Et au milieu, cool, une bibliothécaire

Vous en avez soupé de ces films, séries télé, livres, sketches ou publicités qui nous refont le plafond avec cet odieux et perdurable cliché de la bibliothécaire mal dans sa peau, fagotée et sèche comme un saucisson d’âne de Corse du sud, revêche par vocation et dont la vie intime serait aussi passionnante que la quatrième de couverture d’un album de l’Ecole des loisirs ? Aujourd’hui, grâce au génie du cinéma français et à un film beaucoup moins coincé qu’il n’en a l’air, on va se faire plaisir, avec le portrait d’une bibliothécaire bien dans sa peau et dans son époque, libérée de tout carcan bibliothéconomique et ouverte à plein de choses. Ce qui, en cette période de rentrée où on a besoin de recharger ses batteries –avouons-le, nous met du baume au cœur.

~~ Confidences trop intimes (2004)

Avant tout, commençons par des remerciements. Et oui, on n’a pas souvent l’occasion de faire les éloges de Patrice Leconte, mais là, force est de lui adresser un grand bravo pour la distribution du rôle de la bibliothécaire, judicieusement attribué à Anne Elmaleh (aussi connue sous le patronyme de Brochet). Esthétiquement déjà, il faut reconnaître que c’est un choix qui sort des sentiers usuellement battus par la recherche malsaine de la mocheté, et ça, c’est carrément sympa pour la profession (même si on aurait rien eu contre Bérénice Marlohe non plus). Pour les gens qui ne regardent que des films coréens ou des séries de keufs –dans lesquels Anne Brochet n’apparaît évidemment jamais, je vous décris la dame, qui peut être vue comme un des archétypes du charme à la française : le nez cartilagino-aquilin, le cou gracile, les muscles saillants, les cheveux qui reflètent la lumière sans pour autant être gras, une vibrante énergie positive dans un habitus bourgeois épanoui, la quarantaine pleine d’entrain… Et le plus agréable dans cette histoire, c’est que contrairement à ces films vicieux qui, lorsqu’ils daignent mettre en scène une jolie bibliothécaire, te la rendent soit folle soit dingue, ici tu en as une qui est vraiment à la cool. Petit portrait :

Le charme près de chez vous : pour se sustenter, Anne se rend à la cantoche de la fac, tout simplement.

Relax avec le boulot

Quel plaisir de voir un personnage de bibliothécaire qui ressemble enfin à la vraie vie et qui, loin du dragon représenté habituellement, prend du recul par rapport à son travail et ne se sent pas assujetti au règlement et à ses circonvolutions, mais ose jouer la carte de la sincérité en assumant une relation décomplexée avec le public. Car si Anne est employée dans une bibliothèque universitaire où, on le sait, on ne plaisante généralement pas avec la formation des usagers (version 1 : on t’enferme dans un box de 3 m² pendant 20 minutes avec un nouvel inscrit et tu dois survivre ¦ version 2 : on te refile 60 étudiants de licence perfusés au smartphone afin que tu les éduques aux joies de la recherche doc’ à l’ancienne), elle sait ajouter sa petite touche personnelle, mâtinée d’humour et d’espièglerie. Ainsi, quand une étudiante vient la déranger alors qu’elle est en train de trier les livres remis n’importe comment sur le chariot de retour, elle fait preuve d’une merveilleuse malice :

— Bonjour, je cherche un livre… Anne, narquoise: –Ouiiii, vous auriez des précisions ?  –Euh, il y a « chambre » dans le titre… je crois… Anne, désinvolte: –C’est bien, ça va m’aider…

Alala, Anne, bien envoyé. Si je ne m’abuse, c’est ce qu’on appelle un bon gros chambrage des familles. C’est vrai à la fin, pour qui elle se prend cette bêcheuse, avec son tee-shirt de tigre du Bengale délavé qui ne ressemble à rien, sinon à un oreiller acheté en promo chez Babou? Elle croit qu’un bibliothécaire, c’est comme Google, tu n’as qu’à lui balancer un mot-clef pour qu’il te présente une liste de résultats ? On n’est pas des bêtes de somme, zut. En plus, le mot « chambre » est hyper-polysémique, comment tu veux t’en sortir ?… Bon, c’est vrai qu’en faisant preuve d’un peu de jugeote, on se doute qu’avec sa dégaine de Vanessa Paradis acnéique à peine sortie de l’édredon, cette étudiante ne recherche probablement pas un bouquin sur le bicamérisme fédéral non plus. Quoi qu’il en soit, à l’instar d’Anne brochet, il vaut mieux le prendre avec humour et détachement.

En matière de détachement, Anne Brochet va nous offrir une autre leçon, lorsqu’en plein service public elle voit débarquer son ex-mari, incarné par Fabrice Luchini…

La bibliothèque, extension du domaine de l’intime

Dans pareil cas, n’importe quel bibliothécaire raserait les murs pour ne pas donner à ses collègues et à son public des raisons de cancaner, surtout quand l’ex-conjoint en question n’est, comme ici, pas très avantagé par la nature. Anne, pourtant, ne se charcute pas le ciboulot avec la discrétion et autres concepts fumeux du type « devoir de réserve » destinés à légitimer les problèmes de confiance en soi du fonctionnaire de base : quand son ancien mari se pointe, elle lui refile carrément une pile de livres dans les pognes et lui demande de l’aider à ranger, au beau milieu de la salle de lecture pleine à craquer.

Un peu plus tard, on la voit discuter sans retenue avec Fabrice de leurs vies sentimentales respectives, ambulant dans la bibliothèque parmi les étudiants absorbés par leurs lectures.

Pardon mais comment ne pas voir dans cette scène une vibrante invitation lancée à la corporation des bibliothécaires pour que ceux-ci se libèrent des entraves psycho-sociales qui les amènent trop souvent à mettre leur vie privée sous le boisseau ? C’est vrai, le bibliothécaire se fait trop de mal à vouloir absolument préserver sa vie privée. Moi-même, j’ai en mémoire ce jour où j’ai eu la désagréable surprise de croiser à la banque de prêt la propriétaire de mon logement. Au moment où elle me tend ses livres pour que je les lui enregistre, elle me demande si le plombier est venu au sujet de la réparation de mes WC… Gasp, je me mets à rougir comme une tomate pourrie en lui répondant tout bas que « oui mais il va devoir revenir« , et ce jour-là, j’ai dû me faire à l’idée que durant tout le reste de ma carrière, ma collègue de prêt se figurerait que je suis un gros cradingue qui bouche ses toilettes régulièrement…

En exposant sans complexe sa vie privée, Anne Brochet nous montre au contraire qu’en ayant reçu pour mission de tenir un espace public, le bibliothécaire est peut-être appelé à muter lui aussi, en être public dont la vie, par voie de conséquence, n’a pas vocation à rester privée. Une vision novatrice et totale du dévouement du fonctionnaire.

Dotée d’une conscience professionnelle aussi haute, on admettra facilement qu’Anne puisse, en échange, s’autoriser quelques libertés par rapport à son emploi du temps. A plusieurs endroits du film, on la voit effectivement quitter son travail quand elle veut, afin d’aller taquiner son ex-mari sur son lieu de travail à lui. Elle s’y rend alors, tantôt avec les croissants à 9h du matin, tantôt à l’improviste au cœur de l’après-midi, son sac à la main trahissant plutôt du shopping que du prêt inter-bibliothèques. C’est quand même un peu gonflé, et on est pris d’un doute : si ça se trouve, Anne fait ce qu’elle veut parce qu’elle fréquente bibliquement son conservateur ! Il semblerait en effet que notre bibliothécaire ait une vie sentimentale plutôt libérée.

Zob in job

C’est Fabrice Luchini qui nous aura mis sur la piste, en reprochant à son ex-femme ses aventures amoureuses répétées. Conseiller fiscal de son état, Fabrice tient les comptes : cela fait 7 fois qu’Anne le largue pour des passades que madame n’hésite pas à consommer sur son lieu de travail. Le dernier à avoir bénéficié du papillonnement sexuel de la jeune femme est le prof de sport du campus, un gars qui roule des mécaniques en 4×4 et qui fait une faute de français à chaque fois que plus de deux syllabes sortent de sa bouche. L’alliance contrastée & féconde du sport et de la culture… Saluons ce bel effort de notre bibliothécaire pour étendre son univers partenarial et décloisonner la culture.

Avec toutes ces liaisons amoureuses qu’elle affiche, c’est logique, c’est humain, Fabrice finit par développer quelque griefs contre Anne. Pas toujours sur le registre de la bonne foi, d’ailleurs. Il l’attaque notamment sur sa vocation de bibliothécaire. Méchant :

« Quand je t’ai connue, tu avais des rêves et des ambitions, tu voulais écrire des romans… Et tu te retrouves à classer des vieux bouquins dans cette bibliothèque. La poussière t’a aigrie ! »

Hum, c’est sûr que conseiller fiscal, c’est beaucoup plus attractif. En plus, si Fabrice connaissait mieux sa femme, il saurait qu’Anne Brochet a déjà écrit plusieurs romans et recueils de nouvelles qui, certes, risquent de ne connaître aucune postérité, mais enfin, ils sont toujours moins bêtes et vulgaires que ceux commis par Patrice Leconte.

Ceci m’amène à dire deux mots sur le film Confidences trop intimes, qui outre ses qualités de puissant narcotique, est une duperie sans nom vu qu’il est mis en scène comme un thriller à la Basic instinct (lumière, musique, dialogues)… sauf qu’on ne trouve jamais un seul morceau de bout de rebondissement ni de suspense, qu’à la fin tu n’as aucun dénouement à part Luchini qui rejoint Sandrine Bonnaire (ce qu’on savait dès la 5ème minute du film), et que tout ce beau monde ayant été dirigé à la one-again, le potentiel vénéneux du script n’accouche en définitive que d’une bonne grosse indigestion de cinéma français, si bien qu’après le visionnage de cette bouse, tu as juste envie de te rendre au vidéo-club pour louer un film d’arts martiaux avec Jet Li en priant pour qu’il n’y ait pas de bibliothèque dedans.

Anne passe ses journées à ranger des livres… Forcément à la maison, c’est moins ça.

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7 réflexions sur “Et au milieu, cool, une bibliothécaire

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  2. Merci Geneviève pour ce gentil retour, j’imagine en effet qu’il est facile de se retrouver dans un profil de bibliothécaire tel que celui décrit dans ce film. Allez-y quand même mollo avec l’absentéisme, je sais qu’il y a des chefs qui n’aiment pas ça.

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  4. C’est toujours un plaisir que de vous lire! 🙂
    Je ris souvent, parce que mine de rien, je retrouve des petites anecdotes de ce qui ponctue mes journées. Pour ça, merci! 🙂

  5. C’est peut-être parce que vous n’allez que sur des sites de mauvais qualité.

    De mon côté par contre, il y avait longtemps que je n’avais pas vu une faute d’accord de cette qualité : « déniché » et non « denicher » s’il-vous-plaît… ça s’appelle le passé composé (classe de CE2). La prochaine fois, dénichez aussi un Bescherelle ça peut servir, et bien sûr si vous avez moins de 8 ans, je vous prie de ne pas tenir compte de mon commentaire.

    Cordialement,
    Mp

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