sans cligner les yeux une seule fois. Avec son regard d’antilope défoncée au LSD, tu as l’impression qu’elle va clamser d’un moment à l’autre, devant un Peter Fonda si peu investi qu’on croirait que sa doublure l’a remplacé sur tous les plans.
Bref, ce film est tellement bizarre que quand le générique de fin se présente, tu te sens tout chose, entre le malaise vagal et l’ivresse des profondeurs. En fait, tu as un peu la même sensation que sur un quai de métro aux heures du pointe, alors que tu es épuisé par ta journée de travail. Tu sais, quand tu laisses passer le premier métro parce que les gens y sont serrés comme des sardines. Que tu ne rentres pas non plus dans celui d’après vu qu’il est plein comme un oeuf aussi, ni encore dans les 2 ou 3 suivants… Au bout d’un moment, tu entres dans une espèce de contemplation de la fourmilière humaine en ébullition et, soudain, une lumière point au plus profond de toi : « Mais pourquoi n’ai-je pas pris le bus, à la place ? » . Voilà, La course contre l’enfer est un de ces films qui donne envie de prendre le bus à la place. A bientôt.

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9 réflexions sur “Les dangers du bibliotourisme

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  5. .. Vous par contre, cher Anonyme, vous donnez plutôt dans le biblio-truisme, c’est assez intéressant aussi.
    Merci pour votre clin d’oeil Jl, bien à vous,
    Mp

  6. Oui drôle mais entre le virtuel et la réalité , la vérité n’est pas toujours dans l’imaginaire …..

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