Une bibliothèque réhabilitée en commissariat

36 QUAI DES ORFEVRES BIBLIOTHEQUE dvdL’avenir de la bibliothèque publique, on le sait, c’est les partenariats.  😎 Comme nous l’a dit Bertrand Calange une fois, « le bibliothécaire ne peut concevoir son activité sans un partenariat étroit avec d’autres acteurs* » . Avoir de nombreux partenaires, c’est clair que c’est génial, surtout si on a des rapports étroits mais aussi protégés. En outre, j’ajouterais qu’il est judicieux de ne pas toujours fréquenter les mêmes partenaires, parce que sinon déjà, il y a la lassitude et puis franchement, mieux vaut courir plusieurs lièvres à la fois histoire de se donner toutes les chances de tomber sur un bon coup. Vu comme ça –et en en restant à une acception strictement professionnelle du mot « partenaire « , il serait peut-être utile que les bibliothèques publiques ne s’associent pas qu’aux habituels conservatoires de musique, maisons de retraite et institution scolaire, mais qu’elles conçoivent plus largement leur politique partenariale : les associations sportives, les cabinets médicaux, les sociétés de transports en commun, et pourquoi pas les fast-foods du territoire ?

Dans cet ordre d’idées, une bibliothèque municipale, celle de la ville de Persan, nous donne un exemple de collaboration originale en se rapprochant de… la police. Pas mal. C’est vrai, il faut reconnaître que d’habitude, le partenariat entre bibliothèques et services de police est plutôt limité :

exemple 1 : ce SDF qui occupe ta bibliothèque quasiment tous les jours. Tu n’as rien contre les sans-logis ; toi-même ça t’est arrivé plus jeune de dormir à la belle étoile et tu respectes ce choix de vie. Mais le problème avec celui-là, c’est qu’il a aussi quelques tendances exhibitionnistes et régulièrement, pour emmerder la bourgeoise, il baisse son froc devant les présentoir de Biba ou de Modes et travaux en arborant un sourire de débile. Tu lui as dit 36 fois de calmer ses ardeurs mais à chaque fois il recommence, donc après trois-quatre réunions de secteur où vous en avez causé avec les collègues, vous avez fini par récupérer le n° d’astreinte de la PM et maintenant, dès que ce clochard approche la main de son pantalon, vous lui envoyez la cavalerie.

exemple 2 : cette bibliothécaire qui n’a manifestement pas assez vu le loup dans sa vie et qui a décidé de passer journellement ses nerfs de vieille fille aigrie sur l’ensemble de ses collègues. Ordinairement, chacun prend sur soi et ça se clôt au maximum par un entretien avec son responsable hiérarchique. Mais cette fois, une collègue a réagi un peu vertement à ses invectives en lui répondant qu’elle était une « vipère mal-baisée et que tout le monde était prêt à se cotiser pour lui payer un escort boy sans même attendre son pot de départ à la retraite« . La nana, bien sûr, n’a pas apprécié et elle te l’a attrapé par le colbaque en lui arrachant la moitié des cheveux et des vêtements. Résultat : un dépôt de plainte au commissariat et une injonction à ne pas s’approcher à moins de 50 m de la collègue. Dans une bibliothèque de 800 m², bonjour le casse-tête pour le méningeur qui fait les plannings de service public.

exemple 3 : tu vas déjeuner tous les midis à la cantine municipale et une fois sur deux, tu ne sais pas si tu as une tête de sympathisant ou quoi, il y a une escouade de policiers communaux qui vient s’asseoir à ta table et te casser la tête avec leurs sujets de discussion chelous, voir celui qui s’est systématiquement donné comme mission de narrer bruyamment le programme télé de la veille au soir (l’Amour est dans le pré, Enquêtes spéciales ou au mieux Faites entrer l’accusé) et qui te fait juste craindre que ton DAC mange ce jour-là à la cantine comme il le fait quelquefois et vienne te saluer en jetant un regard exorbité vers tes nouveaux amis. En général, tu as aussi droit à leurs derniers exploits de cowboys de proximité assortis de blagues machistes, et puis tout à coup, va savoir pourquoi, y’en a un qui regarde son yaourt dans le blanc des yeux et qui s’exclame : « Merde, j’ai pris un yaourt à la vanille putain je déteste ça je croyais que c’était à la banane fais chier« … Là, dans un grand élan d’amour territorial, tu lui proposes d’échanger avec ton propre yogourt en te disant qu’on sait jamais, ça peut servir, un jour ou l’autre tu pourrais avoir besoin qu’un de ces balourds te fasse sauter une amende.

Ces trois policiers quittent la bibliothèque en courant, manifestement échaudés. Ils y ont trouvé quelque chose de plus austère et rigide qu’une matraque réglementaire : une bibliothécaire. Courage, fuyons…

A la bibliothèque municipale de Persan, la collaboration avec la police est bien plus intéressante. Certes non, la bibliothèque n’a pas constitué son fonds de romans policiers avec le concours du brigadier-chef principal (fanatique d’Harlan Coben) ni accueilli dans le cadre du reclassement une charrette de 6 ASVP ingérables pour les caser à l’atelier de couverture des livres. Non, à Persan, on est allé plus loin, en allant jusqu’à travestir la façade de la bibliothèque en faux commissariat pour les besoins d’un film réalisé par… un ancien keuf, l’excellent Olivier Marchal. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que tout ça s’est fait sans l’aval de l’architecte…

~~ 36, quai des Orfèvres (2001)

Au fait, connaissez-vous la bibliothèque municipale de Persan ? Non ? Je fais le beau devant mon clavier mais je vous mets à l’aise, moi non plus. Ceci étant et vu qu’on est sur Internet, faisons un effort et tordons le cou à notre ignorance en cherchant sur ce formidable moteur de recherche dont le nom ressemble à une insulte de CM2.

Commençons par le commencement. Donc, Persan, petite ville du Val d’Oise, un des plus beaux départements franciliens, honoré par des personnalités de qualité telles que Vincent Van Gogh, Dominique Lahary, Dominique Strauss-Kahn ou encore Seth Gueko (entre eux, aucun lien de parenté connu, encore qu’il y ait des chances pour que ce chaudard de Dominique Strauss-Kahn soit le père putatif d’au moins un d’entre eux). Bref, bénéficiant de 10000 âmes, Persan est une commune résolument dynamique, et sur sa page wikipedia on découvre le magnifique autocar de la ligne 100 ainsi que le nouveau bâtiment voyageurs de la gare de Persan-Beaumont. De bibliothèque, en revanche, point. Et là, tu te dis : soit le gars qui a rédigé cet article est un monomaniaque des transports publics (genre ancien cheminot à la retraite, ces gens-là fourmillent sur le web), soit la mairie a mis en place un plan d’urgence pour établir la circulation comme priorité numéro un pour le Persanais, ce qui au demeurant est très estimable .

Du coup, pour se rencarder sur la bibliothèque municipale de Persan, on sera mieux inspiré en se rendant sur le portail web de la ville, où l’on apprend qu’il y a bien une bibliothèque –que c’est même la médiathèque Boris Vian, et qu’elle est intégrée au centre culturel Fernand Châtelain, du nom d’un sénateur local qui a consacré sa vie –ou au moins une partie qu’on se refusera par élégance à quantifier, au développement culturel de ses concitoyens.

Sur la page du site consacrée à la médiathèque, un incipit engageant et surtout engagé donne le ton :  « La médiathèque n’est pas un lieu réservé aux étudiants ou aux intellectuels« . Nom d’une pipe 😯 Bah oui, amis Persanais, je comprends l’intention mais je m’étonne toutefois de la formulation qui, personnellement, me fait penser aux heures les plus sombres de notre Histoire régulièrement traversée par l’anti-intellectualisme. C’est vrai, je veux dire, si par malheur on a fait comme moi une prépa’ littéraire et qu’on est abonné au Nouvel observateur –que du coup on se sent un peu intellectuel, je vous le dis tout net : on a peur de se rendre dans votre bibliothèque. Craignant –j’espère de façon exagérée, les regards de travers et les éventuelles vexations qui pourraient nous être infligées (exclusion du prêt sur les classes 100 et 800 de la Dewey ? Interdiction de participer aux cafés-philo, d’écrire sur le cahier des suggestions d’achat ? Restrictions sur les réservations de documents sauf pour les mangas et les romans sentimentaux ? …).

Bon, revenons à nos moutons. La médiathèque de Persan est une jolie bibliothèque urbaine en briques qui a tapé dans l’oeil d’un ancien flic reconverti en réalisateur de films, mais aussi de Daniel Auteuil qui s’arrête comme subjugué devant le geste architectural :

Une chose assez bizarre, la production du film 36 quai des orfèvres (aux budgets pourtant importants) n’a pas tellement investi dans la scène qui se passe devant la bibliothèque. Est-ce pour ne pas dénaturer l’architecture ou par radinerie, toujours est-il que pour faire croire que cette médiathèque est un commissariat de quartier, ils se sont contentés de fixer une hampe avec un drapeau tricolore et de coller sur la façade un sticker « Police nationale », tapé vite-fait en Calibri bleu France. Ah si, ils ont aussi garé devant l’entrée deux bagnoles françaises d’entrée de gamme, affublées elles aussi d’autocollants « Police » pour être raccord. C’est tellement mal fait qu’on dirait des ambulances mais bon, on peut comprendre que la production ait préféré mettre son budget dans le catering spiritueux de Gérard Depardieu. Impardonnable en revanche, la faute de goût au générique de fin, qui ne crédite même pas la municipalité de Persan alors que la mairie de Neuilly-sur-Seine est, elle, remerciée. Bon, il faut dire qu’à l’époque, Neuilly était un peu le fief de celui qu’on a appelé juste après le premier flic de France et que même si aucune scène n’a été tournée à Neuilly, il est toujours bon ton de remercier cette belle ville si on ne veut pas avoir de problèmes.

Pour stimuler la fréquentation de la bibliothèque, des comédiens déguisés en poulets improvisent un happening sur le parvis

Maintenant, la vraie question : pourquoi la médiathèque de Persan a-t-elle été choisie par la production ? Pour y répondre, il faut dire un mot du scénario : après avoir commis de grosses boulettes à l’état-major de la police judiciaire à Paris, une des policières du film (qui ressemble à la Hilgueugueu de Salut les musclés et qui, à la ville, est en réalité l’épouse d’Olivier Marchal) connaît les joies du placard et se retrouve mutée dans un petit commissariat de banlieue sur le déclin. Or, dans la recherche d’un lieu qui incarnerait le mieux ce côté punitif et relégué, l’équipe de repérage –c’est gentil, a logiquement pensé à une bibliothèque, et à Persan. 😕 Personnellement, ça ne m’aurait pas plu mais bon, on démarre parfois un partenariat sur des bases un peu nazes et puis après, l’horizon s’éclaircit et tout le monde s’adore…

Léger vague à l'âme à la sortie de la bibliothèque. Et si j'avais raté ma vocation...

Léger vague à l’âme à la sortie de la bibliothèque. Et si j’avais raté ma vocation…

Un mot pour parler de ce film que j’aime beaucoup –sans doute parce qu’il pille allègrement du côté de cette merveille insondable qu’est Heat. Il s’agit d’une sorte de duel ténébreux et jusqu’au-boutiste entre deux barons de la police (Depardieu vs Auteuil) qui fatalement, va se conclure par l’embrasement de tout ce qui les entoure et par la mort violente de l’un des deux. Bâti comme une tragédie d’Eschyle, 36, quai des Orfèvres montre une maîtrise presque savante des ressorts du polar tout en détroussant avec intelligence la virilité d’un genre comme le western. C’est grand, c’est haletant, c’est super bien piloté, les acteurs sont tous en apesanteur… Un film policier qui transcende son genre et gagne facilement le suffrage des personnes qui détestent habituellement les polars, un peu comme dans un autre registre le très bon L627 et plus récemment Polisse. Merci et à bientôt.

*

Vous l’aurez peut-être constaté, ce blogue s’inscrit dans le cadre de la charte Marianne ; à ce titre, il prend en compte les remarques de ses utilisateurs :

  • un renouvellement des articles plus fréquent
  • une citation professionnelle de Bertrand Calange qui relève le niveau et met la patate
  • des smilets pour faire plaisir aux jeunes générations
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2 réflexions sur “Une bibliothèque réhabilitée en commissariat

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