Pas de fumette à la bibliothèque

Les bibliothèques publiques, tout le monde est à peu près d’accord pour dire que ça doit être des endroits conviviaux et accueillants, des lieux cool, prompts à nous offrir des échappées culturelles et des moments de respiration au coeur de nos vies rongées par le stress et le matérialisme.

Bon, ça c’est pour le principe. Car quand on commence à entrer dans le vif du sujet et à se demander comment organiser la cool attitude des bibliothèques, les choses se gâtent et les bibliothécaires sont capables de se croquer le nez sur des sujets aussi primordiaux que « peut-on faire entrer à la bibliothèque les patinettes et les rollers en ligne? » ou « doit-on autoriser les usagers à manger sur place?« … en se triturant les méninges pendant des siècles sur l’endroit où placer le curseur : oui au sandwich triangulaire mais non au kebab ? Va pour la bouteille de Vittel mais sus aux sodas ? Les eaux aromatisées sont-elles plus risquées que l’eau plate, ou c’est pareil ? Et les chips, c’est plus dangereux que les galettes Saint-Michel ? Pour les sucettes et les saletés à la Mister freeze, c’est tellement collant qu’on s’accordera à les interdire, mais quid du chewing-gum, qui pour se mâcher n’en devient pas moins un cadavre rapidement encombrant ?… Bref, durant tout le temps qu’on passe à statuer sur ces questions, les usagers continuent de manger dehors, et à y réfléchir on se dit qu’on a des choses plus importantes à faire et on retourne à notre Livres Hebdo pour dépenser nos petits sous avant l’échéance fatidique de la mi-novembre.

A la décharge des professionnels de la profession, mettre en place la convivialité d’une bibliothèque est une gageure du fait déjà que chaque usager a une vision différente de la chose. Et si question convivialité, la plupart d’entre eux se contentera du grimasourire de la bibliothécaire quand celle-ci leur fera cadeau d’un marque-page à l’humour aussi ravageur que le graphisme, tu auras toujours des loustics qui, si tu leur ouvres la porte, vont –après la fontaine à eau et les distributeurs de condoms dans les toilettes, revendiquer de fumer leur petit joint dans ta salle de lecture. Halte là, et bienvenue dans…

~~ Footloose (2011)

Pour la faire courte, Footloose raconte l’histoire d’un garçon de la ville qui vient s’installer à la cambrousse. Je vous mets tout de suite à l’aise, pas besoin d’être abonné aux Cahiers du cinéma depuis la création pour deviner que le scénario va dès lors reposer sur la subtile exploration du hiatus entre les péquenots locaux et ce jeune homme (« t’as un look space, toi, d’où tu viens?« … « Space toi-même« , etc etc), pour gentiment évoluer vers une ode vibrante à la tolérance et à la diversité, qui trouvera son aboutissement dans un tribunal de bisous et d’amour du prochain. Impeccable. Comme ça, on ne se fait pas de nœud dans le cerveau et à la sortie de la séance, tout le monde peut foncer chez El Rancho pour se sustenter au moyen de fajitas micro-ondées en se disant qu’on vit une douce époque.

Retour au film : le garçon précité se fait appeler Ren (René, Renato?) et disons-le sans jambages, il ne met pas tellement du sien pour se faire accepter dans le patelin où il a échoué. Blase ridicule mis à part, ses tenues de métrosexuel et son accent arrogant, sa morgue de beau gosse et sa drôle de passion pour la danse (entre le déhanché de marionnette et la soca dance) dénotent notablement dans cette bourgade, où la spécialité locale est la course de stock-cars avec des tracteurs et où l’on peut obtenir la main d’une nana juste en lui racontant une blague salace. Du coup, pas non plus besoin d’avoir l’intégrale en Pléiade de Marcel Ruffo pour comprendre que Ren l’urbain se trouve immédiatement mis au banc de son école. Par suite, afin d’éviter les lazzis de ses camarades, notre ami choisit de se réfugier avec un naturel contondant… à la bibliothèque du lycée.

La bibliothèque, terre d’asile pour les parias, ça faisait longtemps. En même temps, il faut avouer que ça reste une belle entrée vers ces lieux constamment en quête de définir leur vocation sociale. C’est vrai, pourquoi tergiverser plus avant ? Si vous êtes mal dans votre peau, si aucun lieu social ne vous convient, venez vous planquer à la bibliothèque! Nous-mêmes, bibliothécaires, on en est aussi arrivé là parce qu’à un moment donné on a cherché à se protéger des tourments du monde. Timides maladifs, bêtes noires, complexés de nature, têtes de mules, pue-des-aisselles et mal-sapés, venez tous à la bibliothèque, on va être bien, là, ensemble.

Pour vous aider à vous reconstruire, la bibliothèque joue la carte de la prévenance, et telle une sainte Trinité, elle arbore au-dessus de la banque d’accueil (dans un acrostiche des plus symboliques) la stimulante devise : Succeed, Achieve, Dream. 

Côté réussite (succeed, achieve) on pourra compter sur le personnel de bord, incarné par monsieur Parker, le bibliothécaire qui se balade entre les tables de travail et qui vous caresse les côtes avec son petit chariot de bouquins pour vous inciter à rester vissé sur votre siège à bosser. En ce qui concerne le rêve (dream) par contre, on n’aura pas forcément son compte avec ce bibliothécaire reluisant comme une vieille cuillère en inox, gris des pieds à la tête et qui tendrait plutôt à vous ramener à la trivialité d’une vie chiante comme la pluie.

Pour faire rêver ses usagers, la bibliothèque a en réalité dépêché un autre personnel, en la présence de Rich’ le médiateur de choc. Jeune, souriant et dynamique, la démarche chaloupée et le baggy languide, cet agent de bibliothèque next gen‘, physiquement situé entre Orelsan et Kurt Cobain (mais pesant autant que les deux réunis) arpente la bibliothèque et propose des interstices récréatifs aux lecteurs les plus accablés par l’étude.

La technique de Rich’ est rodée : il commence par vous parler de choses qui vous intéressent, s’étant sans doute rencardé via votre historique de prêt et les infos personnelles que vous avez laissées dans le SIGB. Ainsi, quand il engage la conversation avec Ren, il sait exactement qu’il a à faire à un nouveau venu qui vient de la grande ville et il adapte sa conversation en conséquence, le lançant avec beaucoup de nuance sur les charmes de la vie urbaine (les sorties en discothèques, la défonce…). Ren n’est malheureusement pas très réceptif. Le médiateur sort alors sa botte secrète : la cigarette de haschich.

– Tu dois fumer toi, non ? Moi, je me grille un joint tous les jours, j’adore ça. Si tu veux, on peut aller s’en jeter un ensemble… ça te dit ?

Désappointé par cette proposition qui pour en être agréable, n’en est pas moins inhabituelle dans l’ordinaire d’une bibliothèque, Ren répond assez froidement à l’invite :

– Qu’est-ce qui vous fait penser que j’aurais besoin de fumer ?

En excellent professionnel, notre médiateur n’insiste pas. Il se contente de glisser gracieusement un stick de hash dans les mains de Ren, lui dit qu’il n’a qu’à le garder et qu’il pourra le fumer quand il voudra, puis s’en va évangéliser d’autres lecteurs. A ce moment-là, retour de monsieur Parker, le méchant bibliothécaire manifestement moins porté aux joies des stupéfiants. Il apostrophe vertement Ren à l’instant où il s’apprêtait à enfouir son bédo dans la poche kangourou de son sweet-shirt :

– Hé, montrez-moi ce que vous avez dans la main, jeune homme !

Ren panique. Il sent qu’il va avoir du mal à s’expliquer, d’autant qu’on voit alors le gros Rich’ taper la fuite comme un vendeur à la sauvette. On comprend à ce moment-là notre méprise : ce bonhomme n’était sans doute pas le médiateur du livre qu’on avait cru, mais juste le dealer du coin qui élargissait sa clientèle à la bibli. Enfer et donation, Ren se dit qu’il ferait bien de décamper lui aussi. Il sprinte jusqu’aux toilettes de la bibliothèque, où il a le temps de balourder son chichon dans la cuvette, avant de se faire choper par monsieur Parker, qui l’avait poursuivi dans les gogues et qui, sans transition, conduit manu militari notre jeune homme dans le bureau du proviseur. Là, s’ensuivent des remontrances et un couplet assez efficace du proto sur les méfaits de la drogue :  « Malgré ce que les chansons de rap vous en disent, la marijuana c’est destructeur« . Pour sa défense, Ren essaye d’enfoncer le bibliothécaire :

– Et moi je voudrais que ce voyeur justifie pourquoi il est entré de force dans les toilettes pendant que j’y étais !

La manœuvre est maligne mais pas très fair-play.  C’est vrai, quoi, pourquoi faire croire que monsieur Parker est un pédéraste ? Ce brave homme n’a t-il rien fait d’autre que se montrer zélé à appliquer le règlement intérieur de son établissement… quel est le souci ? C’est quand même un monde, ça : à chaque fois qu’on a un problème avec un bibliothécaire dans ce pays, ça finit en opprobre de bas étage et les représentants de cette noble profession se trouvent accusés de tous les vices. Non, messieurs-dames, ce n’est pas parce que vous vous accrochez parfois avec vos bibliothécaires à la banque de prêt que ce sont tous des violeurs de chats, des camés aux anxiolytiques ou des frustrés de la gaudriole. Bon, de toute façon, Footloose est un film tout cané, qui ne présente guère d’intérêt hormis celui de confirmer les aphorismes du type « la photocopie ne vaut pas l’original » ou « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ». Footloose (2011) n’est en effet que l’improbable et adulescente resucée d’un film musical sorti en 1984, qui a lui l’avantage d’avoir gardé toute sa fraîcheur, avec les débuts d’un Kevin Bacon ondulant sur les beats Bontempi de Deniece Williams, dans des jeans moulants de couleur turquoise. Un délice. Par contre, point de scène de bibliothèque dans le film d’origine. On ne peut pas tout avoir.

Advertisements

6 réflexions sur “Pas de fumette à la bibliothèque

  1. Bien d’accord avec vous, chaton, l’été est une période particulière et on devrait pouvoir communiquer sur ces choses simples auxquelles les gens sont toujours sensibles en bibliothèque :
    – la qualité de l’air
    – la température de l’eau du robinet des toilettes
    – le taux d’acidité des aisselles du bibliothécaire
    Et si par malheur la bibliothèque n’a pas voulu investir dans le rafraîchissement, on peut faire la chose sienne et communiquer a contrario sur les possibilités de bronzing derrière les vitres (indice de réverbération) ou de perte de poids (taux de sudation ressenti). Bien à vous,
    Mp

  2. NekoKun, salutations et remerciements pour cette excellente suggestion de scène de béné-vol en bibliothèque, dont j’étais ignorant jusqu’à ce que j’eus achevé la lecture de votre commentaire aussi instructif qu’agréable.
    Pour répondre à votre étonnement concernant les réactions secondaires qui se développent chez vous après lecture de ce blogue, je voudrais vous déculpabiliser et vous dire que tout cela n’a rien de déviant (une déviance, c’est par exemple de prendre un métro surpeuplé avec plein de buée sur les vitres et de lécher celles-ci pour se désaltérer). Je reconnais par contre que dans ce blogue j’utilise une technique marketing assez pointue, qui a pour but de stimuler l’esprit des gens sur un sujet unique et sans intérêt en lui faisant croire que tout ça est important. C’est salaud mais bon, il paraît que c’est comme ça que ça marche sur Internet.
    Bien à vous,
    Mp

  3. Merci cher Christian Louboutin pour vos compliments et vos bénédictions, je vous souhaite également un très très bon screw (?) ainsi qu’à vos proches.
    Mp

  4. Je commence à avoir un comportement carrément déviant à force de lire vos articles (que je trouve d’ailleurs fort hilarants).
    Pas de panique, je suis toujours une bibliothécaire aigrie (faut pas déconner non plus), mais j’ai une fâcheuse tendance à penser à ce blogue en voyant des scènes de bibliothèques dans un film. Terrible.
    Bref, si vous ne l’aviez pas repéré, j’ai vu il y a peu « Imogène » de Shari Springer Berman dans lequel une scène de vol (ouioui, de vol) dans une bibliothèque pourrait être une source d’inspiration pour vous. Il y a d’ailleurs également un magnifique portrait de bibliothécaire (espérons que ce soit une bénévole).

  5. Très bon screw, learn 2003 vue de la plus vache c, impatients de plusieurs de vos idées merveilleuses, merci, que Dieu vous bénisse!

  6. Cool attitude en bib : facile ! suffit d’installer la clim’ lété et communiquer là-dessus. Salle de lecture : 25°C.
    Grand bonjour de la Capitale !

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s