Moonrise kingdom (2012)

Cela fait à peu près 6 mois que le petit Sam, douze ans, préparait sa fugue, et voilà que c’est le jour J. Notre garçon, qui fait du scoutisme depuis de nombreuses années, a pensé à tout : matériel de camping, couteau suisse, carte IGN, bonnet de trappeur. Craignant de s’ennuyer, il a eu l’excellente idée d’embarquer aussi sa petite amie dans l’aventure, une dénommée Suzy qui, elle, s’avère un poil de yak moins futée. Déjà, à la place du sac à dos de rigueur, la jeune fille a choisi comme baluchon une valise armaturée en laiton, et quand Sam lui demande ce qu’elle a mis dedans, elle lui ouvre sa valoche… pleine de livres. Quel trousseau, mes amis. Allez, soyons  indulgents, il faut admettre que les fugues sont parfois très ennuyantes et quelques bons bouquins pour meubler les temps morts, c’est de bon aloi (c’est le syndrome très connu de l’île déserte).

Quand Sam commence à examiner les livres choisis par sa girlfriend, une chose l’interpelle :

–Mais… ce sont tous des livres de bibliothèque… Dans mon école, on ne peut pas en emprunter autant, ce n’est pas admis… En plus, tu vas forcément dépasser la date…

Il est bien ce garçon, il connaît bien le règlement intérieur de sa bibliothèque. Et puis il a raison : s’il y a bien un principe dans les fugues, c’est qu’on sait quand on part mais on ne sait jamais quand les adultes vont nous choper et nous ramener à la maison ; de fait, le risque de dépasser l’échéance de prêt est grand, surtout que lorsqu’on fugue, on a autre chose à faire que téléphoner à la bibliothèque pour demander une prolongation. Se rendant compte de l’aporie à laquelle le conduit sa constatation, Sam est tout à coup pris par un éclair de lucidité :

— Mais si ça se trouve… en fait… tu les as volés ?! … Pourquoi ? Tu n’es pas pauvre, nan ?

Alala, jeune Sam, quelle naïveté. Les livres ne sont pas des oranges, il n’y a pas besoin d’être pauvre pour les faucher. Heureusement d’ailleurs, ce serait une forme insupportable de discrimination. Tu l’apprendras sans doute plus tard, Sam, mais le vol de livres obéit à des injonctions bien plus subtiles, comme le désir de faire corps avec un auteur dont on ne veut pas se séparer, ou encore tout simplement pour le plaisir d’emmerder la bibliothécaire car on sait qu’en lui volant un bouquin, elle va le prendre personnellement. Et oui, tout usager des bibliothèques connaît ça, c’est le fameux transfert psychanalytique de la professionnelle de l’information, qui a l’impression de se faire violer par une équipe de rugby à chaque fois que quelqu’un lui rapporte un document abîmé, ou qui atteint une sorte d’orgasme quand tu lui tends un livre que tu veux emprunter, mais que d’un coup, après avoir consulté ton compte lecteur sur l’ordi –un afflux de sang emplissant ses yeux, elle t’arrache le bouquin des mains et te tance d’un triomphal : « Gnarrk, c’est impossible, vous avez encore des livres à la maison. Je dois remettre celui-ci dans les rayons!  »

Nos deux gamins, eux, sont encore dans l’âge de l’innocence et la petite Suzy se rend compte que voler des livres n’est peut-être pas la meilleure option qu’elle prend sur l’avenir. En proie à un surmoi des plus vifs, elle esquisse, vasouillarde, un remords :

–Bon, il se peut qu’un jour je finisse par rapporter ces livres… Je n’ai pas encore décidé… Je sais que c’est mal, je crois que je les ai juste pris pour avoir un secret à moi… je ne sais pas très bien pourquoi, mais ça m’aide à me sentir un peu mieux, par moment…

Et bien, voilà qui nous force à relativiser sur le rôle intégrateur et émancipateur de la lecture. Par son exemple, cette petite cleptomane nous montre en effet que le livre peut tout autant entretenir la névrose des âmes qui s’égarent. Pauvre fille… Les bons bibliothécaires connaissent bien ce phénomène. Ils ne sont pas dupes, quand par exemple, trois fois par semaine, ils voient débarquer à leur banque de prêt la même personne. Oui, tout bon professionnel le sait : aller trois fois par semaine à la bibliothèque, ça n’est pas normal, et ça cache forcément quelque chose. En gros, soit la personne n’a pas de vie sociale, soit elle effectue des repérages pour examiner notre système de sécurité et envisager un futur chapardage de livres. Ecoeurant.

*

il y a une autre référence au monde des bibliothèques dans Moonrise kingdom, à travers le narrateur qui parcourt le film, un vieux bonhomme drolatique qui ressemble à un lutin du père Noël à la retraite et qui raconte l’histoire du film comme s’il était guide conférencier. En fait, on l’apprend en filigrane, ce monsieur est encore actif. Ou à peu près : il est responsable de la bibliothèque, dans la localité insulaire où se passe l’action du film. Un des bonus du DVD nous présente son antre :

Malin et très rafraîchissant, Moonrise kingdom est un de ces films qui peut être vu par toute la famille, sans que les membres les plus matures de ladite famille aient l’impression d’avoir été pris pour des débiles mentaux pendant 90 minutes. Ce n’est pas si courant. Une comédie familiale très chouette.

Advertisements

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s