Prends l’oseille et ne prête pas

Que les bibliothécaires soient objets de fantasme, ça ne surprendra personne, tout le monde sait bien que derrière son apparente froideur, sa banquise de prêt et ses petites phobies procédurières, le bibliothécaire est une usine à phéromones. A commencer par ce côté ésotérique délicieusement capiteux (« Venez avec moi, on va en 658.1« , « Attendez, je vous ai mal douché le Crichton« ) qui produit généralement un effet boeuf chez le citoyen. Mais surtout, un bibliothécaire, c’est le charme de l’ancien : à l’heure des flux numériques et de l’amour dématérialisé, quoi de plus excitant qu’un bibliothécaire qui se dépatouille avec des livres qu’il a plastifiés à la main, étiquetés en utilisant ses ongles pour enlever l’opercule de l’adhésif, et tout ça au sein d’une alcôve au mobilier suranné, assisté par une collègue de reliure qui a eu l’excellente idée de bloquer le bouton power du transistor avec du scotch afin de pouvoir jouir de RFM sans entraves, en chantonnant avec suavité quand le programmateur a le bonheur de passer un bon vieux Calogero ? La bibliothèque c’est la vraie vie, mes amis, c’est comme la terre chaude du soir foulée par un troupeau repu, c’est comme un Francis Cabrel avant la découverte du rasoir et de ces culs-bénis d’Enfoirés, c’est la vie physique qui nous appelle, c’est le désir tellurique et érectile de se sentir exister dans un monde atone qui a proscrit les vices comme les vertus…  La bibliothèque, c’est so exciting.

En plus, depuis quelques années, on est aiguillonné par une nouvelle génération de bibliothécaires, bien mieux gaulés que les anciens et qui font monter en puissance le sex-appeal du métier. N’avez-vous jamais rencontré Lionel Maurel et son affriolant catogan, aka le Lorenzo Lamas des bibliothèques publiques ? Quand, à une journée d’étude, il te présente ses diaporamas sur « les biens communs en bibliothèque », c’est tout plein de photos suggestives et de mots inventés, tu peux voir un âne sur une route en train de lécher une borne milliaire et lui il te place le mot « sérendipité » dessus, ça charcute. Et puis, même si tu sais que Lionel Maurel est un artiste, tu te doutes que c’est pas lui qui a réalisé toutes les photos de son powerpoint et que ça fleure le pillage de Flickr en bonne et due forme… et franchement, ce petit côté pirate du web, ça fait bad boy et ça émoustille super bien.

Après, on n’en parle pas assez mais les bibliothécaires eux aussi ont des fantasmes. Et je ne parle pas seulement de Lionel Maurel et de son âne. Tu prends moi, par exemple, bah en tant que bibliothécaire, j’ai toujours rêvé de voir un jour débarquer à mon poste de prêt une bombe anatomique genre Sharon Stone -ou mieux, Nicole Kidman, qui viendrait 10 minutes avant la fermeture de la bibliothèque me rendre à labours un 128 sur la scientologie, et moi, de lui détailler en long et en large nos pénalités de retard, observer son minois contrarié puis, par mansuétude, lui proposer de transformer son amende en châtiment corporel de premier niveau… Chose qui n’arrivera sûrement jamais, hélas… Pour ça, il nous reste le cinéma, papa :

~~ Rabbit hole (2010)

Dans ce film américain dont le titre n’a, étrangement, pas été francisé (dommage, Trou de lapin, ça aurait été sympathique), Nicole Kidman promène ses escarpins et son pied grec dans une bibliothèque publique. Nicole Kidman à la banque d’accueil d’une bibliothèque ça donne quoi, collègue ? A priori, on pense que ça va être tout de suite la fête, avec des agents qui se mettraient tous à jouer les paparazzi avec leur téléphones mobiles dans la légitime intention d’illustrer leur mur facebook et de doper leur compte d’amis. Avec des lecteurs en pâmoison qui, émus, diraient n’importe quoi (« madame Kidman, j’ai adoré votre jeu dans Basic instinct »)… et même, ton conservateur qui –fait rarissime, sortirait de son bureau et, en manière de parade nuptiale, viendrait faire semblant de plaisanter avec les agents d’accueil histoire de se donner une image de manager proche du peuple…

Dommage, mais on n’observe rien de la sorte. Car lorsque Nicole Kidman franchit les portes de la bibliothèque du film, elle fait une telle tête d’enterrement que personne n’ose aller vers elle. Si elle est si manifestement mal lunée, il faut dire qu’il y a quelques mois, son fils de 5 ans s’est fait tuer par un jeune chauffard et Nicole n’a pas tout à fait terminé son deuil… surtout qu’en entrant dans la bibliothèque en question, elle s’aperçoit que l’assassin de son fils s’y trouve aussi. On agréera donc que ce ne sont pas les conditions idéales pour profiter des attraits pourtant nombreux de cette bibliothèque :

Des collections novatrices : bien placé à côté du présentoir des nouvelles acquisitions jeunesse (« new arrivals« ), un intéressant rayon de romans pour adolescents… en coréen. Audacieux. D’ailleurs, pourquoi sans rigoler on ne va jamais aussi loin en France ? Vous ne verriez pas un petit coin « BD inuite » ou « littérature de St Pierre et Miquelon » dans votre bibliothèque, franchement ? Ce serait tellement incongru que ça attirerait forcément les gens… L’incongruité, nouveau pilier de la sérendipité ? Pas bête, et en plus ça rime.

Des aménagements qui favorisent le lien intergénérationnel : ça n’a l’air de rien mais une table tout ce qu’il y a de plus basique avec des chaises, c’est simple et super efficace. Tu permets à la cellule familiale de se reconstituer tranquillement avec ses codes spécifiques et familiers (les pieds sur la chaise, les coudes sur la table, l’enfant qui s’ennuie).  Mieux vaut en rire effectivement, madame.

De la chaleur pour les fesses. Et oui, on s’y hasarde rarement mais la moquette est un vecteur puissant de convivialité. C’est chaleureux, c’est beau comme tout, et pour le coup, tu n’as pas à investir dans un parc de chaises ou de canapés dont le design devient altmödish au bout de 6 mois. En plus, quand arrive en janvier cette saloperie de rapport du ministère à remplir, tu n’as plus à te coltiner un comptage dans tous les espaces de ta bibliothèque pour remplir la case B113 (« nombre de places assises »). Tu te contentes d’apposer le NC qui va bien et tu peux retourner à ton travail, c’est au poil.

L’âme en peine, Nicole Kidman ne peut pas profiter de tout le merveilleux potentiel de cette bibliothèque. Médusée par la présence du meurtrier de son fils, elle ne peut faire autrement que focaliser sur lui, si bien qu’on la trouve, tapie derrière le rayon poésie (on a enfin trouver une utilité aux rayons de poésie, chouette), à observer les moindres faits et gestes du jeune bourreau. Et là, on découvre qu’en plus d’être un criminel de la route, ce jeune saligaud est aussi un client déplorable de la bibliothèque. S’il s’y trouve, en effet, c’est pour rapporter un livre qu’il avait gardé bien au-delà de la durée autorisée. Et comme on l’imagine,ce n’est pas le Code Rousseau de la route qu’il rapporte, mais l’ouvrage d’un illuminé (Fred Alan Wolf) intitulé « Parallel universes« … Ce qui confirme l’errante complexion du garçon (ce livre parle des rêves lucides et autres facéties de l’esprit)

Douée d’un flair imparable, la bibliothécaire qui reçoit le garçon a senti qu’elle avait affaire à un délinquant et d’office, elle décide de se le payer :

« –Je suis obligée de vous compter une majoration, vous avez largement dépassé la date de prêt et nous vous avons envoyé plusieurs courriers de relance –Oui, c’est pour ça que je suis venu –… Mmm… ça vous fera 7 dollars »

Le jeune homme sort une liasse de billets pour faire amende honorable. La vache, 7 dollars pour un livre, on est dans une bibliothèque plutôt décomplexée, c’est quasiment le prix du bouquin. Quand tu vois la bibliothécaire, en même temps, avec son allure de madame Mim du mitan, elle a vraiment le profil d’une racketteuse et tu piges vite fait qu’elle prend son cash sur chaque amende. Bon, que tous les bibliothécaires aient une caisse noire, ce n’est pas anormal vu que malheureusement, avec nos pesanteurs administratives, il faut à chaque fois 6 mois pour acheter une simple feuille de papier crépon, c’est quasiment un projet de service… Mais 7 dollars, là c’est carrément la Cosa Nostra.

Cachée derrière son étagère de bouquins, Nicole Kidman a vu le garçon acquitter sa dette auprès de la bibliothécaire puis, tout penaud, repartir. Elle sort de son affût. Désireuse d’en savoir plus sur le jeune homme, elle se rapproche de la banque d’accueil, affleure le chariot de retour et feuillette le livre qu’il vient de restituer. Au bout d’un moment, elle se retourne vers la sévère bibliothécaire :

« –Hum, je voudrais… serait-il possible d’emprunter ce livre pendant quelque temps? »

Madame Mim la toise du regard, lui arrache le livre des mains et lui envoie un suspicieux : « Certainement, oui » . Elle se fige alors en attendant que Nicole sorte sa carte de lectrice avec l’air de « Ma grosse, si tu veux ce bouquin, tu as intérêt à me montrer ta carte sinon il faudra me passer sur le corps« . Nicole, qui en plus d’être belle comme le jour, est une femme très intelligente, comprend l’intention et fouille dans son sac à mains à la recherche de sa carte de bibliothèque. Elle parvient à trouver le précieux sésame, qu’elle présente à la taulière. L’affaire finit par se conclure.

Je n’aime pas beaucoup ce film. Trou de lapin met trop d’application, selon moi, à nous montrer que les bibliothécaires sont des êtres rapaces, désagréables et coiffés comme des balais qui auraient trop raclé le trottoir. A ce propos, pour les personnes naïves (et sans doute peignées comme des caniches anémiques) qui seraient tentées d’adhérer à ce type de représentations, je me permets d’intervenir et de dire que, malgré la méchanceté épidermique avec laquelle la bibliothécaire a accueilli Nicole, c’est avant tout une leçon de lucidité professionnelle qui nous est offerte. Car mince, n’est-il pas fondé que la bibliothécaire puisse un peu tiquer quand une femme manifestement explosée par les médicaments vient vous demander si elle peut emprunter pour « quelque temps » un livre sur les univers parallèles ? En plus, ce bouquin vient de rentrer à la bibliothèque après des mois de retard, c’est quand même pas pour qu’illico il reparte comme en 40 avec la première usagère désinvolte venue ! C’est un peu facile le cinéma, parfois.

Publicités

8 réflexions sur “Prends l’oseille et ne prête pas

  1. Merci beaucoup Kozu pour ce lien terrifiant ! Toute la substantifique moelle de la bibliothèque ringarde, en quelques secondes rassemblée grâce à ces spots publicitaires qui ont la bonté de nous rappeler que définitivement, les bibliothèques sont hors-du-coup dans la civilisation de la friandise et du plaisir facile… ce qui finalement est plutôt rassurant. Loués soit William Leymergie et tout son aimable personnel !
    Mp

  2. A mon arrivée en métropole l’an prochain, il faudra absolument que j’aille étudier le phénomène bibliothécaire… Vos descriptions et considérations m’ouvrent des mondes inconnus, et bigrement sympathiques ^^
    En Belgique, j’ai connu le style bourru (mais néanmoins charmant, au bout de 15 ans de fréquentation aléatoire mais néanmoins fidèle) et la collègue revêche – un peu du style de Madame Mim (j’ai découvert par hasard qu’on avait une passion crucifiliste commune ce qui forcément a renforcé nos liens).
    A Kourou, hélas, la bibliothèque était déserte. Mais peut-être était-ce l’heure de la sieste…

    Pour en revenir à l’article, je suis tout à fait d’accord avec vous : une visite à la bibliothèque, c’est la vraie vie.
    Mais quand même, souvent assez proche de la 4ème dimension, non ?

  3. Merci pour vos retours amènes, les zouzous, mais essayez de rédiger des commentaires un peu plus constructifs la prochaine fois. C’est pas la foire au slip Mario bros ni un camp de réfugiés pour smileys, ici.
    Merci de tenir compte du standing de ce site,
    et pour votre compréhension,
    Mp

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s