De l’utilisation déviante des OPAC

Il est professeur des universités, elle est blonde et encore bien mensurée. Leur vie de couple est chouette, version effraie : du confort à revendre, un enfant trop sage, des relations sociales rasoirs (collègues carriéristes, amis matérialistes, famille sinistre) et partout, tout le temps, la bonne vieille routine anesthésiante. En matière de train de vie, ces deux-là ont pris le billet seconde classe-heures de pointe. Dans cette configuration, quand tu souhaites pimenter le quotidien, tu as deux possibilités. Soit tu choisis de prendre les choses en main, avec la probabilité de te fourvoyer 9 fois sur 10 : par exemple, tu offres à ton mari une brosse à dents électrique en pensant que ça va donner un coup de fouet à votre vie de couple (n’importe quoi, autant dire que monsieur pue du bec, ça ira plus vite). Soit tu vivotes, en attendant qu’un coup du sort vienne foudroyer votre vie et vous contraindre à repartir sur de nouvelles bases…

~~ Les trois prochains jours (2010)

Honneur aux dames, c’est sur l’épouse que la foudre va s’abattre. A la suite d’une bourde policière en effet (oui, ça arrive aussi dans la fiction), elle se trouve à tort inculpée pour meurtre. Comme on est aux Etats-Unis et a fortiori dans un film, ça va très vite et la nana prend de suite perpète. Son mari, incarné par Russell Crowe, réagit en bon père de famille : il rémunère un avocat. Lequel, hélas, ne parviendra jamais à soustraire la jeune femme à son injuste peine et à la cellule dégoûtante qui a remplacé son cocon familial. Au bout de plusieurs années, Russell a fini par épuiser tous les truchements légaux. Il prend alors la courageuse et sotte décision de passer à la vitesse supérieure en organisant l’évasion de sa femme. Et vu qu’il manque cruellement d’expérience en la matière, il part s’instruire sur la chose… à la bibliothèque de sa ville.

En tant qu’enseignant du supérieur, Russell fait partie des CSP qui n’ont pas de difficulté à se repérer dans une bibliothèque. On n’est donc pas surpris de le voir se diriger avec aisance vers le rayon 365 (« prisons et galériens » sic) où il pioche quelques ouvrages. Au moment de quitter le rayon, notre héros se fait stupidement bloquer en bout de travée par un chariot de livres, garé par une bibliothécaire qui s’est manifestement donnée comme mission d’endiguer la fuite des publics.

Une fois le champ libre, Russell Crowe s’installe à une table de travail et commence à bûcher sur les livres qu’il a sélectionnés. A priori, il ne trouve pas ce qu’il lui faut, car passé quelques minutes, on le voit fermer avec mécontentement tous les bouquins, quitter la table et partir sur un OPAC. Bravo, Russell, tu viens de découvrir qu’en bibliothèque, rien ne sert de courir : il faut partir à point. Et à point, tu l’as compris, c’est de démarrer par une recherche catalogue. Tu croyais quoi en fonçant directement dans le rayon ? Réfléchis un peu, ce serait trop simple, et surtout, ça pourrirait le business si on rangeait tous les livres du même sujet au même endroit : personne n’aurait plus besoin des bibliothécaires et de leur catalogue informatisé, ce serait la fin d’un métier et le début d’un gros boxon dans l’univers des sciences de l’information.

En fait, nous l’avions pressenti, Russell cherche un livre qui raconte comment s’évader de prison. Ce genre de manuel, évidemment, n’existe pas en tant que tel, mais maintenant qu’il est entré dans la matrice de l’OPAC, notre ami se dit qu’il trouvera peut-être son bonheur en lorgnant du côté des autobiographies d’ex-taulards. Il y en a bien un qui a réussi à se faire la belle et qui s’en est vanté dans un de ces insoutenables best-sellers de la littérature carcérale…

Russell tombe premièrement sur une bio intitulée avec talent Derrière les barreaux et sous-intitulée avec non moins de génie Survivre à la prison. Bon, rien qu’à la lecture de la notice bibliographique, tu sais que c’est pas le bon bouquin, mais juste ce genre de livre où le gars t’explique comment faire de la sophrologie en caressant avec une cuillère les barreaux de sa cellule pour produire des ondes à la façon des rites tantriques de l’Inde du sud…

Après quelques recherches infructueuses, Russ’ finit par tomber sur la perle rare : l’ouvrage d’un dénommé Pennington, titré Par-delà les barreaux (quelle maestria) et décrit de manière attrayante par l’OPAC : « Mieux qu’un livre sordide sur les prisons : le récit palpitant d’une évasion ». Russell est aux anges, d’autant que le catalogue de cette bibliothèque est enrichi comme jamais. En effet, mieux que Babelthèque et consorts, la notice du livre indique carrément… l’adresse de l’auteur ! Trop pratique si t’as pas compris un passage dans un roman, tu peux te rendre chez l’auteur pour le harceler et lui réclamer une explication de texte. Notre héros ne va d’ailleurs pas s’en priver : grâce à l’adresse, il va trouver le téléphone du mec, prendre rendez-vous avec lui dans un snack et recueillir ainsi tous les tuyaux nécessaires pour réussir l’évasion de sa femme…

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👿

Sans jouer les mijaurées du dimanche, on est encore face à un usager qui a une utilisation déviante de la bibliothèque. Mince à la fin, ça devient pénible, on passe son temps à ouvrir de jolis lieux, à constituer des fonds documentaires variés et intéressants, et derrière, tu as des souillons de publics qui ne font qu’abuser en utilisant les services de la bibliothèque à des fins nuisibles :

– Comme ce grand monsieur fanatique d’opéras. Alors lui, quand il se présente à la section musique de ta bibliothèque, avec sa belle allure à la Philip Drumond, son costume en velours côtelé et sa tête d’acupuncteur de secteur 2, tu trouves qu’il apporte une plus-value esthétique à la faune de ta petite discothèque habituellement constituée de trentenaires mal-rasés et de collégiens sapés comme dans les clips de Nicki Minaj. Sauf qu’à y réfléchir, ce bon monsieur vient quand même deux fois par semaine et à chaque fois,  il repart avec 3-4 coffrets Deustche grammophon ou Naxos sous les bras. Du coup, tu commences à te demander si des fois le bonhomme ne serait pas à ses heures perdues un gros graveur. Et sans pousser le bouchon trop loin, si ça se trouve ce forban revend des copies pirates à ses voisins copropriétaires ! De quoi te dégoûter des professions libérales.

– Comme également ce jeune homme qui vient systématiquement à la bibli’ pour emprunter de vieux romans oubliés que tu es obligé d’aller chercher au magasin. Toi, tu es super content parce que déjà ça te fait faire un peu d’exercice et ça évite l’ankylose, mais surtout, des clients comme ça te donnent une vraie raison de vivre (et de ne jamais pilonner). Si bien qu’à chaque fois qu’il vient te réclamer un opus immémoré de Graham Greene ou de Romain Gary, tu as envie de l’embrasser sur la bouche. Malheureusement, un jour tu lis son nom dans un article du Canard enchaîné à côté de celui de Calixthe Beyala, dont on t’explique qu’il est le nègre et le principal artisan d’un plagiat éhonté. Ce salopard venait dans ta bibliothèque pour piller ta longue traîne ! De quoi te dégoûter de la littérature contemporaine.

– Voir aussi ce clochard, dont le seul domicile fixe connu à ce jour est l’espace périodiques de ta bibliothèque. Ça doit faire 4 ans que ce type vient et tu ne connais toujours pas son nom, mais il a sa chauffeuse attitrée, son périmètre olfactif de sécurité, et quand tu l’observes en train de comater pépère toute l’après-midi au milieu des lecteurs d’Art et décoration et de Télérama, tu as comme un je ne sais quoi d’autosatisfaction à constater que tu travailles dans un établissement qui touche super bien les publics défavorisés. Sauf qu’un jour, la police débarque pour l’arrêter. Toi évidemment, tu es un humaniste et tu tentes de t’interposer, mais là, le brigadier t’apprend que durant toutes ces interminables minutes où le gars quittait sa chauffeuse pour squatter les WC de la bibliothèque (pensais-tu benoîtement, pour faire sa toilette au lavabo), en réalité il revendait de la drogue en louzdé, et parfois même, proposait des passes-minute aux junkies de la commune ! De quoi te dégoûter des pauvres.

Retournons à notre production hollywoodienne, si vous le voulez bien. Saviez-vous que Les trois prochains jours était le remake d’un film français sorti en 2008 avec Vincent Lindon et Diane Kruger ? Le machin s’appelait Pour elle et ma foi, n’était pas forcément meilleur que sa copie américaine. Je trouve même que le virage romantique et irrationnel, quasiment littéraire, que prend la vie de ce père de famille violenté par le système, est montré avec une subtilité supérieure dans la version américaine de ce récit tiré d’une histoire vraie. Les trois prochains jours peut autant s’apprécier comme un bon thriller que comme le crescendo psychologique d’un homme qui a décidé d’aller au bout d’une idée (alors que dans Pour elle, la partie thriller est sans intérêt).

On pourra tenir un grief supplémentaire au film français, c’est qu’à part le jeu moyennement inspiré de Vincent Lindon, la scène de bibliothèque n’existe carrément pas dans le scénario. C’est évidemment une honte, mais aussi, peut-être, le signe de ce hiatus de civilisation maintes fois observé, entre une France aux classes moyennes dominées par ce sentiment petit-bourgeois de propriété qui n’a jamais permis la massification culturelle des services publics, et les Etats-Unis, où les bibliothèques publiques sont de véritables lieux démocratiques ancrés dans le quotidien des middle classes. En effet, dans le film français, que fait monsieur Lindon pour trouver la référence d’un livre évoquant une évasion pénitentiaire ? Il ne s’embête pas à aller à la bibliothèque, non, notre compatriote reste tranquillement chez lui et, bien à l’aise dans son canapé Rocher-Bobois, il surfe sur son ordinateur portable dernière génération et c’est Amazon qui le rencarde… Mes aïeux, elle est belle l’exception culturelle française.

 

Vive la France : pourquoi ouvrir des bibliothèques quand on peut tout avoir chez soi grâce à Internet ? (<Pour elle)

Vive la France : pourquoi ouvrir des bibliothèques quand on peut tout avoir chez soi grâce à Internet ? (POUR ELLE)

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